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Récupérons notre dû

mercredi 31 décembre 2003, par Dominique Foufelle

Voici une histoire qui raconte comment la question de l’inceste, qui est née du mouvement des femmes aux U.S.A, qui est une question politique, une question de violence contre les femmes et les enfants, une question qui appartient au féminisme, a été prise en otage et désarticulée. Elle raconte comment le langage des femmes a été volé ; comment nos histoires nous ont été enlevées puis reformulées pour être adaptées à certains programmes ; c’est l’histoire d’une réaction brutale qui a permis de récupérer cette question, la reforger pour mieux la contrôler.

" La Cour a jugé une maman qui a caché sa fille " - AP, 16/12/03
" Une loi adoptée par le Congrès pour soutenir une femme qui a préféré aller en prison plutôt que révéler où était cachée sa fille, a été déclarée anticonstitutionnelle par une Cour d’Appel Fédérale…
Dr. Elizabeth Morgan a passé deux années en prison, à la fin des années 1980 pour avoir osé défier une ordonnance du tribunal qui a accordé à son ex-mari le droit de visite sur sa fille. Elle a prétendu que le père de sa fille a abusé sexuellement de l’enfant [depuis l’âge de trois ans]…
Ce jugement… est une victoire pour le Dr. Eric Foretich, chirurgien dentiste, qui a maintenu n’avoir jamais fait de mal à sa fille et le Congrès a injustement pris parti dans une affaire de droit de garde.
La fille qui était au centre du litige a aujourd’hui 21 ans [!]…"

A méditer : quel autre comportement humain, considéré depuis toujours comme "un crime odieux", a été transformé banalement en un simple conflit interpersonnel ? J’espère que lorsque nous aurons terminé d’examiner cette histoire, nous lancerons une action urgente pour récupérer notre dû.

La récupération de cette question était évidente dès le début. C’est en 1978 que j’ai assisté pour la toute première fois à une conférence sur l’inceste – probablement la toute première conférence sur l’inceste qui ait jamais existé. Même à cette époque où la question de l’inceste était à peine soulevée, alors que ses origines féministes, son contenu d’expression de la violence autorisée contre les femmes et les enfants, étaient évidents, j’étais la seule à cette conférence à désigner les hommes comme agresseurs, à dénoncer la responsabilité masculine, à demander des changements sociaux sérieux. En revanche, plusieurs professionnels se sont exprimé – tous déplaçant cette question et essayant de la faire glisser vers leur domaine de compétence. Les travailleurs sociaux ont expliqué pourquoi l’inceste devrait être dé-criminalisé et mis sous leur autorité ; les psychologues ont parlé de l’inceste comme d’un symptôme de dysfonctionnement familial, qu’ils pourraient traiter. Puis, un professeur suédois a pris la parole. L’inceste, a-t-il dit, n’existe pas en Suède. Cependant, a-t-il ajouté, il était là parce que les problèmes sociaux aux USA risquaient tôt ou tard d’apparaître en Suède. J’ai souri puis levé la main, pour exprimer ma stupéfaction à l’idée que l’inceste était un produit d’exportation américaine. A ce moment-là, je trouvais cette idée drôle.
Plus de vingt ans plus tard, chers amis, l’inceste est un produit d’exportation américaine, et ce qui est exporté ne porte aucune trace d’une analyse féministe. Ce sont les professionnels, les spécialistes américains qui voyagent à travers le monde pour proposer le modèle américain de réponse à cette question, l’interprétation américaine, la façon dont l’Amérique l’identifie et la gère. Ils organisent des conférences, assistent aux conférences, y sont invités comme conseillers par les gouvernements. Ce qu’ils vendent n’est pas féministe.
Aux USA, cela n’a pas été positif pour les femmes ou les enfants. C’est un modèle qui est basé sur la manipulation, l’appropriation frauduleuse et le détournement - on cherche à gérer le problème, plutôt que l’éliminer. Aux USA, la principale manipulation de cette question féministe a eu pour conséquence sa récupération et sa transformation d’une question politique en un problème pathologique. Ce modèle suggère que l’inceste est une forme de malaise - une maladie - et la maladie est un état qui s’empare des victimes. Ce modèle suggère l’inceste, non comme une violence masculine, mais comme un problème entièrement neutre d’un point de vue de genre. Non seulement les agresseurs ne sont pas identifiés en tant qu’hommes, mais l’idée même d’une agression n’apparaît pas sur le tableau. C’est un modèle de manipulation médicale, qui est entre les mains des professionnels et des spécialistes, lesquels considèrent l’analyse féministe comme partiale, politique, et non professionnelle. Selon l’analyse féministe, où étaient ces autorités lorsque, enfants, ces femmes avaient été violées par leurs pères, pour expliquer ce qui leur était arrivé et pourquoi ; pour ces pseudo-médecins, les victimes sont des objets, pas des êtres humains qui doivent être évalués cliniquement en termes de symptômes et de troubles, puis identifiés et traités. Le modèle médical ne cherche pas la responsabilité de l’agresseur ou la manière de mettre un terme à cette violence. Il soutient le status quo.

