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Actrices du développement durable

vendredi 31 mai 2002, par Dominique Foufelle

La définition la plus communément admise du développement durable est celle donnée dans le rapport de 1987 intitulé "Notre avenir commun" de la Commission des Nations Unies pour l’Environnement et le Développement : " Le développement durable répond aux attentes des générations présentes à satisfaire leurs besoins sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ". Personne ne s’oppose ouvertement à ces nobles principes. Hélas ! comme ils contrarient les intérêts des multinationales et de leurs soutiens, en dépit de Conférences internationales régulières, leur mise en pratique tarde. Les femmes, confrontées quotidiennement aux problèmes que provoquent des situations économique et environnementale de plus en plus désastreuses, élaborent des stratégies de survie. Dont certaines débouchent sur des résistances fortes, organisées, où le pragmatisme n’exclut pas l’analyse.

Le concept de développement durable correspond en fait à une approche globale selon laquelle un développement à long terme n’est viable qu’en conciliant trois aspects indissociables : le respect de l’environnement, l’équité sociale, la croissance économique. Concrètement, le développement durable pose la nécessité de maintenir ou d’améliorer la qualité de l’environnement naturel, d’assurer la pérennité des ressources, de réduire les différences de niveau de vie des populations dans le monde, de favoriser l’autosuffisance des communautés, et de permettre le transfert des connaissances ou des richesses d’une région à l’autre et d’une génération à l’autre.
En terme de pensée et de modèle économiques, cela sous-entend une véritable révolution. Les modèles économiques "classiques" ont pensé l’économie comme un système plus ou moins disjoint de la société, basé sur la dualité production/consommation, ou la Terre est un moyen de production (un ensemble de ressources physiques), au même titre que le travail humain (ressources humaines), pour produire de la richesse. Il n’est pas question dans ce système d’interaction avec l’environnement, pas question de limites biophysiques de la Terre, ou à peine, comme relevant du domaine "collatéral". Il y est peu question également de relation avec la société ; les droits humains sont vus comme des contraintes. Ce modèle s’appuie, du côté de la communauté scientifique, sur les "optimistes du progrès" qui pensent que quand il y a un problème (par exemple, une ressource qui disparaît par épuisement), l’inventivité humaine trouve une solution. Révolutions industrielles, révolution verte a l’appui. Croyance complémentaire : plus on est nombreux, plus le stock de connaissances est grand, plus on peut accélérer le progrès de la technologie. Pas faux… mais un peu court, et donc dangereux.
Dans ce contexte, le concept de développement durable est révolutionnaire, puisqu’il modélise la société, l’économie et l’environnement comme les trois composantes d’un grand système, sans hiérarchie, trois composantes qui interagissent entre elles, et dont la gestion doit a tout prix être concertée.

Enjeux écologiques et enjeux humains sont indissociables


Le développement durable n’a pas d’ennemi déclaré, tout le monde s’accorde sur le concept. Qui en effet oserait s’y opposer publiquement ? Mais sur le terrain idéologique, c’est une autre histoire…
Le fait est que, dans le court terme, ces trois composantes inséparables du développement durable sont en conflit les unes par rapport aux autres. L’implantation d’une nouvelle route ou d’une nouvelle usine, par exemple, l’une et l’autre facteurs de développement, aura forcément un impact sur l’environnement et des retombées sociales. L’abandon de la même usine en aura d’autres. Le tout est de choisir en toute circonstance la meilleure gestion à long terme et de minimiser les impacts négatifs. Cet exemple d’échelle locale est relativement simple. Mais lorsqu’on parle d’une mère de famille africaine qui n’a pas accès à de l’eau potable et doit aller chercher du bois pour bouillir de l’eau, comme c’est le cas au Sahel, sachant que cet acte multiplié peut participer à la déforestation ou à la désertification du milieu, on aborde un problème beaucoup plus complexe et à plus grande échelle de choix politique, économique et social.
A l’échelle mondiale, la dégradation de la biosphère par les pollutions en tout genre (de l’air, de l’eau, des sols), l’amenuisement des ressources en eau, enjeu majeur du développement, et en énergie fossile, la perte de biodiversité, l’appauvrissement généralisé des sols, etc., ne peuvent que remettre en question nos modes traditionnels de "développement". Les inégalités qui grandissent entre le nord et le sud, et entre l’ouest et l’est, aggravent sérieusement ces mécanismes de dégradation. Au nord, surconsommation et surproduction produisent les effets que l’on sait sur l’environnement. Au sud, la déforestation pour gagner des terres arables, avec comme effets secondaires l’érosion des sols et la désertification, n’est malheureusement qu’un exemple.
Que dire de l’équité sociale entre nord et sud quand la dette externe des pays du sud, dont le capital a déjà été remboursé plusieurs fois, continue d’asphyxier ces pays et leur interdit tout développement économique et social digne de ce nom ? Les victimes de cette monumentale injustice ont tenu un Tribunal populaire international de la dette, qui s’est réuni à Porto Alegre dans le cadre du 2è Forum social mondial, et a rendu sa sentence finale, le 18 avril 2002 à Washington. Les accusés, institutions financières au premier rang, n’avaient pas daigné répondre à l’invitation à se défendre. Dont acte – et appel à la mobilisation des peuples.
Les témoignages recueillis par le Tribunal auraient mérité une tribune plus ouverte. Mais l’information, elle aussi, est confisquée. Pour évoquer les pays qu’on n’ose plus dire "en voie de développement", les grands médias des pays riches, riches eux-mêmes, par conséquent largement diffusés, et par là réputés détenir le savoir, ces médias n’accordent guère la parole qu’à leurs experts "maison", ou du moins de même caste. L’agence Syfia diffuse des articles sur les pays du sud collectée et rédigée par des journalistes des pays du sud ; cette information "de terrain", qui relaient les problèmes tels que les populations les vivent, et les solutions qu’elles y apportent, trouve difficilement preneur au nord.

