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Journal intime d’une reconstruction

jeudi 24 novembre 2005, par Dominique Foufelle

Je m’appelle Vittoria. Je suis une femme dans la trentaine, occupant un emploi, mariée et mère de deux enfants. Me décrire aussi simplement n’a pourtant pas toujours été aussi aisé. ..

En effet, j’ai très longtemps souffert de TCA (Troubles du Comportement Alimentaire), plus précisément l’anorexie, puis la boulimie.
Anorexique, j’étais si obsédée par mon poids que j’ai fini par ne plus pouvoir manger. J’avais le secret désir de devenir un être totalement "pur". Mon petit corps chétif me rassurait, mais j’ai fini par tomber dans une grave dépression.
Par la suite, j’ai basculé dans la boulimie et j’ai cru chavirer dans la folie. L’ancienne Vittoria si raisonnable et si sage s’est soudain vue envahie par une pulsion incontrôlable : le besoin de manger pour combler un insurmontable sentiment de vide.
Or grâce à une thérapie, j’ai pu découvrir les origines de mes troubles. Dans les deux cas, j’étais en grande partie extrêmement troublée par mon image et mon statut.

Tu es une fille


Plus précisément, je ne me reconnaissais pas dans la plupart des rôles de femmes que l’on me proposait : la Maman dévouée et passive, l’ambitieuse et forte, la jolie fille objet, la vieille fille aigrie et quasi-sorcière, la déesse énigmatique et froide, etc.
Par ailleurs, je dois avouer que dans ma famille, le sort de la femme était très défini. J’ai toujours vu la gent féminine désignée comme sexe faible mais travaillant sans cesse et beaucoup plus que les hommes, soit non seulement à l’extérieur, mais à la maison. Née fille, j’ai ainsi été élevée avec des : "Je suis ta mère/ton père alors je sais parfaitement ce qu’il te faut", "Mais tu ne peux pas tu es une fille", "Une fille est faite pour devenir mère", "Un garçon transmet le nom et l’affaire familiale, et une fille aide à la maison pour les travaux ménagers et pour assister ses parents durant leurs vieux jours". Alors que j’étais une très bonne élève, mon sort, ne pouvait être que de fonder un jour une famille, de soutenir et servir mon époux, et de faire preuve de patience et de me "sacrifier" pour mes enfants. C’est ainsi que mon éducation, les traditions, peurs et croyances (notamment judéo-chrétiennes) bien rigides m’ont insufflé l’idée de la supériorité de l’homme.
Quant à l’apparence, pour être acceptée, je reconnais que j’étais très sensible aux exigences de notre société pour correspondre à certains critères de références (cf. magazines, publicité, films…) poussant de plus en plus par exemple aux régimes, aux produits miracles et suppléments alimentaires (pour plaire, ralentir la vieillesse et la dégradation du corps, etc.).

Dire "je", dire "non"


Or une thérapie m’a permis de prendre du recul. Et si on l’on prend le temps de réfléchir, de se renseigner et d’observer, on peut voir les choses tout à fait différemment.
Ma peur de manger signifiait surtout que je ne voulais pas prendre de formes. J’avais très peur de devenir non seulement femme, mais aussi adulte. Mon petit corps indéfini avec l’anorexie était donc un rempart non seulement contre le regard des hommes (qui était soit-disant dangereux, la femme n’étant qu’un objet dans leurs mains), mais aussi contre le temps (pour ne pas grandir et rentrer dans un monde plein de violence, inégalités, conflits, chômage, etc). Anorexique, inconsciemment, j’étais un être entre deux sexes. Et boulimique, je me comportais comme une si "gentille fille" que je ne pouvais plus me regarder en face. Toujours dépassée, j’utilisais la nourriture pour me défouler, et surtout décompresser de mes tensions et frustrations.
Depuis, j’ai pris conscience que, physiquement, je peux être une femme et faire attention à moi sans me sentir forcément en danger avec les hommes ; le seul problème étant la limite avec ce qui est bien sûr correct. Je sais également que je n’ai pas à jouer un rôle pour être acceptée, et que je dois avant tout être moi-même en osant enfin m’affirmer, dire "je" et surtout "non".
Intellectuellement, une femme n’est pas systématiquement inférieure et elle peut même être aussi intelligente qu’un homme, voire plus, mais notre société privilégie encore trop les hommes. Heureusement, nous voyons de plus en plus de femmes occuper des postes importants car elles en ont tout simplement les capacités.
Par ailleurs, j’ai réalisé que j’avais appris à concevoir les modifications du corps de la femme avec essentiellement des connotations négatives (menstruations, mauvaises odeurs, malaises, mauvaises humeurs ; ménopause, bouffées de chaleur, pilosité, etc.). C’est ainsi que la maternité était principalement à mes yeux une période de grande fragilité avec principalement des conséquences déplaisantes (prise de poids, nausées, seins gonflés et douloureux, vergetures…). Et j’ai eu un jour la chance de croiser un collègue homosexuel qui m’a fait un très bon compliment "Ah quand je te vois je suis jaloux" en regardant mon ventre s’arrondir avec admiration. Avec les transmissions que j’avais eues, j’oubliais presque ce pouvoir extraordinaire et quasiment "magique" qu’est de sentir un enfant grandir et bouger dans son ventre, puis de donner la vie ; pouvoir qu’aucun homme n’a la chance de connaître.