"Seulement" une affaire de famille


Au milieu des années 70, quand je suis allée chercher des femmes qui acceptent de partager leurs histoires lors de mes réunions, pour ce qui deviendrait plus tard le livre "Kiss Daddy Goodnight", il y avait un silence de mort autour de cette question. Les femmes sont venues ou ont appelé. Elles ont écrit. De ces histoires personnelles partagées, nous avons identifié l’aspect politique. En écoutant, nous avons trouvé les points communs entre nos histoires et – en s’écoutant les unes les autres - nous étions aussi prêtes à entendre ce que les agresseurs avaient à dire. C’était devenu très clair que nous parlions là d’un abus de pouvoir historiquement justifié. C’était clair comme de l’eau de roche : les hommes ne font pas cela en sachant que c’est mal. Les hommes qui choisissent de le faire, le font donc parce qu’ils croient que c’est leur droit, ou du moins que c’est justifiable. A plusieurs reprises, on a entendu les pères dire, "c’est naturel, c’est parfaitement naturel dans la nature." En effet, c’était ce que les agresseurs diraient plus tard en public. Sur une télé nationale, un père a dit un jour : "Vous devez comprendre. En ce temps-là, je pensais que je lui faisais une faveur." Nous savions aussi, en écoutant attentivement les histoires, que pour beaucoup, beaucoup d’agresseurs, l’agression sexuelle de l’enfant était une façon de faire du mal à leur épouse, la femme. Un homme a dit à la télé : "Je devenais furieux contre ma femme. Je me disais, qu’elle aille au diable ! Je peux toujours me tourner vers ma fille." Vous voyez donc que parler d’inceste comme une forme de violence masculine contre les femmes n’est pas une hyperbole.
Quand nous avons osé raconter nos histoires, beaucoup de gens étaient remplis d’un simulacre d’horreur et se mettaient en colère contre ces affreux tabous qui existaient encore ; ils ajoutaient une dose importante de mélodrame sur la soi-disant découverte de ce comportement irréfléchi, répétitif et tyrannique, cet acte présumé de viol sur l’enfant, qui dure depuis des siècles et qui a touché des millions de femmes. Nous avons essayé d’expliquer que cet acte était extrêmement proche de la violence physique, dans ses racines historiques et dans le fait qu’il était autant question de punir les mères en brisant cette relation avec l’enfant, que de toucher physiquement et sexuellement aux enfants. Nous avons précisé que nous ne parlions pas là d’hommes obsédés sexuellement par les enfants, bien qu’on en rencontre aussi. Nous ne parlons pas non plus des déviants sociaux. Nous parlions de pères dits normaux au sein de familles dites traditionnelles.
Nous parlons - et nous savions que ce serait la partie la plus difficile – "simplement" des hommes qui agressent sexuellement "seulement" leurs propres enfants. Nous savions que ce "seulement" serait la partie la plus difficile – de même que le "seulement" que nous avons souligné avec la maltraitance des femmes : il s’agit "seulement" de leurs femmes.

