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Rester femme en prison

mercredi 31 mars 2004, par Dominique Foufelle

Le code de Procédure Pénale précise, dans l’article D. 53, que les hommes et les femmes sont incarcérés dans des établissements distincts, ce qui donne ce caractère artificiel à la vie carcérale et renvoie au détenu l’image d’un être asexué.

Un autre article (D. 248) stipule que les femmes incarcérées ne sont surveillées que par des personnes de leur sexe, ce qui n’est plus le cas dans les prisons d’hommes (présence de surveillantes).

Les spécificités des prisons de femmes


Officiellement, l’Administration pénitentiaire semble appliquer les mêmes conditions de détention aux hommes et aux femmes. La seule spécificité "officielle" des prisons de femmes est liée à la présence de détenues accompagnées d’enfants en bas âge. En France, chaque année, il naît une soixantaine d’enfants de mères incarcérées. Des détenues, mères d’un jeune enfant, peuvent également décider de le faire vivre auprès d’elles, jusqu’à ses dix-huit mois. L’enfant n’est pas détenu, il peut sortir quand sa mère le décide, aller en halte-garderie ou passer des vacances chez ses grands-parents. La présence de ces enfants complique l’organisation de la prison. Des conditions de détention matérielles spécifiques (ouverture des cellules plus longues, douche quotidienne possible, cellule individuelle pour chaque mère et son enfant...) sont appliquées au nom de l’enfant et aboutissent à un traitement "de faveur" pour leurs mères. Six prisons possèdent même une structure spécifique, avec des locaux isolés de la détention, du matériel de puériculture, une salle de jeux aménagée pour les enfants, voire du personnel petite enfance...
Concrètement, il existe pourtant des pratiques différenciées de gestion quotidienne selon les sexes. Certaines disparités de traitement sont dues à un effet de structure. Etant donné le nombre réduit de femmes incarcérées, il n’existait jusqu’en 1992 qu’une seule prison pour peines, à Rennes. Il existe actuellement trois autres centres de détention (Bapaume, Joux-La-Ville et Marseille) contre plus d’une trentaine d’établissements pour peines pour les hommes. Il n’y a pas de maison centrale (établissement à objectif sécuritaire) pour les femmes : certaines femmes étiquetées D.P.S. (Détenu Particulièrement Signalé) sont ainsi placées à l’isolement pendant de longues périodes, faute de structure adaptée. Les femmes incarcérées en maisons d’arrêt sont réparties dans une soixantaine de petits quartiers, comptant entre une dizaine et une cinquantaine de détenues, ce qui rend leur gestion plus personnalisée et le contrôle social plus fort que pour les hommes. Une autre conséquence de l’incarcération des femmes dans de petites maisons d’arrêt (en dehors des grands établissements, mieux fournis) est le choix réduit tant du côté du travail, de la formation ou des activités (culturelles, manuelles, sportives).
D’autres disparités sont liées aux stéréotypes féminins ou masculins. Ainsi, le travail est le reflet, tout comme les emplois proposés aux hommes incarcérés (mécanique, bâtiment), de la division sexuelle du travail. Il s’agit le plus souvent d’ateliers de couture (confection de rideaux, draps…) et de petite manufacture (décoration de chapeaux, mise sous sachets de matériel médical, mise sous enveloppe de publicité, emballage de maquillage, atelier de façonnage de papier et carton…). Il en est de même pour la formation professionnelle, qui propose aux femmes détenues des formations de couture, cuisine, comptabilité / bureautique et coiffure et aux hommes des formations dans le bâtiment, la mécanique, la métallurgie...