Sexualité : la grande arnaque


Pendant des années, j’ai aussi cru que la sexualité était sale et un devoir pour la femme, et que les hommes eux étaient gouvernés par leurs instincts et donc incapables de contrôler leur libido. Or en me faisant des recherches, j’ai découvert que ceci était surtout un prétexte non seulement pour justifier l’adultère des hommes, mais aussi pour la société d’éviter la naissance d’enfants illégitimes, l’adultère des femmes et tout risque de révolte de leur part. En fait, il se trouve que la femme est un être aussi sexuée que l’homme, elle a même beaucoup plus de zones érogènes que l’homme, mais sa sexualité passe avant tout par le mental. Or doit-on en déduire que le fait qu’elle assume un jour ce pouvoir fait très peur aux hommes ? A-t-on par exemple peur qu’elle se permette d’aller avoir ailleurs en cas d’insatisfactions ?
Il apparaît également que tous les hommes ne sont pas que des "bêtes lubriques". Plus particulièrement, les troubles au niveau de la sexualité ne sont pas le privilège de la femme (avec notamment ses légendaires migraines et sa fameuse frigidité). En effet, de nos jours les hommes consultent de plus en plus un psychothérapeute pour des problèmes à ce niveau (timidité, complexes physiques, éjaculations précoces, impuissance, déviations dues à certains clichés féminins malsains inculqués dans l’enfance - comme par exemple la femme épouse naïve et soumise qui sera digne d’être la mère de ses enfants, et la femme assumant sa libido mais inquiétante car perçue comme quasi-nymphomane ou ayant des besoins dits "masculins"). Toutefois, étant dans une civilisation de performance, ces problèmes demeurent tabous car un homme est censé être fort et performant dans tous les domaines. Heureusement, les couples se permettent des thérapies au cours desquelles ils apprennent notamment à ne plus refouler et parler de leurs conflits internes.

Foin des rôles sexués !


