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Un Forum ensommeillé

jeudi 30 juin 2005, par Dominique Foufelle

Peu d’affluence au premier FSMed, rendez-vous pourtant riche d’enjeux de militant-es de tout le pourtour méditerranéen. D’où un déficit d’enthousiasme, nuisant à la vigueur des débats. Le site fermait à 21 h (incroyablement tôt pour l’Espagne !), ce qui ne facilitait pas la prolongation de rencontres à la fois politiques et conviviales. Un bon point cependant : les femmes étaient présentes à parité. Et un très mauvais : des intégristes musulmans avaient (encore !) réussi à s’infiltrer et à tenir des séminaires. Avec la complicité de qui, au fait ?

On attendait quelque 4000 participant-es. Ce score modeste ne fut pas atteint. Barcelone, en pleine effervescence touristique, semblait davantage mobilisée sur le Sonar (festival de musique électronique) qui se tenait au même moment.
L’enjeu ne manquait pourtant pas d’envergure : faire se rencontrer des actrices et acteurs de la société civile de tout le pourtour méditerranéen, un vaste territoire aux réalités multiples, avec pour point commun de faire partie du « Sud ». La proximité de la destination permettait à des militant-es du Maghreb, de Turquie, de Grèce et du Proche-Orient, trop peu représenté-es dans les Forums sociaux mondiaux au Brésil ou en Inde, et paradoxalement encore moins au dernier Forum social européen à Londres, de venir faire entendre leurs voix. Beaucoup en furent empêché-es faute d’avoir pu obtenir un visa. Dont des intervenant-es à des séminaires, ce qui ne facilita pas la tâche des traductrices et traducteurs bénévoles du collectif Babels qui, en dépit du manque quasi généralisé de cabines dans un environnement sonore difficile (grands espaces de halls d’exposition, divisés en salles juste à demi closes par des panneaux peu étanches au brouhaha, comme à Londres), fournirent un travail remarquable.

Des temps difficiles


Etait-ce une raison suffisante pour que les ateliers et séminaires, même ceux du hall principal, n’attirent qu’une assemblée clairsemée ? Que si peu d’Espagnol-es, de Portugais-es, de Français-es, soient venu-es en voisin-es ? L’absence presque totale de relais médiatique a joué son rôle. Comme s’ils étaient las de couvrir les forums sociaux, comme s’ils estimaient qu’il ne pouvait rien en sortir de neuf, comme si les échanges étaient devenus aussi redondants que les discours des politicien-nes – pourtant abondamment relayés, eux.
On peut légitimement craindre pire : que cette lassitude soit partagée par des altermondialistes elles/eux-mêmes. La question de la démocratisation des forums sociaux revint bien sûr sur le tapis. Nous en sommes à un moment critique, où les moins militant-es des convaincu-es souffrent de l’impression, souvent justifiée, d’entendre rabâcher les mêmes états des lieux, et où la représentation directe des plus démuni-es, des déjà lapidé-es par la mondialisation néolibérale, se fait encore rare.
Mais déserter ces forums imparfaits, c’est laisser le champ libre à des militant-es « professionnel-les », et les condamner à devenir de plus en plus élitistes, de plus en plus contradictoires avec les objectifs qui les ont fait naître, de plus en plus crispés sur les luttes de pouvoir intestines. Alors qu’ils recèlent de belles possibilités de rencontres pouvant mener à des alliances. Bien des ateliers et séminaires se sont conclus sans surprise sur la nécessité de créer, d’étendre et de renforcer des réseaux en utilisant l’outil Internet, pour que ces rencontres débouchent sur des actions communes, ou au moins des échanges d’informations profitables à tout-es. Ainsi, l’Assemblée des femmes, et la réunion de femmes des pays arabes. Là aussi, pour que le lien demeure et se fortifie, il faudra passation d’informations et de pouvoirs. « Penser global, agir local », proclamait ATTAC. Si ce processus stagne, le mouvement marquera le pas.

Qui avait introduit les islamistes dans le Forum ?


L’Assemblée des femmes, un rendez-vous reconduit de forum en forum (parfois au prix de fermes pressions auprès du comité d’organisation), à l’initiative notamment de la Marche mondiale des femmes, obtint une relative affluence. Elle s’est conclue sur la rédaction d’une Déclaration, et la prise d’un premier rendez-vous, le 25 novembre 2005, pour faire de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes une véritable journée de mobilisation. Les déléguées grecques appelèrent en outre à se joindre au prochain Forum social européen, en avril 2006 à Athènes.
Elle se tenait dans le hall central, à 18 h, après la clôture des ateliers et séminaires. Une heure favorable pour ne louper aucun de ceux-ci, certes ; mais qui excluait d’accrocher des passant-es. Une fois de plus, l’assemblée restait presque exclusivement féminine.
Pourquoi faut-il que ce soit encore, toujours, les femmes qui dénoncent les effets terrifiants du patriarcat ? Le terme figure désormais parmi les ennemis à abattre dans les déclarations des mouvements sociaux ; mais en gros et en passant, sans le luxe de détails qui accompagnent la description des autres fléaux, et sans souligner en quoi le patriarcat soutient, et même rend possibles toutes les autres oppressions.
Aveuglement ou trahison ? Le doute est permis quand on constate qu’une fois de plus, des intégristes musulmans ont pu organiser des séminaires durant le FSMed – un Forum qui précisément, accueillaient en nombre des femmes subissant les violences des fanatiques religieux. Bien sûr, les intervenant-es (il y a toujours des femmes alibis) adoptèrent un discours courtois, voire lénifiant, digne de ceux qu’on nomme désormais complaisamment, et en dépit du bon sens, « islamistes modérés ». Mais le principe essentiel demeurait : la confusion du religieux et du politique.
Le programme imprimé annonçait pour le vendredi 17, de 12 h à 18 h (excusez du peu !), dans le hall central, un séminaire intitulé « Les Forums sociaux, moteur d’une nouvelle relation entre société civile et représentation politique », avec entre autres, Tariq Ramadan (sobrement qualifié de « philosophe ») et Jacques Nikonoff, président d’ATTAC France. Chloé (ATTAC Toulouse), qui a participé à l’organisation, commente : « Personne ne savait d’où ça tombait. Nikonoff n’était même pas au courant (NDLR : pour Ramadan, elle ne sait pas). Finalement, ni l’un ni l’autre ne sont venus. » Tout de même, on suppose que le programme a été établi, rédigé, puis contrôlé avant impression par des personnes très impliquées dans l’organisation – non ?
Donc, le ver est dans le fruit. Il y a, parmi les affiliés à l’altermondialisme, des gens qui cautionnent l’exclusion totale des femmes de la sphère publique, leur relégation perpétuelle au statut de mineure, leur soumission à la loi des hommes et les violences qui visent à l’imposer. Il y en a qui les laissent faire. Et puis, il y a nous, que l’obligation de répéter encore et encore les mêmes évidences fait passer pour des mégères atteintes de sénilité précoce. Quand donc le « mouvement », plus largement l’ensemble de la « gauche », se rendront compte qu’en négligeant ce combat essentiel, ils creusent leur propre tombe ?

P.-S.

Dominique Foufelle - juin 2005

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