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Rwanda : à la place des ethnies, des femmes !

jeudi 31 mars 2005, par Dominique Foufelle

Le Rwanda, pays tristement connu en raison du génocide perpétré contre les Tutsi-e-s en 1994, se distingue actuellement comme le pays champion de la parité au sein de son Parlement. Le Rwanda détrône ainsi l’exemple en la matière, la Suède et ses 45,3% de femmes parlementaires. En effet, lors des premières élections ayant marqué la fin d’une période de transition post-génocide, qui aura duré neuf ans, 48% de femmes ont été élues à l’Assemblée nationale rwandaise et 30% au Sénat.

Comment et pourquoi une telle proportion de femmes a-t-elle été élue dans ce pays meurtri ? Quel type d’espoir un tel phénomène peut-il susciter ? Voilà des questions d’autant plus intéressantes et épineuses que le gouvernement rwandais, avec à sa tête le président Paul Kagame, fait l’objet de nombreuses critiques, dont celle d’être un gouvernement autocratique se servant de la peur du génocide pour noyauter toute expression démocratique.
Impossible de comprendre la composition du Parlement rwandais et son exceptionnelle proportion de femmes sans revenir sur la nouvelle Constitution qui régit depuis le référendum du mois de mai 2003, les institutions politiques rwandaises. En effet, cette Constitution, qui se veut un rempart contre toute nouvelle dérive génocidaire et partant contre une conception ethnique de la citoyenneté, prévoit en son article 9, paragraphe 4, « l’édification d’un Etat de droit et d’[un] régime démocratique pluraliste, l’égalité de tous les Rwandais et l’égalité entre les femmes et les hommes reflétée par l’attribution d’au moins trente pour cent des postes aux femmes dans les instances de prise de décision ».
Ce quota de 30% à tous les niveaux de l’Etat relève de deux facteurs essentiels. Primo, il reflète la volonté de sortir de « l’impasse ethnique ». En effet, le souci d’égalité et la considération du genre [1] par la Constituion rwandaise s’accompagne d’une attention particulière également portées aux jeunes et aux handicapés, autres populations démographiquement très représentées depuis le génocide. Ainsi se dessine, derrière la désignation de nouvelles catégories de population la volonté de construire une citoyenneté qui ne soit pas fondée sur l’ethnie. Introduire la question du genre, des jeunes et des handicapés, c’est permettre une discrimination positive en accord avec les principes universels des droits humains, ce qui devrait briser de facto la possibilité d’une vision ethniciste infondée et criminelle de la population. Les femmes et le concept de genre permettent également de fédérer la population dans une unité nationale difficle à construire après tous les déchirements qu’a connus la société rwandaise – le génocide étant l’épouvantable aboutissement des ravages précédents, au nombre desquels la colonisation et la dictature du président Habyarimana figurent aux premières places. Cette place accordée aux femmes est aussi, dans le contexte international, offrir l’image d’un Etat conforme aux revendications onusiennes et permettre ainsi l’inscription du Rwanda dans la « société des nations ».
Secundo, ce quota reflète la réalité démographique du pays. Après le génocide, les femmes représentaient 54% de la population, l’extermination des hommes tutsis résidant sur le territoire rwandais expliquant en partie la disproportion démographique en faveur des femmes. Les femmes représentaient également 34% des chef-fe-s de famille, ayant été, dans d’innombrables cas, contrainte de prendre en charge les enfants orphelin-e-s de leur sœurs, frères, cousin-e-s voire de leurs voisin-e-s.
Mais la Constitution n’explique pas entièrement la présence massive des femmes à l’Assemblée nationale. En effet, 18% de femmes en sus des 30% imposés ont été élues pour atteindre un quasi 50% de représentation féminine. Ce fait s’explique, outre les motifs déjà invoqués - sur-représentation démographique et volonté d’unification nationale grâce à une nouvelle conception de la citoyennenté – par la place prépondérante prise pas les femmes dans le fonctionnement de la vie sociale et économique du Rwanda. Elles ont dû reprendre en main des pans entiers de l’économie, principalement agraire, du pays, devenant non seulement cheffes de famille mais également cheffes d’exploitation. Elles ont, en conséquence, été impliquées, de fait, dans le processus de reconstruction et elles ont ainsi trouvé une place qu’elles n’avaient pas au paravant. De plus, après l’indicible violence des hommes pendant le génocide, même si d’aucune ont été complices voire actrices des massacres, les femmes apparaissent comme les garantes d’une pacification et d’un adoucissement des mœurs politiques rassurant l’électorat tant féminin que masculin.
