Accueil du site > Ressources > Résistance en Turquie

Résistance en Turquie

jeudi 30 juin 2005, par Dominique Foufelle

Féministe militant dans un mouvement d’opposition se définissant comme un « syndicat des pauvres », dont elle était une des représentant-es au Forum social méditerranéen, Çigdem Çidamli porte un regard sévère sur la société et le gouvernement de son pays, la Turquie. Un pays où le poids du néolibéralisme comme du patriarcat pèse lourdement sur les femmes. Soumis aux diktats des investisseurs des pays riches et ne hâtant guère sa marche vers l’égalité des sexes et la démocratie.

« Les syndicats ont beaucoup perdu de leur pouvoir en Turquie, explique Çigdem Çidamli. Sur 16 millions de travailleur-ses, 1 million seulement sont syndiqué-es dans l’un des trois organes existant. Les Turc-ques sont peu organisé-es, peu attaché-es aux services publics. Mais de nouveaux mouvements naissent, comparables par exemple aux Sans-terre du Brésil. »
L’organisation mixte à laquelle elle appartient, Halkevleri (les Maisons du peuple), dissoute en 1980 puis reconstruite en 1987, liée à la gauche mais non affiliée à un parti, ne recevant de soutien financier ni de l’Etat ni d’ONG étrangères, riche de quelque mille bénévoles sur le territoire national, cherche à coordonner ces mouvements, à « organiser les pauvres », à lier le social et le politique. Pour ce faire, elle combine actions locales (éducation populaire, soutien à des coopératives de femmes…) et campagnes nationales thématiques. Avec pour objectif à terme, la « modernisation de la République turque ».

L’agriculture traditionnelle dans la ligne de mire

Cette modernisation, les femmes turques en ont un urgent besoin, en butte aux tensions qui agitent la société. « Il y en a beaucoup, dit Çigdem Çidamli. Liées au néolibéralisme, à la paupérisation et à l’islamisme. »
De très nombreuses femmes travaillent à domicile pour le compte d’entreprises étrangères ou d’exportation, dans les secteurs du textile, du tricot, de la chaussure, ou encore de la mécanique. « La Turquie a la deuxième plus grosse dette du monde après le Brésil. Le gouvernement juge impossible de refuser les investissements étrangers. L’implantation de ces entreprises a occasionné de nombreux changements dans les modes de production. Des études récentes montrent que ces travailleuses ne bénéficient d’aucun droits et touchent des salaires extrêmement bas. »
Dans ce pays affecté d’un taux de chômage de 17 % (34 % parmi les jeunes diplômé-es), des hommes aussi échouent dans le travail clandestin. Ou encore, émigrent – mais cette fois, fait nouveau, vers l’Est. « Depuis que les investisseurs étrangers détiennent les entreprises en Turquie, les compagnies turques investissent à l’Est, en Russie, et aussi dans des zones à risques comme l’Afghanistan. » On estime à deux centaines le nombre de travailleurs turcs tués en Irak, sans qu’il soit question d’indemniser leurs familles.
Çigdem Çidamli relate un projet du gouvernement turc en réponse à la crise, qui semble pour le moins curieux... Aujourd’hui, les ruraux représentent 35% de la population ; il ambitionne de réduire ce chiffre à 5%, favorisant l’agriculture intensive destinée en majeure partie à l’exportation, au détriment de l’agriculture de type familial. Conscient des gros problèmes que cela engendrera fatalement, il s’organise pour prévenir l’exode rural. Un « serpent de mer » remonte à la surface : le projet d’exiger un visa des Turc-ques pour entrer dans Istanbul. Le gouvernement se prépare à résoudre le problème de la pauvreté par la répression ; déjà, une réforme a durci les peines pour les délits mineurs. Où les paysan-nes ne pouvant plus vivre sur leurs terres seront-ils/elles censé-es aller ? De quoi seront-ils/elles censé-es tirer leur subsistance ? Mystère.

Des réformes frileuses


Chômage et émigration conjugués, beaucoup de femmes se retrouvent cheffes de famille. La loi les autorise à se déclarer comme telles. Elle prévoit aussi le partage des biens du couple en cas de divorce (une nouveauté), ainsi que le droit à l’héritage. Dans la pratique cependant, les terres sont encore léguées aux garçons, les femmes étant censées profiter des biens de leur époux. Elles disposent très rarement d’un domicile en propre, ce qui, lorsqu’elles subissent des violences, leur bloque toute issue de secours.
Bien qu’aiguillonné par son désir d’entrer dans l’Union Européenne, le gouvernement turc ne se hâte guère de réformer le Code civil en faveur des droits des femmes. Les « crimes d’honneur » bénéficient encore de peines clémentes. Plus d’une centaine auraient été perpétrés en 2004. Beaucoup de femmes aspirent au changement, mais elles se heurtent aux réactions de leurs familles, dans une société toujours très conservatrice, que l’Etat se garde bien de bousculer.
Mais pour faire valoir ses droits, encore faut-il les connaître. Sur 70 millions de citoyen-nes turc-ques, 7 millions sont illettré-es, dont 6 millions de femmes. Dans les campagnes, les partis politiques mettent à profit misère et ignorance, en distribuant des vivres aux femmes, créant ainsi à la fois des assistées et des électrices dociles.
Pour les femmes kurdes, la situation est pire encore, rapporte Çigdem Çidamli : « Victimes de la guerre et des traditions, les Kurdes qui vivent dans le Sud-est du pays commettent de plus en plus de suicides. Surtout dans les villes où les mines ont fermé, mettant énormément de personnes au chômage. »
Convaincue de la justesse de son combat et déterminée à le poursuivre, Çigdem Çidamli ne voit pourtant pas l’avenir en rose. Elle craint la réactivation du conflit kurdo-turc, qui aggraverait encore les problèmes auxquels son pays a déjà bien du mal à faire face.

Contact : cigdem@sendika.org (en turc ou en anglais)
Pour plus d’infos sur la Turquie : www.sendika.org (en turc)

P.-S.

Dominique Foufelle - 22 juin 2005

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0