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L’orgie altermondialiste

samedi 17 janvier 2004, par Joëlle Palmieri

La 4e mouture du Forum Social Mondial s’apprête à répandre son arôme pour une nouvelle ronde de résistance à la mondialisation néolibérale. Du 16 au 21 janvier 2004, Mumbai accueille quelque 75,000 activistes, militants des droits sociaux, parlementaires progressistes, jeunes révolutionnaires et autres personnalités reconnues mondialement pour leur engagement envers un monde plus humain, socialement responsable et durable. Tous n’assisteront pas au FSM en soi, plusieurs préférant soutenir l’événement alternatif Mumbai Resistance 2004 qui lui, affiche un ton beaucoup plus radical, proche d’une rhétorique anti-impérialiste et très critique du monopole altermondialiste incarné par le FSM.

Le Forum Social Mondial se présente depuis quatre ans comme un espace ouvert à plusieurs tendances politiques et un processus caractérisé par une multitude d’alternatives de vie toujours en évolution. Son slogan « Un autre monde est possible », bien qu’il soit un peu putain, pouvant être pris dans la bouche d’acteurs sociaux à priori opposés, reste le mot d’ordre de cet effort massif consenti par des centaines d’ONGs et groupes sociaux, étudiants, paysans et intellectuels d’Inde et d’ailleurs.

Faut-il rappeler que le FSM est né en réaction à la tenue annuelle du Forum Économique Mondial de Davos en Suisse, en 2001 ? Il s’est articulé grâce à un apport de la société civile majoritairement brésilienne, puis éventuellement internationale, ainsi qu’avec l’appui sans conteste du Parti des Travailleurs (PT), de l’État de Rio Grande do Sul où se trouve la ville portuaire de Porto Alegre. Ce qui avait été conçu sur la planche à dessein comme une rencontre de 2000 personnes, s’est avéré comme un jamboree, rassemblant dès la première année, plus de 10,000 activistes. Ce chiffre a gonflé en trois ans, si bien que l’édition de cette année, tenue pour la première fois à l’extérieur du Brésil, viendra déverser dans la mégapole Indienne, une foule bigarrée. Embouteillages de rickshaws garantis. Agoraphobes s’abstenir.

La lutte dans la rue

Il n’y a qu’à prendre les trains de banlieue bondés de Mumbai pour apercevoir des graffitis appelant à la résistance à la globalisation, au soulèvement contre la guerre et la lutte contre une planète commercialisée, individualiste et injuste. Un train de la Central Railway a d’ailleurs été passé au pinceau par un groupe d’artistes en décembre dernier, ce qui ne manque pas d’intriguer les usagers. Il est à noter que bon nombre de ces vagues d’affichage et mobilisations citoyennes à Mumbai sont la résultante d’un travail de longue haleine non seulement des organisateurs du FSM, mais avant tout des militants de base provenant des rangs de Mumbai Resistance 2004 (MR 2004). La tâche de sensibilisation reste toutefois de taille. Comment rejoindre les poissonniers, travailleurs du textile et autres dalits [1] peuplant ce Mumbai pris d’assaut ?

Mumbai Resistance 2004 fait figure d’enfant terrible dans la famille altermondialiste si on se laisse le loisir de le comparer au FSM. Si le FSM rassemblera cette année encore, des prix Nobels et une brochette d’ONGs multinationales du calibre d’Amnesty International ou Focus on the Global South, la commande de MR 2004 se veut beaucoup plus grassroots, à l’écart des leaders d’opinion acrédités, loin des ONGs financées par des agences globalisantes telles la Banque Mondiale, en porte-à-faux avec un FSM que les promoteurs perçoivent comme une fourre-tout discursif, peu enclin à l’action concertée. MR 2004 en veut aussi au FSM par le fait que depuis trois ans, le Forum refuse d’intégrer des groupes militants usant la force, telles les guerrillas de libération sud-américaines ou népalaises et qu’année après année, les initiatives des groupes sociaux de base, se retrouvent enfouis sous le tapis, histoire de dérouler le tapis rouge aux militants « légitimes ».

Si pour le FSM un autre monde est possible, pour MR 2004, il faut écraser l’impérialisme et construire un monde des peuples (Smash Imperialism ! Build a People’s World !). Les réponses semblent venir plus vite que les questions du côté de Mumbai Resistance ce qui peut contenir son lot de problèmes, notamment en termes d’ouverture à une pluralité d’acteurs et façons de comprendre le monde. Ainsi, si le FSM est effectivement un espace et processus, Mumbai Resistance, à l’aube de l’ouverture des deux événements, ressemblerait déjà plus à un mouvement politique. À vous de juger, les jeux ne seront pas faits de toute manière, tant et aussi longtemps que le bal n’aura pas débuté.

