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Rencontre avec la prison dans ma vie de femme, ma vie de mère

mercredi 31 mars 2004, par Dominique Foufelle

La prison est rentrée dans ma vie avec violence, sans s’annoncer… Un été, sur la route des vacances, le père de mon fils a été contrôlé à la frontière puis arrêté avec une garde à vue de 48h qui a conduit à son incarcération… Et voilà toute la famille plongée, jusqu’au cou, dans un monde totalement étranger…

Que faire quand un commissaire de police appelle pour vous annoncer l’incarcération de votre conjoint(e), votre ami(e), l’autre parent de vos enfants ?
Essayer de faire face… Comment aider l’autre, noyer dans notre propre quotidien ?… Où avoir les informations ?… Comment affronter le parcours du combattant qui s’offre à nos yeux ?…
Chaque étape devient vite une épreuve…

Trouver un avocat sur une liste fournie lors de la garde à vue


Oui, mais comment bien choisir face aux difficultés ? "Il ne faut pas croire, mais même ceux qui ont déjà eu à faire à un avocat se laissent encore avoir, alors imaginons un primaire [1], au premier contact du monde carcéral. La seule et unique personne qui le sortira de son histoire : c’est le défenseur, le conseil : l’avocat. Mais là commencent les petits pièges " [2]… L’argent devient le centre du problème alors que la défense de la personne incarcérée devrait être la seule préoccupation. Pour information, cette histoire nous a coûté 40.000 francs d’honoraires (6.097 euros aujourd’hui)… bien qu’il n’y ait jamais eu la moindre condamnation.

Tout d’abord, voir l’autre, l’ami(e), l’amant(e), le parent incarcéré


Oui mais comment faire une demande de permis ? Est-ce autorisée ? Et pour nos enfants ? "Tout(e) détenu(e), prévenu(e) ou condamné(e), est en droit de recevoir des visites. Cependant, aucune visite ne peut avoir lieu sans autorisation, ce qui implique certaines formalités administratives " [3]. Après avoir eu fait la demande, j’ai eu la joie de recevoir le permis de visite… Alors commence la réservation de parloirs par téléphone qui n’est pas toujours facile "Pour prendre rendez-vous, en conformité avec le règlement de votre Maison, je ne dispose que de la seule et unique journée du jeudi et il en est ainsi pour tout visiteur. Voici plusieurs semaines maintenant qu’il me faut faire plus d’une centaine de tentatives pour obtenir un interlocuteur au bout du fil. Il m’est arrivé de ne pouvoir joindre vos services et le détenu a donc été privé de parloir" [4].
Me voilà avec une réservation de parloir, je cherche donc les horaires de train pour me rendre de Nantes à Marseille. Je n’ai pas beaucoup de choix entre les jours de parloirs autorisés, le boulot et un enfant de deux ans. Je décide de prendre le train de nuit avec un départ la veille au soir et un retour le soir même pour économiser l’hébergement sur place. Arrivée dans une ville que l’on ne connaît pas, il faut se lancer dans la recherche des moyens de transport jusqu’à la prison. Avez-vous remarqué que les services publics sont tous indiqués en ville : la mairie, la poste, le tribunal, etc., sauf la prison ? Enfin nous voilà arrivé après avoir pris le métro puis le bus. Face à la prison des Baumettes à Marseille, il y a un petit café que je vous recommande pour son hospitalité, bien que j’espère, sincèrement, que vous n’en aurez jamais l’utilité. Nous voilà arrivé avec mon fils et nous attendons, désœuvrés, l’heure de parloir… Un peu avant l’heure, je me présente à la prison : "plus de parloirs, vous êtes en retard.". En retard ! Mais je viens de passer 3 heures devant la porte ? Après vérification de l’horaire : je réalise que je n’ai pas dû bien comprendre par téléphone. Je supplie, j’explique, je montre mes billets de trains. Le surveillant me demande de sortir, il me fera signe. Alors j’attends, la réserve de gâteaux s’épuise. Le petit s’est endormi… La réponse tombe : "nouveau parloir cet après-midi. Ne soyez pas en retard". Cela non ! Retour dans le centre ville où je rencontre l’avocat pour un premier versement, puis déjeuner rapide, et nous repartons vers la prison.
Là, nous suivons les autres familles, pour la vérification des papiers d’identités, celle des permis de visite, la mise au vestiaire de tout objet, le passage sous le portique de sécurité… "Dring !" je sonne ! Enfin mon fils sonne. Conseil : ne pas mettre de salopette à un enfant en bas âge où vous devrez le déshabiller à même le sol. Enfin, nous voilà tous enlacés dans un parloir de 2 m. 45 minutes dont 40 à pleurer, à se toucher, et puis les 5 dernières qui délient les langues : un besoin sans fin de parler mais déjà c’est fini, l’ami(e), l’amant(e), le parent s’en va…

