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Théâtre anti-sexiste

dimanche 29 février 2004, par Dominique Foufelle

"Nous, de toute façon, on n’fait que se taper dessus et parler cul. Parce que si on dit qu’on est amoureux ou qu’on montre qu’on est sensible, on passe pour des pédés". Vacataire pour le mouvement du planning familial de Seine-Saint-Denis, Bastien s’en souvient encore, de cette remarque de jeune collégien. Comédien et animateur, il travaille notamment sur les comportements sexistes en milieu scolaire. N’hésitant pas à appeler le théâtre-forum à la rescousse d’une parole qui ne sort pas.

Les collèges de la région peuvent solliciter l’intervention du planning familial dans leurs classes. Tout d’abord, pour des séances classiques d’information sur la sexualité, la contraception et les MST. Mais à raison de trois fois deux heures par an, les animateurs du planning familial de Seine-Saint-Denis proposent aussi deux autres types d’interventions, ciblant les comportements sexistes.

Parlez-moi d’amour


Bastien utilise ainsi Virage, un outil de sensibilisation des adolescents à des questions qu’ils abordent difficilement. Le principe ? Débattre des réponses données à un QCM commun. Voir ce que les garçons disent aux filles, les filles aux garçons, mais aussi, les garçons aux garçons et les filles aux filles. Réunissant les filles d’un côté et les garçons de l’autre, les animateurs notent ce qui a été dit dans les petits groupes non-mixtes, où la parole coule plus facilement. Puis impulsent le débat en réunissant filles et garçons, cherchant à la fois à s’effacer et à mettre en valeur tout un chacun.
Peu d’hommes sont impliqués dans ces interventions, malheureusement. Du coup, le bémol est double : les garçons hésitent à parler devant une animatrice et la formulation même des questions pose parfois problème. "Je n’avais jamais lu Virage avant de faire la première animation et quelque chose me dérangeait. Ce sont les garçons qui m’ont éclairé : les questions les mettaient en position d’agresseurs potentiels. On les a donc retravaillées, on en introduit de nouvelles, on adapte sans cesse", explique le comédien.
La parole vient plus facilement aux filles qu’aux garçons. Bastien use donc de son art pour les amener à parler, par le biais de petits exercices. "Mais je n’ai jamais rencontré de groupe totalement muet. C’est un sujet qui les touche", raconte-t-il. Les animateurs du planning familial testent aussi, depuis trois ans déjà, un autre outil, développé par la Fondation 93 : Parlez-moi d’amour. Le but ? amener filles et garçons à parler d’amour, de comportements sexistes, de violences conjugales… "Mais deux heures, c’est bien trop court !" s’insurge Bastien.

Deux types de violence symbolique


D’un point de vue pratique, trop peu d’informations sont accessibles aux jeunes en ce qui concerne la sexualité et la contraception. Mais c’est au niveau de la parole que le constat est alarmant : "Je ressens surtout un énorme vide. Des difficultés importantes pour communiquer, surtout chez les garçons. Ils ont peur de dire ce qu’ils ressentent. Les jeunes parlent cul et sexe, mais pas d’amour, ni de sentiment. Ce n’est pas simple de leur faire comprendre que le sexe ne se confond pas avec l’amour", constate Bastien.
Son travail lui permet de distinguer deux types de violences symboliques, qui contribuent à miner l’image de la femme en société tout en renforçant les comportements sexistes. Lors de la première année de test de Parlez-moi d’amour, l’outil a proposé aux collégiens de créer l’homme idéal et la femme idéale. Puis, le couple idéal. "Quand les garçons créent la fille idéale, c’est une "bimbo" et les filles hurlent. Quand filles et garçons créent le garçon, c’est un macho aux plaquettes de chocolat et ces idiots ne protestent pas ! Mais quand les filles créent la fille idéale, elle pourrait être l’une de leurs camarades de classe", remarque Bastien, qui constate un autre type de violence symbolique : à côté des stéréotypes imposés aux filles, coexistent ceux qui sont imposés aux garçons. Intériorisés par des garçons qui n’ont pas plus de raison de développer des plaquettes de chocolat que les filles de ressembler à des mannequins. "Le jour où, devant une pub genre Sloggy, avec un type ultra musclé entouré de nanas dénudées, les mecs se diront : mais c’est une publicité sexiste contre moi aussi, on aura fait un grand pas !" analyse le jeune comédien.

Théâtraliser pour comprendre


Le théâtre-forum, avec ce qu’il charrie d’électrons personnels, lui semble de plus en plus s’imposer comme un bon outil pour lutter contre les images sexistes. Technique développée par Augusto Boal, le théâtre de l’opprimé permet une certaine prise de conscience. "On l’appelle théâtre de l’opprimé, parce qu’un des personnages est "opprimé" : il veut obtenir quelque chose, changer une situation mais n’y parvient pas. Cela peut être la jeune fille qui veut qu’on cesse de lui mettre la main aux fesses ou le témoin impuissant de violences conjugales, etc. On joue, puis on interpelle le public. Si le "modèle" a bien fonctionné, les gens voudront remplacer l’un des personnages, estimant avoir une meilleure solution que celle qui leur a été proposée. Les comédiens, eux, ne cessent pas d’improviser et jouent les conséquences des réactions du nouveau venu, selon les lignes de caractère de leurs personnages. On arrive donc à donner une certaine lisibilité des conséquences, en théâtralisant les réactions et les chaînes de responsabilité", retrace Bastien.
Le projet peut partir d’une commande précise : on constitue l’équipe, qui travaille la question à partir de son propre vécu, de ses idées et élabore un scénario collectif. Chacun y jouera un rôle, dont seules les grandes lignes sont définies. La méthode peut impliquer, dès le départ, un public à sensibiliser à certaines questions, qui jouera son propre "modèle" : "Par exemple, on a monté un "modèle" avec un groupe d’ados de Noisy-le-sec, qui s’intitule "X=Y ?" et qui porte sur les comportements sexistes. Les femmes sont opprimées par les hommes et les hommes par les hommes. Grâce au théâtre-forum auquel j’ai participé sur les violences conjugales, et qui est très éloigné de mon vécu personnel, de mon enfance, j’ai compris que les violences faites aux femmes sont la conséquence directes d’autres types de violences : celle, notamment, que les garçons s’imposent à eux-mêmes, quand ils s’enferment dans une image idéale qu’ils n’atteindront jamais. C’est un élément important du mécanisme des comportements sexistes et des violences faites aux femmes. Cela m’incite à travailler beaucoup sur les garçons", conclut Bastien. Prochaine étape pour le jeune comédien : travailler sur les oppressions communes aux femmes et aux hommes.

P.-S.

Stéphanie Marseille – février 2004

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