Une innovation dans les contenus

Pour donner un bref aperçu des activités de cette année, retenons d’abord que le FSM innove et gagne en qualité au niveau des thèmes discutés durant les plus de 1200 séminaires, panels, ateliers, témoignages et événements culturels. En effet, pour marquer le coup et partager les préoccupations locales, le Comité Organisateur Indien (COI) a cru bon d’additionner à sa programmation, les thèmes touchant au « communalisme » et aux systèmes de castes. Communalisme réfère dans le contexte Indien, à l’avancée des forces fascistes, notamment dans l’État du Gujarat, où la doctrine nationaliste xénophobe promouvant un repli sur la communauté de religion Hindoue, a mené à des tueries massives de minorités culturelles, avant tout musulmanes. Ces ajouts viennent meubler un total de cinq grands axes thématiques : La globalisation impérialiste ; la militarisation et la paix ; le communalisme, fanatisme religieux et la violence sectaire ; le racisme, système de castes, le travail et les exclusions et discriminations basées sur la lignée ; le patriarcat. Inutile de spécifier qu’il faudra fouiller pour découvrir un éventail de sous-thèmes extrêmement éclectique.

En plus de ces « modestes » 300 séminaires par jour, un bénévole du COI, nous a confirmé la mise sur pied de 617 stands organisés par autant d’organismes sociaux, dont 80 provenant de l’étranger. À cela s’ajoute un programme assez ambitieux de conférences où nombre de personnes connues viendront livrer des discours dans des espaces à ciel ouvert et hangars de métallurgie désaffectés, pouvant accueillir jusqu’à 2000 délégués. Du nombre impressionnant, mentionnons simplement la présence de Shirin Ebadi, prix Nobel de la Paix iranienne, Joseph E. Stiglitz, lui aussi prix Nobel mais en sciences économiques et ancien vice-président de la Banque Mondiale, récemment travesti en bestseller avec ses livres acerbes envers les principales agences internationales. Enfin, Mary Robinson, Ahmed Ben Bella, l’inévitable José Bové, Nguyen Thi Binh, ainsi que les instigateurs de l’accord de Genève messieurs Beilin et Rabbo. Le linguiste d’allégeance anarchiste Noam Chomsky, fervent critique de la politique étrangère de l’administration républicaine de George II, s’est quant à lui décommandé à la dernière minute. La liste est longue et il n’y a rien de tel qu’une visite sur le site officiel du Forum pour la consulter.

Du pour et du contre

Des rassemblements, ce qu’on désigne ici par rallies, sont aussi à l’ordre du jour, tout comme des manifestations culturelles de tous acabits. Pour les jeunes, cette année, la dynamique change tout de même assez fortement. Le Campement Intercontinental de la Jeunesse (CIJ), défini à Porto Alegre comme un espace autonome et autogéré par des jeunes de partout, connaît des départs douloureux avec un site en pleine construction, encore quelques jours avant l’afflux incontrôlable de jeunes à la recherche d’un toit. Il faut aussi dire que le CIJ de Mumbai est intégré à la structure décisionnelle et hiérarchique du Comité Organisateur Indien du FSM et doit composer avec la congrégation catholique Don Bosco qui accueille le CIJ dans son arrière-cour. Bref, ici aussi nous nous attendons à beaucoup de couleurs et de festivités comme résultantes des efforts de nature « culturelle », mais le programme politique et social semble bien moins prometteur et la volonté de vivre une alternative autogérée durant une semaine semble compromis. Il reste que la quarantaine de jeunes bénévoles actuellement sur place préparent avec persévérance et patience, via des rencontres interminables, la salle de presse, l’espace-cinéma, les dortoirs, les ateliers, les tentes thématiques, le tribunal des peuples et surtout, une atmosphère qui ne laissera personne de glace.

Du côté de Mumbai Resistance, une programmation en douze thématiques, et un emplacement que nous avons visité, faisant face directement à celui du FSM, qui accueillera plus de 285 groupes sociaux. Arundhati Roy viendra parler de l’occupation états-unienne en Irak et plusieurs étudiants Iraniens, groupes de paysans Philippins ou encore féministes de Nouvelle-Zélande viendront redéfinir à leur façon, le concept de société civile.

Autre fait notable, pointons vers le Pakistan qui a inscrit un nombre record de participants. La mauvaise nouvelle est que l’Inde a vraisemblablement délibérément ralenti l’émission de visas pour ces ressortissants, ce qui viendra couper l’inspiration d’un bon nombre de ces délégués. Le différend entre l’Inde et le Pakistan déborde même sur le FSM cette année.

En terminant, notre visite des installations durant les derniers jours, nous a appris qu’un nombre grandissant de participants s’intéressaient à la question de l’archivage des heures interminables de discussions qui auront lieu au FSM. Par souci de continuité, de transparence, de partage avec tous ceux et celles qui ne pourront pas assister aux événements, de documentation et de construction effective d’alternatives, bon nombre de bénévoles ont invoqué la nécessité d’enregistrer et répertorier les participations et contributions des délégués. Reste à voir si les maigres budgets le permettront cette année. Il semblerait que le COI ait déjà refusé d’implanter une telle infrastructure technologique. Comme prix de consolation, vous pourrez toujours assister à l’un des nombreux forums sociaux régionaux, ou encore vus rabattre sur la diffusion audio en direct de toutes les conférences assuré par le réseau Indymedia, la publication quotidienne de comptes-rendus par Inter Press Service (IPS) et, Ciranda, une coalition de pigistes et journalistes indépendants, qui produira un site web avec des centaines de chroniques et articles sur le FSM.

P.-S.

Frédéric Dubois - CMAQ

Notes

[1] *Le terme Dalit signifie littéralement « opprimé ». Les communautés considérées il y a peu de temps comme « intouchables » sous le système de castes, se décrivent de plus en plus ainsi.

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