Faire sortir l’autre devient la seule obsession


A partir de là, il faut mettre en place une défense. La personne incarcérée n’est-elle pas présumée innocente ? Non, pas dans la réalité. Il faut rechercher les témoins, les preuves : Gardez-vous toutes vos factures d’achats ? Le moindre justificatif de votre emploi du temps ? Vos agendas ? Vous devriez ! Mais, alors, que pensez de la justice, quand votre avocat dit "ce sont les vacances, le juge n’est pas là de l’été, il faudra attendre son retour pour que votre ami(e) soit auditionné(e) afin de bénéficier d’une libération provisoire.". Effectivement, le père de mon fils est sorti fin août lors du retour des vacances du juge…

Nouvelles visites


Après les émotions du premier voyage, on se dit que nous ne ferons pas les mêmes erreurs. Nous sommes plus calmes. Mais jamais rien n’est sûr face à l’administration pénitentiaire.
Nous revoilà avec mon fils à la prison des Baumettes-Marseille. Depuis la première visite, j’ai acheté une carte de la ville, réservé deux parloirs sur deux jours différents, pris l’adresse d’un hôtel. Je me présente au bon horaire, passage sans difficulté de l’entrée. Mais voilà, à la vérification des permis, le couperet tombe : "Votre fils n’a pas l’autorisation de visite". Rien n’y fait, même de dire que je suis venue avec lui le mois dernier. Rien ! "Faites garder votre enfant, nous vous donnons un nouvel horaire.". Mais je suis à Marseille, je ne connais personne ! Je vais au café d’en face, j’explique la situation et immédiatement une solidarité se met en place afin de garder mon fils de 2 ans.
Je retourne au parloir : bon horaire, passage sans difficulté de l’entrée et de la vérification de mon permis. Dans la salle d’attente, on annonce : "Monsieur … n’est pas là. On va vous faire sortir, attendez." Comment cela "pas là" ??? Sans aucune explication, vous voilà dehors. Je récupère mon fils désorienté. J’appelle l’avocate… Je ne saurai que le lendemain qu’il avait été extrait [5] pour voir le juge de retour de vacances.
Deuxième parloir, notre fils refuse de me laisser partir. L’émotion de la veille lui a suffit, je renonce au parloir car je viens d’apprendre que son père sera libéré le lendemain. Mais qui préviendra mon compagnon ? Personne, alors que depuis deux jours qu’il sait que je suis dehors de l’autre côté des murs et lui est sans nouvelles. Vous imaginez son angoisse entre 4 murs. Pour l’anecdote : j’ai reçu l’autorisation de visite de mon fils deux mois après la libération de son père signée par le même juge.
En deux mois, j’ai rencontré un nombre incalculable de difficultés, mais ce que vivent toutes les familles, les épouses, les mères, les enfants, et ce sur plusieurs années, je ne peux l’imaginer que trop bien.

