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Encore un effort pour être paritaire !

vendredi 30 avril 2004, par Dominique Foufelle

S’engager dans des actions, ça reste un défi pour les agricultrices, surchargées de travail sur l’exploitation, et très rarement relayées dans les tâches domestiques. Les communes rurales étant dispensées de parité, l’élan viendra-t-il des initiatives citoyennes qui refleurissent ? Rencontre avec Laurence Testa, chevrière dans l’Hérault.

"Dans la filière "caprins", explique Laurence Testa, il n’y a pas de censure contre les femmes comme ça peut exister dans d’autres filières, l’élevage bovin, les volailles, la viticulture… Les chevriers ne sont pas forcément des gens de la terre qui gèrent une exploitation familiale. On peut créer une activité sans gros moyens. Ça regroupe des gens un peu différents, beaucoup d’étrangers, des gens dont c’est la seconde activité, quelques-uns issus du mouvement de 68… C’est un milieu plus ouvert, plus riche au niveau des échanges, où il y a davantage de tolérance. En chèvres, il y a des femmes techniciennes agricoles ou chefs d’exploitation… "

Cachez ce privé que je ne saurais voir !


Gage de cette ouverture : la présidence de la Fédération nationale des éleveurs de chèvres est tenue par une femme. La parité règnerait-elle chez les biquettes ?
Laurence Testa nuance rapidement : "Contrairement à d’autres filières agricoles, il y a des femmes présentes aux réunions d’éleveurs. Mais ça n’est pas la majorité ! Les engagements, les prises de responsabilité, sont durs à gérer pour les femmes, parce que le partage des tâches se fait sur l’exploitation, mais pas à la maison." Or, pour une agricultrice, la fameuse double journée représente au bas mot une quinzaine d’heures de travail. L’organisation familiale étant restée très "traditionnelle" en milieu rural, se rendre disponible suppose d’avoir pu mener favorablement des négociations avec le conjoint. "Il y a des femmes qu’on ne peut jamais avoir aux réunions parce que les hommes ne veulent pas partager le boulot de la maison, ou qu’elles n’osent pas les laisser se débrouiller avec les enfants."
Dommage : ce sont justement elles qui fabriquent les fromages, et qui sont présentes sur les marchés - même si l’exploitation est généralement au nom du mari… ainsi que les éventuels diplômes récompensant la qualité du produit ! Par conséquent, quand il s’agit de discuter de l’avenir de la filière en termes concrets, notamment des débouchés commerciaux, leur expérience et leur sens des réalités seraient les bienvenus.
Quant à s’arranger pour que les femmes soient présentes malgré tout, ça n’est pas gagné : "Prenons l’exemple des horaires… Les hommes proposent encore ceux qui les arrangent. Si on propose de se réunir entre midi et deux, c’est le tollé chez les hommes, parce qu’on saute le déjeuner. Alors que nous, on a du boulot avant, on a du boulot après, et on considère qu’on peut manger autrement pour une fois." Le problème, cantonné au domaine du privé, n’est jamais abordé en réunion. " Ça n’est pas évident de faire passer les contraintes qu’on gère ! On les a intégrées, et on les assume. Comme on sait qu’on a des collègues hermétiques à ça, on s’organise."

Sur le terrain, mais pas dans les Chambres


Pour sa part, Laurence Testa n’a pas trouvé son compte dans les réunions d’éleveurs au plan régional. "C’est souvent le même phénomène que dans les autres filières : les grosses exploitations sont davantage représentées, par l’homme. On se cire les pompes, et on n’aborde pas les problèmes concrets. On a l’impression de ne plus avoir de pouvoir en tant qu’agricultrice. Nous, comme on a autre chose à faire, et qu’on a un sentiment de culpabilité plus fort si on prend du retard sur notre boulot, on n’y va plus." Il y avait, il y a encore peu de temps, cinq femmes assistant aux réunions régionales ; il n’en reste qu’une. Dans les Chambres d’agriculture, elles sont extrêmement rares à occuper des postes à responsabilité.
Cependant, précise la chevrière, ce sentiment d’être déconnecté, dépossédé, impuissant, dans des structures lourdes, n’est pas spécial aux femmes. Des hommes et des femmes, dans diverses filières, qui n’ont pas perdu pour autant l’envie d’avancer collectivement, se regroupent. "On essaie de se recentrer sur des initiatives plus petites, plus humaines, où on arrive à s’exprimer et à obtenir des résultats concrets."
Laurence Testa fait partie du réseau Racines, dont les membres accueillent des classes sur leur exploitation. C’est une des initiatives soutenus par les CIVAM (Centres d’Initiative et de Valorisation de l’Agriculture et du Milieu rural), mouvement qui a débuté dans les années 1960, émanant d’instituteurs laïcs qui souhaitaient dynamiser les campagnes. Les CIVAM gèrent des initiatives de développement, dans un esprit solidaire. "On n’y trouve pas de gens qui recherchent le pouvoir, comme dans les Chambres qui sont très hiérarchisées", affirme Laurence Testa.

Artisanes du succès


Et des femmes, en trouve-t-on dans les initiatives citoyennes ? Oui. Et même : "Quand on a quelque chose à dire, on peut taper du poing sur la table." Parfait. Mais on finit par se heurter au même problème : le non-partage des tâches domestiques. Qui n’est pas abordé de front. Etc.
Encore dommage : les femmes ont largement fait les preuves de leur efficacité, dont peut dépendre le succès d’un projet. "Les filières à gros moyens paient des gens pour mener leurs initiatives. Mais dans les filières à petits moyens, plus il y a de femmes, plus il y a de chance que ça marche, parce qu’elles vont se bouger pour faire avancer le projet."

P.-S.

Dominique Foufelle – mars 2001

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