Le rapport à l’épreuve carcérale


Il n’est pas facile de parler de conditions de détention tant celles-ci sont variables d’une prison à l’autre, selon les caractéristiques des prisons (de grande ou de petite taille, proximité urbaine ou non, ancienneté des bâtiments...), le type d’établissement (maison d’arrêt, centre de détention et maison centrale) et le régime disciplinaire. Et il nous semble plus intéressant d’analyser les réactions à l’incarcération. Comment les femmes vivent-elles leur incarcération ? Quel est leur rapport à l’épreuve carcérale ?
Nous proposons de répondre à cette question en présentant deux logiques d’attitudes, le refus et la participation. Ces logiques dépendent principalement du degré d’acceptation de la peine, le délit définissant le statut en détention, la place dans la hiérarchie carcérale, la durée de la peine, et de l’organisation que la détenue met en place pour "passer" le temps. Elle peut choisir de participer ou non à la vie carcérale, mais ce qui compte, c’est de comprendre la signification que la détenue donne à ses gestes, comment la détenue réinterprète ses activités ou son retrait pour leur donner un sens. Il est clair qu’aucune détenue ne suit totalement l’une ou l’autre logique. La participation ou le refus sont deux manières extrêmes de vivre en prison, les réactions concrètes se situant tantôt proches de l’une ou l’autre logique mais pouvant varier au cours de l’incarcération.
Le refus prend sa source dans le refus de reconnaître l’acte reproché. Les détenues ne reconnaissent pas avoir commis l’acte dont on les accuse, ou bien elles justifient leur geste par des circonstances particulières (acte involontaire, colère, passion, vengeance, autodéfense) ou atténuantes (sous la pression d’un homme, par complicité ou sous l’effet de la drogue, de calmants). La participation à des activités est réduite ou nulle. Le temps passé en détention est du temps perdu, à attendre, à ne rien faire ou à faire n’importe quoi pour passer le temps. Des détenues préfèrent rester en cellule. C’est le cas de femmes âgées ou ayant des problèmes de santé, qui ne participent à aucune activité. L’isolement de certaines détenues correspond aussi à leur rejet par les autres, du fait de leur délit (coups sur enfants, violence, attentat aux mœurs...). Cette attitude est aussi caractéristique des jeunes détenues qui refusent le "système", avec ses obligations (inscription, horaires, assiduité). Le refus est plus fréquent pour les détenues condamnées à de courtes peines (moins d’un an) car la logique de refus est coûteuse (rupture familiale et professionnelle, caractère inutile de la prison, peine accrue du fait des sanctions supplémentaires...).
La participation suit une toute autre logique. Les détenues qui s’en rapprochent reconnaissent leur responsabilité dans le délit reproché et admettent la légitimité d’une sanction. La réaction de ces détenues est d’inverser au moins partiellement le sens de l’épreuve, de s’organiser une vie "la plus occupée possible", afin que le temps passé en prison ne soit pas totalement perdu. Leurs actions s’inscrivent souvent dans un projet : retrouver la forme physique, établir un lien (symbolique, épistolaire, matériel) avec l’extérieur, constituer un pécule pour la sortie ou développer leurs capacités intellectuelles ou manuelles. Le fait de travailler ou de suivre des études permet d’obtenir des réductions de peines et donc de "gagner du temps sur le temps" et de "moins perdre son temps". Les femmes qui menaient une vie "normale", qui travaillaient, qui avaient une vie familiale mènent en prison une vie relativement proche que celle qu’elles menaient auparavant, en s’inscrivant à des activités ou en travaillant.

