Accueil du site > FSM 2004 > FSM - Sur le vif > Bombay depuis Ivry-sur-Seine

Bombay depuis Ivry-sur-Seine

lundi 19 janvier 2004, par Joëlle Palmieri

Donc le Forum social mondial a commencé. Et à en croire la majorité des médias, je ne devrais pas trop regretter de ne pas en être comme j’aurais dû. Crise de croissance, recherche de second souffle, épuisement, avenir incertain… le FSM tourne en rond à ce qu’il paraît.

Les attaques viennent de partout même des "papas fondateurs" qui font les délices de Libération, trop content de dénigrer à moindre frais un mouvement qu’il n’a jamais porté dans son cœur. Bernard Cassen s’y interrogeait l’autre jour sur l’avenir des forums et si l’on ne peut qu’être d’accord sur la place vampirisante qu’y ont pris les séances plénières, on reste dubitatif sur sa proposition d’élaborer des « structures ad hoc, tant pour l’élaboration des propositions susceptibles d’être intégrées au "consensus" que pour leur "ratification" ». Libération poursuit dans la même veine en interviewant ce week-end, Roberto Savio, qui réclame lui aussi davantage de règles, et s’interroge sur la légitimité de certains à être présent au sein de Conseil international du FSM… Ça commence à sentir l’épuration sauvage. J’en frémis d’avance mais je dois être décidément bien utopiste pour continuer à penser que les alternatives se proposaient depuis la base et les expériences locales. La presse parisienne (aux ordres ?) se délecte de ces petits tiraillements entre amis et en rajoute dans le dénigrement en soulignant que les altermondialistes ont aussi leurs anti et doivent faire avec leurs "contre-forums" notamment le Mumbai-Resistance. Bref, la presse "officielle", comme elle déteste être appelée, sort l’artillerie lourde. Sans proposer comme lecture que la diversité du mouvement a fait sa force depuis le début et que la dynamique du forum social mondial est justement de s’appuyer sur les pratiques quotidiennes des associations, des femmes et des hommes qui agissent pour changer "leur" monde. Pour eux, pour l’écrasante majorité des 80 000 participants du FSM, ces chicaneries de salon restent bien loin de leurs préoccupations et de l’espoir que constitue la tenue même de tels rassemblements. Elles portent surtout la marque des luttes de pouvoir qui traversent le mouvement. Ce serait risible et dérisoire si, pendant ce temps, les dégâts du système dominant et les attaques contre les fragiles n’étaient pas de plus en plus pressants. En dresser la liste reviendrait à faire un inventaire à la Prévert international des dommages collatéraux à l’enrichissement des plus puissants…
J’ai la vague impression que le message subliminal ainsi transmis est que tout ceci est assez inutile voire futile, au mieux, une simple agitation de plus de doux rêveurs qui ne proposent jamais rien… Notre satané prisme occidental s’impose en tout et pour tout ! Tout doit être utile ! Tout doit être rentable, tout doit être efficient, productif, efficace, rapidement, instantanément, immédiatement. Encore une fois, je dois être bien naïf de penser que le simple fait de rencontrer d’autres gens, d’autres cultures, d’autres expériences a quelque chose d’utile ou que l’échange, le dialogue, la découverte constituent une richesse aussi grande que la richesse ou l’intérêt monétaire. Et que tout cela demande du temps, de la patience, du désordre et des tiraillements, des disputes et des controverses. Mais non, il faut que ça aille vite, il faut des propositions, un programme, du concret, du réel… Et nous voilà donc déjà prêts à jeter aux orties ce que nous avons tant aimé hier à peine. Rien d’étonnant après tout, à l’heure du zapping perpétuel et de la "kleenex attitude".