Mais pour autant, évidemment, tous les problèmes ne sont pas résolus au Rwanda. D’abord, loin de toutes polémiques politiques, la situation de la population reste précaire : le sida y fait des ravages, la situation économique n’est guère florissante, les orphelin-e-s en manque de foyer, de ressources et de formation sont légion et l’organisation du retour des prisonniers génocidaires reste difficile. Pour répondre à ces problèmes sociaux évidents, les parlementaires n’ont guère de moyens à leur disposition et passent un temps infini à trouver les fonds qui leur permettraient de concrétiser leur bonne volonté et de satisafaire aux besoins de la population en matière de soin et de formation, notamment.
Ensuite, outre ces problèmes socio-économiques, l’Etat rwandais souffre, malgré le plébiscite de sa Constitution et les élections de septembre 2003, d’un déficit démocratique certain. Reste à savoir si la bouteille est à moitié vide ou à moitié pleine. Certains voient dans les faiblesses de la Constitution, en terme de démocratie, les imperfections d’un processus qui vient à peine de commencer et qui mérite qu’on lui donne le temps de se stabiliser pour corriger les erreurs actuelles. D’autres voient dans, par exemple, le fait que le Président puisse nommer directement 8 sénateur-trice-s, ou encore dans l’existence d’un Forum de concertation des partis, historiquement instauré pour cadrer voire museler les partis politiques, les germes de grands problèmes à venir pour la démocratie rwandaise. Amnesty international, de son côté, dénonce l’utilisation de la menace génocidaire pour contraindre les voix d’opposition au silence et, plus grave encore, des tentatives d’intimidations sur des opposants au régime. De plus, l’armée rwandaise effectue de fréquentes incursions au Congo sous prétexte de mater la résistance des forces génocidaire hutues réfugiées de ce côté de la frontière. L’Etat rwandais tente également d’exercer un contrôle fort sur son autre voisin le Burundi. Ce pays, confronté lui-aussi à des problèmes ethniques, avait accueilli une bonne part des réfugiés hutus fuyant les combattants FPR à l’été 1994. Cette situation frontalière instable et à laquelle les forces onusiennes peinent à faire face font courir le risque d’une déstabilisation de la région tout entière.
Face à tant de problèmes et de difficultés – déficit démocratique, manque de moyens matériels et tensions régionales – il est délicat de se prononcer sur l’avenir du gouvernement rwandais et du pays tout entier. La situation actuelle est-elle la meilleure possible au vu de l’histoire et de la place géo-stratégique du Rwanda ? Le gouvernement Kagame est-il obligé d’imposer sa main de fer, quitte à rogner sur les libertés publiques et les droits humains, pour assurer un consensus national gage de paix et de prospérité future ? Ou alors, Paul Kagame n’est-il qu’un autocrate de plus, se servant du génocide pour mieux asseoir son pouvoir ? Les avantages de l’inclusion des femmes dans les processus politiques pour fonder une nouvelle citoyenneté propice au rétablissement de la paix et de la démocratie sont donc, dans le cas rwandais, tributaires des réponses que l’avenir apportera à ces questions. Souhaitons au Rwanda, si durement éprouvé, qu’elles soient positives…

Article paru dans l’émiliE, magazine féministe suisse.

En savoir plus sur le Rwanda

P.-S.

E.J-R., l’émiliE [2] – février 2005

Notes

[1] Le préambule de la Constitution fait explicitement référence au genre au point 10 : « Engagés à assurer l’égalité des droits entre les Rwandais et entre les hommes et les femmes, sans porter préjudice du principe de l’approche « gender » »

[2] Je tiens à remercier M. Kagabo pour sa contribution à ce dossier dont les connaissances et la pertinence des analyses n’ont eu d’égales que sa gentillesse.

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