Ne pas faire comme si cela n’ existait pas


Face à cette incarcération, j’ai découvert comment une famille souffre, se déchire par peur, incompréhension.
Là aussi, il faut expliquer, se battre envers et contre tous quand on veut qu’un père, encore plus une mère, voit son enfant, quand on veut que le(la) proche ne soit pas coupé(e) de son entourage en expliquant l’importance du courrier et des mesures de censure possibles [6].
Comment expliquer à son enfant l’absence de son père, de sa mère ? L’autre jour, en allant voir un ami au parloir, j’ai été le témoin de cette scène : pendant 45 minutes de parloir, un gamin de 5 ans avait passé tout le temps à embrasser son père, il demande à sa mère, dans la salle d’attente, en attendant que la porte s’ouvre "alors ça y est, Papa est reparti à son travail ?". Nous sommes tous confrontés un jour aux questions d’un enfant. Comment répondre si nous n’avons pas nous mêmes les réponses à nos propres questions ?

Ma rencontre avec Ban Public m’a permis de comprendre mon histoire et de trouver une réponse à un certain nombre de ces questions restées en suspens.
Ban Public est une association, loi de 1901, areligieuse, adogmatique et apolitique, qui a pour but de favoriser la communication sur les problématiques de l’incarcération et de la détention, afin d’aider à la réinsertion des personnes détenues. Par son nom, l’association Ban Public se veut un lien symbolique entre le dedans, caché parce qu’infâme aux yeux du monde, et le dehors qui ne sait pas ou n’accepte pas le reflet de son échec. Nous voulons ouvrir les portes et les consciences, afin que la prison devienne l’affaire de tous. Composée d’ancien(e)s détenu(e)s et de citoyens de tous horizons, Ban Public développe son action autour du portail Internet www.prison.eu.org.
Je suis bénévole depuis deux ans, et j’y ai découvert l’univers désocialisant, infantilisant, humiliant de chaque prisonnier(e). J’y ai découvert des familles criminalisées car un de leur membre est incarcéré. J’y ai découvert des hommes et des femmes déclarés dangereux par la société alors qu’ils ont plus d’humanité et de respect que bien des gens qui vivent à l’extérieur de la prison. J’y ai découvert que l’on ne peut pas détruire des hommes et des femmes et leur demander de s’insérer dans une société qui les a rejetés. J’y ai aussi découvert qu’une solidarité entre les familles est possible. En tant que femme, mère, et amie… je, nous pouvons, non, nous devons tendre cette main si souvent absente…

Créer de nouveaux liens


Au-delà de mon engagement quotidien à Ban Public, je donne des contacts professionnels, que je peux avoir, aux personnes incarcérées pour leur faire bénéficier de libérations conditionnelles comme le prévoit la loi. Trop souvent le (la) prisonnier(e), coupé(e) du monde, finit sa peine en prison sans les aménagements qui pourraient l’aider à reprendre plus rapidement contact avec la vie.
Ma correspondance avec l’intérieur est riche d’échanges et d’entraides. Les liens qui se créent avec des hommes, des femmes, que l’on dit dangereux parce que leur parcours de vie les a menés un jour en prison, ont nourri ma vie avec toutes leurs richesses, leur tendresse, et m’ont offert plus que je ne pourrais jamais leur donner. Mais attention, ce sont des hommes et des femmes brisés. A leur sortie, ils ont besoin de temps et d’espace pour réapprendre à communiquer, à s’intégrer à une société qui va trop vite, à ne pas souffrir des agressions environnantes.
Et moi, femme, mère, amante, je suis là et continuerai mon combat pour qu’un jour, notre société puisse être humaine.

Cet article est paru dans la Lettre de Genepi n°64, septembre/novembre 2003.

P.-S.

Charlotte Paradis [7] - automne 2003

Notes

[1] Primaire : Personne incarcérée pour la première fois

[2] Bulletin bimestriel mai 2003 : les avocats, publié par Ban Public sur le site www.prison.eu.org.

[3] Fiche technique 5 : le permis de visite, publiée par Ban Public sur le site www.prison.eu.org.

[4] Lettre au Directeur de la MA de Châlons-en-Champagne : Prises de R.V. de parloirs, publiée par Ban Public sur le site www.prison.eu.org.

[5] Extraire : Sortir exceptionnellement sous escorte un(e) prisonnier(e) de la prison

[6] Bulletin bimestriel juillet 03 : la censure, publié par ban Public sur www.prison.eu.org.

[7] Charlotte Paradis est bénévole à Ban Public

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