Résolutions internationales : un pouvoir limité


Les grands manitous de ce monde continuent d’imposer la doctrine du "tout économique", qui ignore ou sous-estime de manière éhontée ces interactions plus qu’évidentes entre économie, société et environnement. Incessamment, ils mettent la croissance économique via le libre échange en avant de toute autre considération, arguant du rôle moteur de l’économie. Et ce, au mépris des résolutions prises lors des grands rendez-vous internationaux, dûment consignées dans l’Agenda 21, déclaration finale du Sommet de Rio en 1992.
Mais ces résolutions sont-elles assez fermes ? A Rio, déjà, des ONG, dont WECF, (Women in Europe for a Common Future) demandaient la régulation des activités des multinationales. Il est de notoriété publique qu’elles bafouent en toute impunité les droits du travail. Et, par le jeu de complicités avec des gouvernements passés maîtres en répression, y compris quand les Etats "gendarmes du monde" s’accordent à les déclarer infréquentables, elles portent atteinte aux droits humains fondamentaux, ceux des enfants et des femmes notamment. Les voix rebelles n’ont pas été entendues. La situation ne stagne pas – elle s’aggrave.
De toute évidence, la lutte est inégale. Les promoteurs d’un réel changement ont face à eux les détenteurs de l’armement. Cette réalité triviale est dissimulée sous des arguments de "bon sens" : il y aurait celles et ceux qui rêvent, et ceux qui savent (l’emploi du féminin est ici superflu !). Quelle force représentent vraiment les tenants du développement durable ? A voir le mal que l’Onu a à faire respecter ses résolutions, on doute que celles qui seront prises à Johannesburg, en août 2002, recevront une quelconque considération. A voir avec quelle allégresse les Etats eux-mêmes s’empressent de violer les lois, comment espérer que des recommandations qui n’en ont pas valeur soient suivies ? Contrairement aux enfants, les multinationales ne se bonifient pas grâce aux louanges et aux encouragements : la preuve en est qu’elles n’en ont jamais manqué. Il faudrait en recourir avec elles, et on le dit sans plaisir, à l’archaïque système des sanctions.