En fait, avec l’évolution progressive des mœurs, il ne faut surtout plus faire de généralités réductrices et ankylosantes.
Effectivement, je connais des hommes "maternelles" (comme si la tendresse et l’attention envers un enfant étaient proprement féminins) et qui aimeraient garder leurs jeunes enfants à la maison, mais qui ne se le permettent pas car ils ont peur non seulement des idées reçus de leurs collègues et employeurs, mais aussi pour leur carrière future. Certains hommes ne sont pas des leaders et aspirent juste à la tranquillité, alors que certaines femmes ont un véritable caractère de leaders. Certains hommes ont le raffinement dans la peau, alors que certaines femmes n’en ont rien à faire avec les détails et l’harmonie.
Certaines femmes ne sont pas du tout maternelles. Elles n’ont pas envie ou ne veulent tout simplement pas d’enfants. Alors qu’auparavant, c’était une obligation, je pense qu’une femme n’a pas à devenir mère si elle n’en a pas envie ou ne le souhaite pas. En effet, qu’en est-il des femmes qui ne se sentent pas maternelles ou qui ont été traumatisées dans leur enfance par un modèle négatif de la maternité, sachant que l’on transmet souvent ce que l’on a vécu si l’on ne se remet pas en cause ? Si elles se forcent à faire des enfants, que vont-elles transmettre ? Faut-il rappeler que le fait de se sentir capable d’être mère n’est pas inné, mais qu’il résulte principalement de notre histoire.
Par ailleurs, une femme peut désirer vouloir s’investir dans un métier et ne pas être "incomplète" sous prétexte qu’elle n’a pas fait d’enfant. Grâce aux moyens de contraception, nous avons la chance de vivre la maternité comme un "choix" et plus comme une fatalité, voire un drame. Ainsi la femme n’est plus qu’une "fabriqueuse" de bébés. Or certaines désirent tout particulièrement s’investir uniquement dans leur activité professionnelle. Reconnaissons-le être mère demande notamment beaucoup de temps, de la patience, de l’attention envers un petit être démuni qui attend beaucoup. Et cela certaines femmes savent pertinemment qu’elles ne le peuvent pas. Alors ne permettons pas les jugements à cause de leur choix. Reconnaissons même leur courage face à la pression sociale.
Certaines fois également la maternité ne suffit pas pour s’épanouir si l’on a envie et se sent capable de s’investir professionnellement. La grossesse est une capacité extraordinaire, soit donner la vie, toutefois, certaines femmes savent très bien qu’au fond d’elles-mêmes, cela ne constitue qu’une partie de leur épanouissement.
Même si nos parents et grands-parents vivaient selon certaines traditions, les temps ont changé, alors d’une part ne permettons plus que les femmes qui veulent travailler soient jugées quand elles sont mères sinon elles finissent par culpabiliser en permanence et penser qu’elles seront de mauvaises mères. Certaines femmes travaillent par exemple parce qu’un deuxième salaire est tout simplement indispensable au foyer.
D’autre part, ne permettons plus les jugements vis-à-vis des mères qui décident d’arrêter de travailler pour élever leurs enfants sous prétexte qu’elles sont dépendantes d’un homme. Pour certaines arrêter de travailler est tout simplement un accord avec le père durant les premières années des enfants, et parce que cela est finalement le mieux pour tous. Pour d’autres, leur mère ayant été très absente durant leur enfance, elles ne veulent tout simplement pas que leurs propres enfants revivent la même chose. Certaines femmes ont envie de garder leurs enfants durant leurs premières années mais culpabilisent vis-à-vis de la société et des autres femmes car elles ne seront plus un certain temps sur le marché du travail. Ainsi, même si l’unité de valeur n’est pas une rémunération, s’occuper complètement de ses enfants à temps plein est réellement une activité qui devrait être plus reconnue.