Des identités féminines


La prison imprime sur les femmes détenues la marque d’une identité stigmatisante (E. GOFFMAN, Stigmate, Éd. de Minuit, 1973). Comment des personnes, dont l’identité est blessée par l’incarcération, chercheront à récupérer un peu de leur dignité ? Comment se réapproprier un espace de liberté, voire renverser le sens de certaines actions pour donner une image de soi plus positive ? Comment rester femme en prison ?
Pour certaines détenues, les contraintes de la situation carcérale sont si pesantes que la détenue ne parvient pas à dépasser les murs de la prison pour valoriser une image différente de celle de détenue. Elle a le sentiment d’être une non-personne ou seulement un numéro d’écrou. L’identité revendiquée sera dite "incarcérée" car il s’agira de retrouver un peu de dignité en prison, d’être reconnue comme un être humain.
"Je la vis très mal ma prison. Je vais crever d’être une non-personne. Il n’y a aucun respect de l’individu, vous êtes une non-personne, un non-droit. Il y a une infantilisation. Faut leur dire Madame et tout leur demander." (Germaine, 40 ans, homicide, 15 ans, depuis 8 ans)
Elles vont donc chercher à susciter de la compassion afin d’exister. Elles vont jouer la victime d’un système judiciaire injuste, de la société, d’une famille qui les a abandonnées, du racisme... Cette logique entraîne un renversement de sens : de délinquante, elle devient la victime. Ce statut lui octroie la possibilité de dénoncer les conditions de détention, les multiples privations (réglementation de l’accès aux biens, contrôle des relations familiales, frustration sexuelle, déresponsabilisation...). La prison ne sert à rien, elle rend plus dur et plus haineux :
"Ce qui m’aide à tenir, c’est plutôt la rage, la haine. D’abord, ça ne m’a rien appris, ce que j’ai fait, j’ai eu raison de le faire. La punition n’apporte rien. Ce que j’ai fait, je savais très bien qu’il ne fallait pas le faire. J’étais plus dans la réalité quand j’ai tiré. On perd tout, jusqu’au slip. Quand on a tout perdu, c’est la haine qui prend la place." (Claudine, 42 ans, homicide, 9 ans, depuis 3 ans)
Ces détenues parviennent, par la provocation, à exprimer leur haine du système et à perturber le fonctionnement "normal" de la prison. Mais le choix d’un tel combat est coûteux pour les détenues du fait de la punition qu’elles encourent et de l’allongement de la peine. Au fil des incarcérations, certaines détenues sont fatiguées de ces "rapports-sanction-mitard" perpétuels. Elles décident de se préserver par le retrait.
"J’étais voleuse, je jouais le jeu. Rentrer, sortir de prison, j’en avais rien à péter, j’avais choisi. Maintenant, la prison, j’en ai ma claque. Les "réci", elles connaissent trop la musique. C’est la haine. On n’avance pas. Pourquoi je serais bon, j’en bave trop. C’est la haine, la rage qui parle. On a tendance à plus croire, en rien. On devient dur. Ça m’a rendue plus dure la prison." (Armelle, 28 ans, vol, 3 ans, 7ème mois)
D’autres femmes parviennent à dépasser le cadre contraignant de la prison, en faisant référence à leurs relations et appartenances sociales passées. Elles s’approprient des identités dites "décarcérées", puisque les valeurs de référence de ces femmes se situent en dehors de la prison et davantage en rapport à leur identité féminine. Elles rappellent dans leurs discussions leur statut d’épouses ou de mères, leurs soucis familiaux, la lourdeur des tâches ménagères. Elles souhaitent rester "une femme comme les autres", une femme active et/ou une mère.
Être une femme comme les autres signifie "ne pas se laisser aller". C’est être propre, retrouver son corps, le soigner, rester coquette. C’est s’entretenir comme elle le faisait dehors. C’est retrouver sa dignité perdue en contrôlant l’image qu’on donne à autrui. C’est montrer sa capacité à garder le moral et à résister au temps :
"On fait tout pour rester femme. On ne va pas se laisser détruire. Quand on rentre, on a un coup au moral, c’est important de se dire : "je suis entrée comme ça, je resterais comme ça." On essaie de rester bien dans sa tête, on se laisse pas aller. Faut au contraire se battre. Faut éviter les fioles, ça tue toute énergie. On se prête des affaires, on se maquille un peu, on s’aide pour s’épiler." (Cathie, 28 ans, homicide, 14 ans, depuis 2 ans)
