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Les violences conjugales,
côté victimes

vendredi 30 avril 2004, par Dominique Foufelle

La rencontre avec le partenaire violent a toujours lieu à un moment sensible de l’existence de la femme future victime, à un moment de vulnérabilité qui met à jour les failles de son histoire. Très fréquemment, la rencontre a lieu au sortir de l’adolescence.

Le partenaire apparaît là comme l’issue de secours permettant de se soustraire au milieu familial, à ses violences, à ses conflits.

Honte et culpabilité sous-jacentes


La honte
La honte empêche le sujet, rentré chez lui, de raconter à son entourage ce qu’il vient de vivre, que celui-ci ne pourra pas deviner. La honte ne favorise pas les échanges et pourtant c’est cette honte-là, toujours éprouvée face à un autre, qui est la marque de l’ébauche d’une tentative relationnelle.
L’empreinte de la honte qui fait dire "je ne suis plus comme les autres", est la marque de l’exclusion et elle offre douloureusement la perspective du retour à "un parmi les autres".

La culpabilité
La culpabilité est ce qui marque toute victime. C’est avec elle et par elle que le rapport à l’autre peut à nouveau s’établir. Encore faut-il que la culpabilité soit acceptée par les interlocuteurs.
Culpabilité car la femme se juge incompétente dans sa vie de couple et ailleurs, elle se sent responsable de la violence du conjoint.
Culpabilité car il existe souvent un décalage entre l’homme violent qu’elle connaisse et "l’ami formidable", "le gendre idéal" que personne ne peut soupçonner.
"Corps coupable", la victime met en avant sa culpabilité et peut en arriver à se punir elle-même de ce qu’elle considère être "sa faute", en s’automutilant, voire en se suicidant. La culpabilité de la victime de viol se situe dans un registre particulier qu’il faut savoir entendre, car ce peut être le seul discours de la personne violée. Ce sentiment de culpabilité est accentué par tout le processus judiciaire et par l’entourage. La culpabilité va instituer le sujet comme sujet de l’aventure traumatique. La conviction qu’elle est responsable de ce qui lui est arrivé peut la sauver de l’impensable. Elle peut raconter ainsi ce que va devenir son histoire et accéder à une dimension symbolique.

Culpabilité et honte sont, comme toujours pour le symptôme, ce qui signifie que "ça ne parle pas et que ça voudrait parler".
Ce sont des traits d’une chair qui ne peut se supporter dans son affaissement et qui voudrait retrouver les voies de la reconstruction d’un corps qui parle et abrite à nouveau l’être vivant, mortel, sexué.

Le viol comme négation du sujet sexué et de sa parole


Véritable effraction du corps et de l’être, le viol représente une atteinte au désir, à la féminité, à l’identité sexuelle, voire à l’identité en général. L’image de soi s’en trouve profondément atteinte.
Il peut réveiller tous les fantasmes archaïques. Un corps éclaté sous le choc traumatique peut faire éclater la victime en différents objets. Tous les processus de reconstruction devront repasser par les épreuves de réparation du corps altéré. (Cf. position dépressive de M. Klein : l’enfant construit son identité à partir de la perception d’une image totale de sa mère. La victime fait retour dans ce temps où l’enfant craignait de perdre sa mère par fragmentation et donc de se perdre lui-même).

Les traumas les plus graves sont causés par des actes pervers sexuels et/ou sadiques qui ont réduit la victime à l’état d’objet manipulable.
La personnalité des hommes violents présente certaines constantes : le fonctionnement psychique de ces sujets exige la mise en place d’une emprise sans faille sur un partenaire à qui sera dévolue la place du fétiche, objet transitionnel pétrifié et instrument d’une jouissance inavouée.
L’agresseur réduit sa victime au rien, l’exclut de la parole, à tel point qu’il est pensable que le but de la violence est cette réduction de l’autre au silence désertique par ce processus de déshumanisation.
Le viol vise à détruire l’identité et les repères narcissiques.
Le viol est un véritable traumatisme psychique.
Ferenczi définit le choc psychique comme un "anéantissement du sentiment de soi, de la capacité à résister, d’agir et de penser en vue de défendre son soi-propre".
Les conséquences sont multiples : perte de l’estime de soi, de son identité, de la confiance en ses capacités. Les violences déséquilibrent, enferment et isolent les victimes. Ces dernières développent honte, culpabilité, peur, désespoir. Les victimes sont prises dans un piège dont il n’est pas évident de se sortir.
La victime morcelée et effondrée est réduite au silence.
La victime est dans l’isolement, elle se sent humiliée, étymologiquement, elle a été mise à terre et ne s’en relève pas. Plus bas que tout autre, seule dans l’espèce, elle est condamnée à l’exil.

D’où l’importance du soutien familial
Une famille impliquée dans le drame de l’un des siens est susceptible de jouer un rôle essentiel dans l’aggravation ou l’atténuation des symptômes post-traumatiques.
En effet, lorsqu’un individu est victime d’un événement traumatique, on peut considérer que l’effraction qui caractérise le traumatisme psychique résulte d’une faillite du système pare-excitation individuel largement débordé de ses capacités contenantes. C’est alors de l’extérieur, dans l’environnement, qu’un secours peut et doit venir.