Enfin soi-même


Enfin, reconnaissons l’hypocrisie et les préjugés : "Les femmes sont moins fortes que les hommes" (physiquement parlant certes) mais dans les autres domaines elles se révèlent bien plus fortes qu’on veut le faire croire (cf. rôle de la femme d’une part durant les guerres, d’autre part dans la famille car elle en est très souvent le pilier, et se remarie moins vite qu’un homme après un divorce ou veuvage car elle se débrouille mieux seule). "Les femmes au fourneau" car les plus grands cuisiniers connus sont des hommes. "Les femmes à la couture" car les plus grands couturiers connus sont des hommes et "Les nouvelles femmes au travail". Chacun a le droit de faire ce qu’il veut (et peut surtout) tout simplement en fonction de sa propre nature et situation. Si les mentalités ne changent pas bien des femmes souffriront dans toutes les situations à force de culpabiliser.
De surcroît, il serait temps de bousculer les deux archétypes de la femme transmis depuis notre plus tendre enfance faisant indubitablement partie de notre inconscient collectif : soit la Mère toute puissante non sexuée (découlant notamment de la Vierge Marie immaculée ayant conçu un enfant sans rapports sexuels) ou l’Amante (sexuée mais forcément à connotations négatives découlant notamment d’Eve tentatrice, séductrice, femme-serpent, et Marie-Madeleine, femme pécheresse et impure, n’étant digne que de se repentir pour se racheter de ses besoins corporels et de sa sensualité). Ces archétypes ont produit des générations de femmes accablées de sentiments de culpabilité, de peur et de honte alors qu’ils n’ont tout simplement aucun rapport avec la réalité parce qu’une femme peut être à la fois : mère et sexuée.
Après plus de trois années de thérapie, recherches et lectures, je constate que la différence importante entre les êtres est au niveau du caractère, de la mentalité et surtout de la personnalité (confiance en soi, estime de soi, capacité à s’adapter et intelligence "émotionnelle" - soit capacité à gérer ses émotions) pour accéder à l’autonomie. En fait, que l’on soit homme ou femme, si nous croyons que nous n’y arriverons jamais, il est évidemment plus sûr qu’il en sera ainsi tant nous perdrons nos capacités en en étant persuadés.
La transformation du statut de la femme est lente car elle est le résultat de siècles de préjugés, idées reçues, peurs et croyances fausses (notamment véhiculées par la religion et ses diverses interprétations) qui, heureusement, changent peu à peu. C’est surtout flagrant pour les femmes de ma génération avec les grands changements de mentalité en une seule génération.
Ainsi, à travers mon expérience, il apparaît que, comme dans les TCA, lorsqu’on est obnubilé par son apparence et son poids avec les désirs impossibles d’être parfaite et appréciée de tous, on se détourne de l’essentiel. Or l’intérêt basé uniquement sur son image est la proie rêvée de notre société de consommation. Jamais satisfaite, il se trouve qu’une personne ne cessera jamais de consommer pour correspondre aux modèles établis qui incessamment fluctuent en fonction des modes, permettant donc de perpétuer les cycles de la consommation. Quoiqu’il en soit, ceci est véritablement la meilleure façon de ne pas réussir s’épanouir.
En me remettant en cause avec une thérapie, j’ai pris conscience que mes croyances et mes peurs étaient devenus ma réalité. Et il est évident qu’avec ce conditionnement, il n’y avait pas meilleure façon de me maintenir dans un état de victime, de dépendance, d’immobilisme et de fatalité. Cela avait même fini par provoquer en moi un fort rejet de la féminité et je désirais alors inconsciemment effacer certaines spécificités physiques de mon sexe.
Nos mères et nos pères nous ont transmis, sans en avoir la plupart du temps conscience, des modèles qui, quelquefois, nous ont fait beaucoup de mal. Or un être humain ne se résume pas à un cliché, et nous avons, nous, dorénavant tout à fait la capacité de changer ces modèles en véhiculant enfin une image saine de la femme et de l’homme pour nos filles et garçons pour qu’ils soient bien dans leur peau. Ceci impliquant, si nous nous en donnons les moyens, que le père et la mère ne traitent plus leur fille comme une future et "gentille petite maman serviable, douce et obéissante" et leur fils comme un futur "chef fort ayant du caractère", mais bien comme deux êtres avec un potentiel tout simplement dans tous les domaines.
Dans notre monde d’apparence, beaucoup de personnes veulent tellement ressembler à un idéal pour recevoir l’approbation d’autrui qu’elles finissent par craquer et se détester. Or une dépression, en touchant le fond, peut aussi nous apprendre à ne plus être un être idyllique, but voué à l’échec car impossible, mais ENFIN nous-même. Assurément en faisant preuve d’introspection, en apprenant notamment à relativiser, gérer ses émotions et communiquer, la connaissance et l’acceptation de soi avec ses qualités et ses défauts, comme tout être humain, devient possible.
Or, on le dira jamais assez, s’écouter, avoir confiance en soi, s’estimer, se respecter, reconnaître sa valeur et s’aimer sont certainement parmi les plus beaux héritages que nous puissions transmettre à nos enfants.

Pour en savoir plus sur les TCA : http://www.vittoria-pazalle.com

P.-S.

Vittoria Pazalle
Auteure d’Anorexie et Boulimie : Journal Intime d’une Reconstruction, aux Editions Dangles : http://www.editions-dangles

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