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Survivre à Bombay

samedi 17 janvier 2004, par Joëlle Palmieri

La plus grande ville d’Inde est une fenêtre ouverte sur la mondialisation et ses richesses. Mais l’immense port est aussi le début d’un voyage à travers un océan de misère.

L’enseigne lumineuse d’une grande entreprise japonaise d’électronique clignote au sommet d’un immeuble. A ses pieds s’étendent des dizaines de baraques faites de toiles, de tôles et de bois. Dans une rue commerçante du centre-ville, des dizaines de visages de mendiants, hommes, femmes et enfants, sont éclairés par les vitrines des magasins de célèbres marques de chaussures de sport. C’est cela le miracle de la globalisation : faire se côtoyer la plus humiliante des pauvretés et les plus exubérantes richesses. Avec le prix d’un apéritif dans le bar climatisé du luxueux hôtel de Bombay, le Taj Mahal hôtel, on peut se payer trois mois de loyer dans un misérable taudis. Pendant que la jet-set indienne trinque à sa réussite, deux enfants dorment enlacés sur le trottoir d’en face, à distance respectable des gardes, armés de longs bâtons prêts à chasser les indésirables. Difficile d’estimer le nombre de personnes vivant dans les rues de Bombay. Plusieurs centaines de milliers, voir plus d’un million.

Bidonville cosmopolite

La majorité de la population de la mégapole (environ 60%) résident dans des « slums » (taudis, en Anglais). Ce sont l’équivalent indien des favelas brésiliennes. A Rio de Janeiro, situées en hauteur, on les distingue de loin. Ici, sur les sept îles qui supportent le centre-ville, on découvre les slums sur les trottoirs d’un boulevard, au bord d’un cloaque qui fut autrefois un bras de mer ou une lagune, coincés entre une autoroute et un bloc d’immeubles. Fuyant les ravages de la mousson ou une pauvreté rurale sans perspectives, attirées par la possibilité de trouver facilement un petit boulot, les populations proviennent de toute l’Inde. Ce qui fait de Bombay, avec ses 16 millions d’habitants, l’une des villes les plus cosmopolites du sous-continent. Mais aussi un vaste océan de misère urbaine. Le plus vaste taudis, à Dharavi, abrite trois millions de personnes. Celui où travaille Johny Joseph est plus modeste. Le slum d’Achanak Colony héberge 10 000 âmes. Un jour de 1983, une missionnaire espagnole, Isabelle Martin, débarque dans le taudis. Scandalisée par la situation des femmes des classes populaires en Inde, dépendantes de leurs maris et de leurs familles, elle s’était mise en tête d’œuvrer pour leur liberté économique et sociale.

Une coopérative de femmes

Grâce à des financements internationaux, dont ceux du CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement) en France, une coopérative de femmes, Creative Handicrafts (artisanats créatifs), est mise sur pied. Johny Joseph coordonne aujourd’hui l’action des 300 femmes qui y participent. Après une formation de six mois, chacune confectionne poupées, peluches, vêtements, nappes et autres tissus colorés dans des ateliers disséminés entre les baraques délabrées. D’autres, peu enclines à la couture, préparent des déjeuners à emporter qui seront servis à des employées de bureau et des femmes cadres sur leur lieu de travail. La rencontre de deux mondes… Pour éviter les frustrations et les conflits, chaque femme reçoit de l’argent en fonction de ce qu’elle produit.
« Je suis là pour combler les lacunes liée à l’absence de réflexion à long terme. Les gens pauvres ne pensent qu’au jour le jour, pas au lendemain. Car leur problème, c’est de survivre aujourd’hui », explique Johny Joseph, l’un des rares hommes de la coopérative, pour bien montrer qu’il n’a qu’un rôle d’accompagnement. Un « programme de développement de la communauté » est mis en place. Les ouvrières mettent 50 roupies (un euro) par jour de côté, pour elle et les besoins de la collectivité. Une sorte de sécurité sociale et une garantie si les machines à coudre viennent à tomber en panne. « Beaucoup pense qu’économiser, ce n’est pas posséder », soupire le coordinateur. « Peut-être les prochaines générations qui, grâce à l’argent que gagne leur mère à la coopérative, peuvent étudier, prendront le relais ».

Continuer le rêve

Les produits sont vendus dans un bus ambulant qui sillonnent la ville ou à des filières de commerce équitable en Espagne, en France et en Italie. Isabelle Martin ne passe plus que quelques heures par jour. « Elles n’ont plus besoin de moi. Moi, j’ai encore besoin d’elles. Je pense qu’elles ont réussi mais elles ont toujours besoin d’un encadrement à cause du manque d’éducation. Mon rêve est qu’elles continuent », dit-elle. Pendant ce temps, dans les ruelles du slum, où coule un égout à ciel ouvert, les enfants en uniforme de collégien rentrent de la classe sous le regards indifférents des hommes qui jouent aux cartes en buvant une liqueur locale fortement alcoolisée. Le slum où habite la famille Sharma est luxueux à côté de celui d’Achanak Colony. Mais pour pouvoir se payer leur minuscule maison de briques, les Sharma ont dû s’éloigner de 80km du centre-ville, jusqu’à Dombivli, une « petite » bourgade d’un demi-million d’habitants. La ville de banlieue est reliée à la mégapole par une voie ferrée. Aux heures de pointe, monter ou descendre d’un wagon s’avère extrêmement périlleux. La foule n’hésite pas à piétiner l’individu, inconscient ou téméraire, qui ose s’aventurer à contresens du flux de passagers. Plus le train s’éloigne vers le Nord, plus la verdure se fait visible. Les barres d’immeubles à la façade décrépie s’espacent. Les quelques étendues d’eau ressemblent davantage à des rivières ou des étangs qu’à des cloaques bordés de déchets. Les rangées de vingt ventilateurs du wagon, aux portes éternellement ouvertes, brasse un air moins pollué. Un fois traversée la cité de Mumbra, construite il y a dix ans par des dizaines de milliers de musulmans (12,5% de la population est musulmane) fuyant les attaques des fondamentalistes hindous à Bombay, le train stoppe à Dombivli.

