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La petite mère des soldats

mercredi 31 décembre 2003, par Dominique Foufelle

Ella Polyakova était présente au Forum social européen. Une bulle d’oxygène salvatrice pour cette militante des droits humains, en première ligne dans une Russie en pleine dérive nationaliste et guerrière. Elle est venue raconter ses combats : son opposition à la guerre en Tchétchénie et son soutien aux réfractaires de l’armée russe.

1941 : Les armées allemandes se lancent à l’assaut des steppes russes. C’est cette année-là que naît Ella Polyakova, à Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg. Comme si la raideur des uniformes, l’insupportable discipline militaire et l’atrocité des guerres devaient marquer durablement son destin. Fille d’une famille de militaires en froid avec le régime soviétique, elle épouse un ingénieur, comme elle, et a deux fils."Jusqu’en 1989, Nous écoutions les radios étrangères et lisions les samizdat, les journaux clandestins".
L’URSS commence à se fissurer. Les troupes soviétiques se retirent d’Afghanistan... pour réprimer dans le sang les manifestations indépendantistes en Géorgie ou en Azerbaïdjan. Ella s’engage dans la société civile naissante. Mi-janvier 1991, l’Armée Rouge entre dans les pays baltes pour étouffer les mouvements séparatistes. Avec d’autres militants, elle se rend à Vilnius, en Lituanie, porteuse de pétitions signées par des habitants de Saint-Pétersbourg, appelant les soldats à ne pas tirer sur la population. Grâce aux cigarettes qu’elle offre aux militaires, elle parvient à pénétrer à l’intérieur d’une caserne et à distribuer ces lettres. "Ces soldats étaient coupés du monde, manipulés. Ils avaient aussi besoin d’aide", s’aperçoit-elle. Aujourd’hui encore, elle est très fière d’avoir été décorée ensuite par le gouvernement d’une Lituanie souveraine. Eté 1991, Ella, très catholique, se rend en Pologne lors d’une visite du pape. "Je suis rentrée à Saint-Pétersbourg le 19 août 1991, jour de la tentative de putsch militaire contre Gorbatchev". Naturellement elle participe à la résistance. "La méthode expérimentée à Vilnius - les lettres et les cigarettes - s’est révélée efficace. Les soldats ont fraternisé avec le peuple", sourit-elle.

" Avec Poutine, ça devient dur de combattre le système"


Ces événements l’amènent à fonder en 1992 l’Organisation des mères de soldats de Saint-Pétersbourg puis, en 2002, la Maison de la paix et de la non-violence, une "école des droits de l’homme". "L’armée est le plus grand obstacle à la démocratie. Mais ce mal n’est pas monolithique. Les soldats sont souvent prisonniers à l’intérieur de l’armée". Le service militaire est obligatoire et dure deux ans. Les violations des droits de l’homme sont fréquentes dans les casernes : humiliations, tortures et même esclavage. Certains officiers emploient les appelés ou les "troupes de construction" - sorte de service civil encadré par l’armée – à des fins privés : construction de résidences de luxe, travail aux champs dans des sovkhozes privatisés, etc. Les soldats envoyés en Tchétchénie s’initient eux-mêmes à la torture. "Après être passé par la caserne, tu n’es plus une victime. Tu es devenu un bourreau".
Aujourd’hui, la dizaine de permanents de l’association reçoivent environ 400 futurs appelés par semaine et 70 déserteurs par mois. "Le réfractaire remplit un questionnaire dans lequel il explique les exactions dont il est victime. Nous lui apportons des soins médicaux si nécessaire puis nous l’aidons à écrire des lettres à ses supérieurs : une déclaration officielle où il explique pourquoi il est obligé de quitter la caserne. Il doit faire valoir ses droits constitutionnels à la vie et à la santé. Enfin il faut le cacher. Si la procédure aboutit, ils sont reconnus inaptes et démobilisés. Nous avons ainsi sauvé 7 000 soldats depuis 1992. Pour chacun, c’est un combat". Des rapports sont fournis à la Commission des droits de l’homme de l’Onu et aux institutions européennes. L’association participe également à une coalition pour la création d’un tribunal pénal international sur la Tchétchénie et demande le retrait des troupes russes. "Avec Poutine, ça devient dur de combattre le système. De plus en plus de procès sont nécessaires pour obtenir des démobilisations. Le pouvoir s’inquiète de plus en plus de l’existence d’organisations de résistance". Dernière affaire en cours : une école militaire où sont scolarisés des enfants à partir de 14 ans. "Ils subissent le même sort qu’à l’armée : tortures et violences sexuelles. Nous avons divulgué ces informations dans les médias". L’amiral, responsable de l’école, a porté plainte et réclame deux millions de roubles (65 000 euros). "Nous avons reçu une lettre d’avertissement du gouvernement. "On salit l’image de l’armée", disent certains hauts gradés. Nos locaux risquent d’être fermés". Conséquence du rapprochement diplomatique avec Poutine, les subventions européennes se réduisent. "La société russe n’est plus ce qu’elle était du temps de l’URSS. Les gens ont désormais le goût de la liberté. Le problème est qu’ils sont avilis par la propagande et la résurgence du racisme et de l’antisémitisme. L’équilibre actuel est très fragile. Aucun espoir ne viendra des partis politiques actuels. La société civile pourra peut-être influencer les prochaines élections présidentielles de mars 2004. Nous avons besoin de solidarité, de savoir que nous ne sommes pas seuls".

P.-S.

Ivan du Roy, hebdomadaire Témoignage Chrétien – novembre 2003

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