Les femmes du monde échangent leurs expériences


Les résistances, cependant, ne se découragent pas, et s’organisent de plus belle dans la perspective de Jo’burg 2002. La campagne "La Terre, l’affaire du siècle", par exemple, regroupe 80 associations françaises, dont Les Pénélopes, qui mettent en sommeil leurs divergences, et en action leur complémentarité, pour accroître le poids de la société civile dans les débats et décisions. Les femmes préparent la rencontre. Elles ont bataillé pour apporter au Sommet de Rio leurs revendications et leurs propositions spécifiques. Leur contribution profitera cette fois d’une mise en réseau optimisée par la circulation des informations via Internet et les forums de discussion – preuve que les progrès de la technologie peuvent avoir des effets bénéfiques.
La sociologue allemande Maria Mies et l’économiste indienne Vandana Shiva ont fait connaître les idées de l’écoféminisme qui lie le féminisme, l’économie et l’écologie. Des féministes reprochent à ce mouvement de flirter avec l’essentialisme, en se focalisant sur le lien entre la femme et la nature, la femme et la vie – ce qui n’est pas sans rappeler la détestable équation, femme = mère. Le débat n’exclut pourtant pas les échanges.
Sur le problème fondamental que représente la gestion de l’eau, une e-Conférence "Genre et eau", toujours en cours, recueille témoignages et propositions du monde entier. Partout, l’usage commercial est privilégié sur l’usage domestique. Les mauvaises langues diront que c’est parce que ce dernier concerne quasi exclusivement les femmes, sur lesquelles retombent les corvées découlant de la pénurie ou de la rareté des sources. Soupçon confirmé par le fait qu’elles sont presque toujours exclues des structures de gestion.

Initiatives pragmatiques pour objectifs ambitieux


Dans les pays d’Europe de l’Est, ce n’est pas la pénurie d’eau qui frappe la population, c’est la pollution. Systèmes d’alimentation vétustes, utilisation incontrôlée des pesticides, absence de contrôle de l’Etat sur les industries, se conjuguent pour faire des eaux de la Roumanie un breuvage à hauts risques. A Odessa, en Ukraine, le dégorgement dans les caves des eaux de la centrale d’épuration utilisée en surcapacité, rendait tout un quartier (pauvre, bien sûr) insalubre. La branche locale de l’association Mama 86 a initié une action collective ; à force de manifestations et de procès, une nouvelle centrale a été construite… et les oiseaux sont revenus nicher dans les marais voisins.
Le droit à la santé est inscrit dans les droits humains fondamentaux. Il est particulièrement bafoué en milieu urbain, où des quartiers populaires atteignent une insalubrité effarante. Une population soumise à des problèmes sanitaires quotidiens possède-t-elle une chance de "se développer" ? Le réseau Femmes et Habitat en Amérique latine, s’est attaqué à la question de l’habitat social, moins souvent évoquée que ne le mériterait son importance fondamentale dans la réduction des inégalités en milieu urbain. Et surtout rarement prise en charge par les femmes, auxquelles incombent pourtant la gestion des problèmes.
L’association Planète des Espoirs, en Oural, travaille elle aussi sur la santé. Cette région est envahie par les sites nucléaires, et là se situe l’inquiétude profonde des animatrices de l’association. Impossible pourtant d’aborder de front cette question "qui fâche" – les autorités bien sûr, mais aussi la population, qui craint que la remise en cause du nucléaire ne menace les emplois. Alors, elles ont créé un centre d’information pour les femmes enceintes ; et c’est là, qu’en douceur, elles sensibilisent leurs compatriotes aux préoccupations environnementales et les incitent à exiger le respect de leurs droits. Initiative modeste, mais objectif ambitieux : travailler à l’établissement d’une démocratie digne de ce nom.
Les Yougoslaves du réseau AWIN entendent elles aussi intervenir dans l’évolution de leur pays. Il est catalogué dans les "économies en transition" – mais vers quoi ? L’option choisie, l’imitation du libéralisme, n’a pas tardé à montrer ses effets : chômage, paupérisation. Les féministes de Belgrade ont choisi de promouvoir un autre modèle : l’économie solidaire. Elles préconisent une discrimination positive en faveur de la création de coopératives de femmes, qui subissent encore plus cruellement les conséquences de la privatisation des entreprises et des services.
Car le développement durable passe, immanquablement, par la justice économique. Sur ce point, le néo-libéralisme n’a pas, c’est le moins qu’on puisse dire, fait ses preuves. Non seulement, le fossé entre les pauvres et les riches se creuse, mais encore, la pauvreté gagne du terrain, partout sur la planète. Impossible de croire qu’on pourra inverser le mouvement en persistant à fonctionner sur le même modèle soci-économique. Les actrices et acteurs du développement durable rendront compte à Johannesburg de leurs analyses. Les Nations Unies, qui chapotent la rencontre, feront-t-elles preuve de fermeté ? Ou les résolutions seront-elles encore remisées au rayon des vœux pieux – en attendant la catastrophe ?

P.-S.

Malin Björk, Dominique Foufelle et Emmanuelle Piron

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