Problématique de la relation mère-fille


La figure de la mère défaillante dans sa fonction de protection dévoile la clé de voûte de l’édifice de la répétition. La protection maternelle a fait défaut à l’enfant.
L’absence de protection possible auprès de la mère a provoqué une immense souffrance pétrie de sentiment d’abandon, de rejet, de non-valeur.
Le traumatisme, au-delà du viol, semblait venir du manque d’investissement parental, et surtout du défaut de pare-excitation maternel à leur égard.
Le vrai trauma était plutôt la disqualification de leur féminité et l’absence de tendresse et de protection de leur mère à leur égard.

Pare-excitation : il y a trauma lorsqu’une grande quantité d’excitation venant de l’extérieur vient frapper l’appareil psychique, faire effraction au travers de sa couche pare-excitation, et pénétrer au sein du psychisme, où elle demeure comme un corps étranger.
L’effraction des filtres psychiques que Freud appelait le pare-excitation, le débordement économique au moment du trauma, créent une lacune dans le psychisme.
A partir de la seconde guerre mondiale, en réfléchissant sur les névroses de guerre, il va développer sa théorie du trauma comme débordement du moi par l’excitation. L’absence de préparation, de représentation concernant la situation traumatique, confronte le sujet à une perte de son emprise narcissique sur le monde extérieur, sur le monde des objets. La compulsion de répétition est une façon de tenter de rétablir cette emprise par la mise en scène du trauma, d’où les rêves répétitifs des névroses traumatiques.

Moi-peau : une des fonctions du moi-peau est de servir de pare-excitation. Ce rôle est d’abord assuré par la mère. Il s’agit de protéger l’enfant de trop fortes stimulations extérieures mais aussi de ses pulsions.

Importance de la reconnaissance sociale


Selon Freud, une des conditions du traumatisme réside dans la passivité de la victime. C’est pourquoi il est tellement important qu’elle redevienne ensuite sujet de son histoire en jouant un rôle actif durant la procédure judiciaire.
Ce n’est qu’en 1980 que le viol entre époux est reconnu par la loi. Avant la loi de 1980, un mari contraignant sa femme à subir un rapport sexuel ne pouvait se rendre coupable de viol puisqu’une grossesse en résultant eut été légitime. La grande modification apportée par la loi de décembre 1980 est la désignation précise du viol en tant que pénétration sexuelle. Il n’est d’écarter tout risque de grossesse illégitime mais de respect du consentement ou non du sujet.
Déf. du viol : Art. 222-23 NCP : Tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. Le viol est puni de 15 ans de réclusion criminelle.

La réparation psychologique s’appuie sur la réparation juridique, dans un but de liaison.
Le procès constitue une étape fondamentale dans la vie de la victime. Dans la mesure du possible, il désigne la victime et le coupable, il nomme l’acte subi, permettant ainsi une reconnaissance sociale du préjudice.
Bénéfice du procès : déniée en tant que personne par l’agresseur, la victime se fait désormais reconnaître comme sujet à part entière. C’est aussi à partir du moment où elle est reconnue comme victime qu’elle peut enfin se délier de ce statut et reprendre sa place au sein de la collectivité.

Si le recours à la loi est un moment réparateur essentiel, il ne suffit pas à endiguer les répercussions psychologiques du traumatisme.
L’intégration psychique d’un événement traumatique sera facilitée par une réflexion personnelle qui permettra à la victime d’élaborer le sens que cet événement a pris pour elle.
Seule une aide à la verbalisation de la souffrance, même douloureuse, lui permet de rester sujet de son histoire personnelle.
Il ne sert à rien de revenir inlassablement sur le récit des faits. Seules la représentation et la secondarisation des éprouvés sensoriels et émotionnels donnent aux victimes la force de se détourner de l’horreur.
Il est primordial de mettre en place un cadre solide capable de résister à toute tentative de destruction et de remplir constamment son rôle de pare-excitation car c’est précisément ce cadre qui fait défaut à la victime.

Il se peut que la personne vienne énoncer l’acte qu’elle a subi sans arriver à en parler. Après le constat des faits, le silence fait loi. Les paroles ne viennent pas. Nous nous trouvons au bord de l’irreprésentable, de l’impensable, de l’indicible. Le sujet, débordé par son propre bouillonnement pulsionnel, est incapable d’utiliser la mise en représentation, en pensée, en mots. On sent un pôle d’attrait ("je viens vous rencontrer pour parler") et de répulsion ("je ne peux rien dire"). D’autre part, le viol comme traumatisme provoque une "anesthésie". Cet arrêt de toute activité psychique est manifeste lorsque les patients manquent d’idées, ne savent pas quoi dire, et ne s’intéressent plus à rien dans leur quotidien. C’est comme si l’acte sexuel subi venait de prendre toute la place, envahissait l’esprit et les pensées.
Petit à petit, dans un travail analytique, l’acte devient symbole, point d’ancrage, signifiant dans une chaîne de signifiants (c.à.d qu’il prend sens dans une histoire). Le sujet peut se détacher de la dimension imaginaire (le dire a un effet de séparation, il provoque l’expulsion de ce que l’on ressent). Cette séparation, comme toute séparation, est structurante mais difficile. Le sujet ne se sent plus capté, saisi, anéanti. Les mots par la parole adressée à l’autre, remplacent la suspension, c.à.d en fait l’attente angoissante vécue par le corps qui a été mis à l’écart, en exergue pendant le viol.

P.-S.

Delphine Guerrini – février 2004

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