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Conversations autour d’une occupation

vendredi 28 janvier 2005, par Dominique Foufelle

Dans la nuit du 24 au 25 janvier, trente familles sans logis ont investi un immeuble appartenant à l’Etat fédéral du Brésil, avec le soutien de militant-es du réseau No Vox venus de plusieurs pays. Rencontres sur les lieux.

25 janvier. La police est venue au matin et a apposé un ruban de plastique jaune et noir, censé condamner l’entrée. Le cadenas sur la porte, qui ferme lui, pour de bon, les occupant-es en possèdent la clef. Aux fenêtres, flottent des drapeaux du MNLM (Movimento national de lutta per la moradia – « mouvement national de lutte pour le logement »).
D’après Jean-Yves Cottin, militant du Comité des sans-logis, l’immeuble est dans un état correct, « les bâtiments au Brésil ont l’air de résister plutôt mieux qu’en France ! ». En compagnie d’autres occupant-es, il est assis dans l’entrée, et parle à travers les barreaux de la grille avec les militant-es ou sympathisant-es qui vont au ravitaillement, suivent et relaient le déroulé des négociations avec la municipalité…
Il raconte une troublante mésaventure survenue à deux militants d’AC ! (Agir contre le chômage) à leur arrivée à l’aéroport de Porto Alegre. Gros fumeurs en manque après dix heures d’abstinence, Farid et Jean-Luc, qui patientent dans la file au contrôle des passeports, sortent une cigarette, sans l’allumer, juste pour le geste. On les fait alors passer. Pour qu’ils puissent fumer plus vite, comme le croit un instant Jean-Yves ? Non, pour les expulser. Pisterait-on, par hasard, les visiteurs les plus « dangereux » pour les coincer au moindre prétexte ?
Mais foin de parano ! l’heure est à la mobilisation. Le mouvement international des No Vox, qui regroupent des associations de « Sans » (logis, travail, papiers, droits…), prend de l’ampleur. Avant même l’ouverture du FSM, les militant-es rassemblé-es dans l’école Paula Suares comptaient des Dalits (les « intouchables » de l’Inde) et des sans-logis de Tokyo et d’Osaka. « Ils ne nous manquent plus que des Africains ! », explique Jean-Yves Cottin. Indispensables pourtant pour boucler la Marche mondiale des Sans en projet.

Pour une réforme urbaine au Brésil… et ailleurs


Pour dresser l’historique du MNLM, qui fait partie du réseau No Vox, on appelle à la rescousse Elenilso Portela, un de celles/ceux qui assurent la liaison avec l’extérieur. Le mouvement, donc, a été créé il y a treize ans pour discuter de la question du logement au Brésil et revendiquer une réforme urbaine, qui porte non seulement sur le logement, mais sur la propriété foncière et les politiques sociales. Il prône le développement de la démocratie participative. Il associe aux débats les « exclus + » : les femmes, les indigènes, les afro-brésilien-nes. « Ces thèmes sont fondamentaux pour la construction d’un autre monde », affirme Elenilso Portela. Et certes, on ne le contredira pas.
De la politique de Lula, venu au pouvoir dit-il, « grâce à un processus de luttes des mouvements sociaux », il n’a pas que du mal à dire : « Il y a eu des avancées dans la réforme urbaine. MAIS, il faut continuer à lutter pour imposer une autre politique économique. » Le changement de majorité dans le gouvernement de l’Etat de Rio Grande do Sul, dont Porto Alegre fait partie, a pour lui clairement signifié une régression de la participation populaire – mais aussi une recrudescence des luttes.

Droits des migrant-es : une question internationale


C’est Rita, une occupant-e, qui s’est faite l’interprète de cette conversation. Elle est portugaise, militante de Solidariedade Imigrante, une association de défense des droits des immigré-es. « Le Portugal, explique-t-elle, jadis pays d’émigration, est devenu pays d’immigration. Sans doute parce que le président de la Commission européenne qui traite de cette question est portugais, notre pays va expérimenter une nouvelle politique. » La fameuse politique sélective qui séduit tant les décideurs européens, et contre laquelle son association s’élève vigoureusement. Un de ses slogans : « Visa de travail = esclavage ».
Il n’y a toutefois pas que l’Europe à pratiquer des politiques d’exclusion. Rita, qui connaît bien l’Amérique latine, précise qu’à l’intérieur de ce continent, les frontières sont aussi très étanches. Pour elle, l’intérêt d’un réseau comme No Vox, c’est d’élargir le débat : « On ne peut pas parler de l’immigration sans parler en même temps de la question sociale. »

Dernières nouvelles


28 janvier. D’abord sommées de déguerpir avant l’arrivée de Lula à Porto Alegre, les familles sont « autorisées » à rester jusqu’à la fin du FSM. Après quoi, elles seraient intégrées dans les heureux bénéficiaires d’un programme fédéral.
Mais mieux vaut tenir que courir ! Une expulsion manu militari n’est légalement pas possible sans décision judiciaire. Des négociations ayant été engagées, les occupant-es estiment avoir remporté une victoire. Ils ont décidé de faire entrer dans cette négociation plus de 1000 immeubles abandonnés de la ville.
Leur optimisme n’est pas irréaliste : l’occupation réalisée lors du FSM 2003 dure toujours. Et celle d’un terrain hors de la ville dure elle, depuis 14 ans. Les habitant-es y ont construit 640 maisons. Leur présence n’est toujours reconnue – mais le terrain a été viabilisé.

P.-S.

Dominique Foufelle - 28 janvier 2005

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