Les stars du mouvement

L’autre grand angle d’attaque pour les médias est de mettre en avant la vie et l’œuvre des "égéries" du mouvement. Arundhaty Roy se taille la part du lion, bien sûr, suivie de prêt par Chirine Ebadi. La lassitude des moustaches de José Bové sans doute pousse le journaliste à trouver de nouvelles figures… Et puis, le piercing dans le nez, c’est quand même plus sexy que les moustaches ! Télérama va un peu plus loin dans l’originalité et fait découvrir les combats de Vandana Shiva… Les femmes sont à l’honneur et on peut s’en réjouir même si je ne suis pas certain que la médiatisation de celles-ci fassent avancer la condition de toutes les anonymes du monde entier qui, sous les voiles, les saris ou les mini-jupes restent à la merci d’un patriarcat toujours aussi oppressant. Mais la palme revient à la nouvelle formule du Monde week-end qui consacre la Une de son premier numéro à Arundhaty Roy. Portrait mi-larmoyant, mi-glamour agrémenté de photos très mode de la nouvelle star. Le tout entre deux pubs pour des bagnoles ! Faut bien faire rentrer l’argent… Neuf pages en tout, pour cette conclusion hautement intéressante : « Par anxiété devant le monde environnant, elle a renoncé à avoir des enfants. ». J’ai la vague impression que cela s’apparente à un reproche caché du style "Quoi, une femme qui ne fait pas d’enfants ?". Bien sûr, réduire neuf pages à une conclusion bancale, c’est un peu vache mais, au final, je me demande bien ce qu’auront retenu les lecteurs : les combats d’Arundhati ou les histoires de ses mariages et son choix de ne pas avoir d’enfant qui après tout ne regarde qu’elle…
Mais qu’attendre de mieux du nouvel attrape-gogo du week-end du quotidien du soir quand, quelques pages après le portrait d’Arundhati Roy, on tombe sur une perle journalistique qu’on croyait réservée aux magazines féminins. « La revanche des rousses » occupe la rubrique Tendance du nouveau magazine. Et c’est à pleurer. Donc les rousses seraient partout, de plus en plus nombreuses, y’a qu’à regarder dans la rue, aux restos, aux concerts, au ciné, au supermarché (une invasion !), ne se cacheraient plus (parce qu’elles se cachaient ?), et même que L’Oréal vend de plus en plus de produit de coloration dans les nuances rouges ! Un article très sérieux avec croisement d’infos chez L’Oréal, dans un salon de coiffure et même dans un "bureau de style" ( ??). Sans compter une citation d’un ethnologue qui nous rappelle au cas où on les aurait oublié tous les clichés débiles qui peuvent courir, ont couru ou courent encore sur les rousses… Un article fun et très tendance donc qui se termine sur des témoignages de « rousses du quotidien » (sic) et qui soulève LA question prépondérante : « Á qui font-elles de l’ombre ? ».
Les bras m’en tombent. Me voilà déprimé. Je vais essayer de me remonter le moral en surfant sur les sites alternatifs pour voir ce qui se vit, s’échange, s’invente, se crée au FSM et ailleurs. Je vais arrêter de lire ces journaux pleins de pubs. La meilleure, c’était celle qui était dans le Monde de vendredi soir sous la "presque" pleine page du compte rendu de l’ouverture du FSM : "Auchan vous souhaite de vivre mieux". Je me demande sournoisement combien ils ont payé pour coller leurs vœux gluants juste là. Et vraiment, oui, vraiment, j’aurais préféré être là-bas, même si on me dit et me répète que le FSM tourne en rond, même si mes amis me racontent, sans doute pour me consoler, que c’est le bordel, que c’est pollué, que l’hôtel est pourri…
Voilà, à quelques nuances près, comment on retranscrit le FSM par ici. Avec quelques pincées d’exotisme, une touche ou deux de reportages "vécus" dans les bas-fonds de Bombay (Henri Tincq, journaliste estampillé Religion au Monde, en goguette, ça vaut le détour), un quart de cuillère à café d’informations sur les ravages de la mondialisation en Inde (si, si, on peut en trouver…), une bonne dose sur les Intouchables et le communautarisme lors de l’ouverture et voilà… rendez-vous l’an prochain ! Et encore je ne regarde pas la télé…

P.-S.

Stéphane Fernandez – 18 janvier 2004

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0