Le costume pénal ayant disparu, les détenues s’habillent comme elles le désirent... ou presque. Certains objets sont interdits, des produits ne sont pas cantinables ou leur choix est limité. Les frustrations que cela engendre constituent le moteur de revendications et de provocations dans le domaine vestimentaire et esthétique. Ainsi, les bijoux représentent un symbole de féminité dont le port est généralement interdit pour éviter le vol ou le racket. Les détenues tentent à tout prix de garder leurs bijoux, quitte à mentir. Elles se déclarent mariées, afin de garder leur "alliance" ou prétextent que leur médaille comporte un symbole religieux, dont le port est autorisé. D’autres se fabriquent des boucles d’oreilles avec du fil noir, ou utilisent du papier aluminium pour faire des créoles en argent, ou portent des anneaux de rideau en guise de bague... Les objets rituels de la féminité sont ainsi utilisés par les détenues pour se dégager une image plus valorisante, que ce soit sur un mode personnel (ne pas se laisser aller) ou sur un mode plus revendicatif.
Être une femme active est, pour les détenues, le fait de "se bouger", de travailler, de ne pas attendre passivement. Sous ce terme, se côtoient à la fois l’image de la maîtresse de maison et celle de la femme qui travaille. Des femmes jouent le rôle de la parfaite maîtresse de maison, mentionnent leurs exigences en matière de propreté, leur plaisir à faire la cuisine ou leur goût pour l’aménagement de la maison. Détenues et surveillantes échangent souvent à propos de recettes de cuisine, de régime, des manières de faire le ménage... D’autres femmes évoquent leur ancien statut professionnel, une autre manière pour elles de parler de leurs diplômes, de leur activité professionnelle ou de leurs savoir-faire (conscience professionnelle, rapidité, amour du travail bien fait, assiduité...). C’est un moyen de reconstruire une image plus positive, en vue de susciter un comportement plus respectueux de la part de la surveillante :
"Y a un truc que je reproche aux surveillantes, c’est qu’il y en a 90 % qui ne font pas de différence entre les détenues. On n’a pas été élevées de la même façon. On n’a pas toutes les mêmes valeurs. Y a des ordures ici, moi je ne me mets pas dans le tas. Y en a qui n’ont jamais travaillé, moi j’ai travaillé 21 ans. J’ai eu une vie normale. Je sais vivre. D’un certificat d’études, je me suis élevée, j’ai eu une bonne place." (Claudine, 42 ans, homicide, 9 ans, depuis 3 ans)
L’identité maternelle constitue le statut suprême, surtout pour les femmes ne pouvant évoquer un statut professionnel valorisant. Il faut avoir des enfants. L’enfant donne un statut, une valeur sociale. Les détenues parlent beaucoup des enfants avec le personnel. La détenue se doit de supporter sa détention avec courage pour les retrouver au plus vite. Mais l’enfant est aussi un souci permanent (progression de l’enfant, maladies infantiles, école...) et une souffrance. Les mères souffrent de la séparation avec leur enfant, elles culpabilisent de ne pouvoir s’en occuper :
"Le plus dur, c’est l’inquiétude pour ma famille et pour mes enfants. Ma famille, ce n’est pas un soutien extérieur, c’est un tracas. Je m’inquiète pour mon fils, il a des problèmes à l’école en ce moment. J’en parle souvent avec des surveillantes, celles qui ont des gosses du même âge." (Lauredana, 44 ans, escroquerie, 2 ans, 11ème mois)
A contrario, les personnes qui ont commis des crimes ou des mauvais traitements sur les enfants font l’objet d’un rejet unanime, tant des détenues que du personnel pénitentiaire. Les "infanticides" constituent, comme chez les hommes le délinquant sexuel ou "pointeur" selon l’argot carcéral, la figure repoussoir. Les détenues évitent généralement leur contact ou n’hésitent pas à les frapper. Si bien que les femmes accusées de la mort d’un enfant taisent leur délit, comme l’explique Mireille :
"Je ne dis rien à personne. Je me tiens tranquille. Je parle pas à personne. C’est mieux comme ça. J’ai été tapée une fois, par une fille. Je lui ai rien dit, elle m’a cognée la tête contre le mur. Je me tiens tranquille, je ne dis jamais rien à personne. Je reste dans mon coin. Jamais je ne vais en promenade. Je ne veux pas me plaindre." (Murielle, 34 ans, homicide, 6 ans, depuis 3 ans)

Conclusion


Les femmes incarcérées montrent leur volonté de ne plus être des sujets passifs de traitement. Elles refusent la stigmatisation et la déresponsabilisation dont elles font l’objet. Et c’est au cours de la relation carcérale, en particulier avec le personnel qui représente la société civile en prison, qu’elles négocient une identité plus valorisante que celle de déviante.
Les jeux évoqués peuvent paraître de l’ordre du détail, mais ce détail a son importance dans la vie monotone de la prison. Ces "menus gains", ces "petites victoires" sont autant d’occasion de tester les limites du règlement, de discuter avec une surveillante, de conquérir un peu de dignité ou une part de liberté.

Cet article est paru dans la Lettre de Genepi n°64, septembre/novembre 2003.

P.-S.

Corinne Rostaing [1]– automne 2003

Notes

[1] Corinne Rostaing est sociologue, auteure de "La relation carcérale. Identités et rapports sociaux dans les prisons de femmes", PUF, collection Le lien social, 1997

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