Faire cohabiter les religions

Dans le centre de la plus grande ville indienne, l’espace manque crûment. Le prix au m2 est dix à quinze fois plus cher. La famille Sharma y aurait vécu dans une baraque sans eau courante ni électricité en déboursant 1000 roupies par mois (20 euros, le salaire de base d’un fonctionnaire). Un téléphone, une télé, un ordinateur - inutilisables lors des coupures de courant quotidiennes – constituent désormais le symbole de leur appartenance à la classe moyenne « basse » bien que l’espace ici aussi fasse défaut. Ils sont quatre à se partager le deux-pièces - cuisine d’une vingtaine de m2. Le père, Shashi, est conducteur d’un « auto-rickshaw », ces tricycles qui servent de taxis capables de se faufiler dans les pires embouteillages, et vient d’être blessé dans un accident de la circulation. Sa femme, Lucy, baby-sitter, est en permanence accompagnée de quatre gamines, celles des voisins partis travailler dans le centre. L’une d’elles, âgée de deux ans, est privée de sa mère, domestique à Bombay, pendant toute la semaine. La fille, Sunita, étudie l’électronique et compte être embauchée dans une des usines de fabrication de puces. Son frère, Amil, suit sa scolarité dans un lycée technique. Les vingt-deux familles du quartier se réunissent une fois par mois pour gérer la vie collective. Prémices d’une démocratie participative ? L’obstacle principal à une organisation collective des quartiers populaires sont les tensions interreligieuses et la persistance des discriminations liées aux castes.
Comme 12% de la population locale, la famille Sharma est chrétienne (2,5% pour toute l’Inde). Crèche, icônes, guirlandes et un flamboyant « prie le seigneur » décorent l’exigu salon. Nombreux sont ceux, à Domblivi, qui affiche de manière encore plus voyante leur appartenance communautaire et religieuse. Les quartiers à majorité dalit, les intouchables, sont ornés du drapeau bleu frappé d’une roue, marque du mouvement qui les représente, le Parti républicain d’Inde (orienté à gauche). La couleur orange qui flotte sur quelques terrasses d’immeubles est le signe de ralliement des fondamentalistes hindous du Shiv Sena (régionaliste) ou du BJP (extrême droite). Le safran est celui de intégristes musulmans. L’Inde est un pays de symboles.

La théologie de la libération version indienne

« En France, le dialogue interreligieux est important. Ici, nous voulons en faire un mode de vie », souhaite Nigel Barrett. Ce prêtre de 38 ans, la barbe courte et bien taillée, adepte de la moto, appartient à un groupe de religieux très inspiré par la théologie de la libération, les « prêtres pour l’action et la réflexion », en contact avec ceux de la Mission de France. Pour l’instant, les relations entre représentants hindous, musulmans et chrétiens demeurent très informelles. Tout reste à faire. La théologie de la libération a débarqué en Inde, au début des années 70. Elle ne s’est réellement développée qu’une dizaine d’année plus tard. A la différence du Brésil, son pays d’origine, les chrétiens sont minoritaires en Inde : 25 millions pour une population de plus d’un milliard d’individus. Ils sont une douzaine de prêtres dans Bombay et ses environs qui, comme Nigel Barrett, tentent d’adapter ses principes à la réalité indienne. Ce n’est pas un hasard s’ils s’engagent auprès des populations vivant dans les slums. « La priorité ici est la santé », explique Nigel. « La malaria ou la lèpre ne sont plus un problème, mais je rencontre beaucoup de personnes séropositives. Les traitements contre le Sida sont trop chers, d’où l’importance pour l’Inde de produire ses propres médicaments génériques ».
La massive église aux murs blancs de Dombivli abrite des classes de soutien pour les élèves en difficulté et un groupe de parole pour les femmes battues. « 150 femmes participent à ce projet. La moitié sont victimes de violences exercées par leurs maris. Peu de violences sont révélées. Souvent, la police refuse même d’inscrire la plainte. En Inde, après le mariage, l’homme se considère comme le gardien de son épouse. Et ce, quelles que soient les communautés », précise Nigel. « Ici, l’église est l’endroit où les gens se rencontrent. C’est un véritable espace social ». 200 jeunes de sa paroisse se préparent à participer au Forum social mondial (FSM). Beaucoup plus proche du centre de Bombay, l’église où officie Adrian Philipps, un autre « prêtre pour l’action et la réflexion », contribue elle aussi au lien social. Une « salle civique et politique » accueille des réunions entre délégués des quartiers populaires avoisinants et représentants de la municipalité. Des jeunes préparent une pièce de théâtre pour sensibiliser les habitants à la nécessité de trier les ordures. A deux pas de l’église, au bord d’une mer polluée, des enfants jouent sur une plage d’immondices.

P.-S.

Ivan du Roy – Témoignage Chrétien – 17 janvier 2003

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