Détournement frauduleux


Parce que ce comportement tyrannique - le pouvoir sexuel masculin adulte dirigé contre un enfant de 3 ou 5 ans - était si grotesque, nous pensions, nous espérions, nous croyions, que briser le silence nous permettrait d’obtenir un consensus que cette chose était très mal, que nous pourrions amener la société à ne plus accepter cela, et que nous pourrions, alors, commencer à en limiter le nombre.
Je dois vous dire que je me sens franchement bête quand j’y repense : je me souviens qu’à cette époque, dans les années 1970 et début 1980, je ne pensais pas que commencer à en limiter le nombre était un objectif essentiel.
Nous n’étions pas complètement naïves. Les femmes qui ont dès le début parlé avec moi avaient le sentiment viscéral qu’une force absolue les avait maintenues dans le silence – certaines, pendant quarante ou cinquante ans. Nous savions que la force avait été exercée pendant des siècles pour obtenir le silence des femmes, principalement par le biais des menaces et de l’intimidation. L’intimidation a été pendant longtemps l’outil le plus hardi pour imposer la répression et le silence. Relisons Freud qui avait d’abord cru les femmes, puis avait changé d’avis en déclarant que c’était le fruit de leur imagination. De ce fait, les femmes qui osaient raconter semblaient confesser leur propre désir enfoui de l’enfance. De même, si nous relisons la loi américaine contenant une composante de témoin-complice, on constate qu’un enfant qui portait plainte passait donc pour un complice et également un coupable. L’intimidation était exercée en soupçonnant tout enfant ou femme qui se présentait comme victime.
Mais, nous pensions que nous ne vivions plus dans une époque ou un pays où la répression, et le silence étaient si facilement imposés. Ils ne peuvent pas, nous disions-nous, nous menacer directement.
Et ils ne l’ont pas fait. En revanche, ils se sont nourris de nous. Ils ont pris possession de nos histoires. Ils ont rejeté notre politique. Ils ont ignoré notre objectif. Et ils ont re-travaillé ce problème entièrement dans leur jargon. Dans une certaine mesure, ils ont aussi emprunté notre langage : des mots comme responsabilisation, courage, changement.
En fait, en pratiquement une nuit, une connaissance a soudain jailli de façon surprenante du puits d’ignorance et d’obscurantisme qui avaient existé autour de ce problème cinq minutes plus tôt. Dès que nous avons commencé à parler de responsabilité des hommes normaux qui étaient des pères normaux, des spécialistes ont surgi. Un million de spécialistes, un milliard de spécialistes, c’était un miracle, une intervention divine ! (ou une calamité, selon le point de vue.)
Nous avons expliqué que ce sont des pères qui font cela ; ils ont répondu que c’était les mères qui poussaient les pères à faire cela. Nous avons dit, c’est un crime ; ils ont répondu "non, nous sommes des gens éclairés" : cela devrait être dé-criminalisé car ce n’est ni plus ni moins qu’un symptôme du dysfonctionnement familial. Nous avons dit que cela doit s’arrêter ; ils ont répondu que cela devrait être traité et soigné. Mais quand les femmes racontaient le mal qu’elles avaient subi, ces spécialistes considéraient ce mal que les femmes avaient subi, comme une pathologie chez elles.
Mais, peut-être par ignorance, peut-être, ils ont fait quelque chose d’autre qui n’allait permettre aucun changement de la situation. Ces spécialistes d’une nuit, ont en réalité écarté ou négligé ou ignoré que des forces puissantes ont soutenu pendant longtemps les droits sexuels des hommes sur leurs propres enfants. Ils ont réuni ensemble l’inceste et la négligence ainsi que la violence contre les enfants que tous rejettent, parce que ce sont des choses qui existent seulement chez les pauvres, principalement les mères célibataire pauvres. Ils ont prétendu d’un commun accord que l’inceste est aussi un acte affligeant (le fameux "crime odieux"), bien que les agresseurs étaient souvent parmi les hommes blancs de la classe moyenne. Ils se sont mis d’accord bien que nous savions que ce consensus était caduc et nécessitait beaucoup de travail. Construire une réponse sociale sur ce type de faute était comme construire des châteaux sur du sable.
Vingt ans après que les femmes ont osé parler aux USA, la question de l’inceste a été tellement fragmentée par différents groupes de spécialistes qu’elle en est devenue méconnaissable. Les catégories de victimes, filles et femmes, ont chacune été renvoyée à un groupe différent d’autorités et de professionnels. Vingt ans plus tard, les gens continuent à considérer l’inceste exclusivement comme une maladie des femmes, un handicap et un trouble émotionnel des enfants. Le modèle médical ne parle pas de changement social, mais de traitement vers un changement personnel. Le point central du problème n’est pas dirigé vers la violence que les hommes exercent, mais sur la pathologie des femmes et des enfants. Cette question a été transformée en un problème de santé publique, ou de protection de l’enfance, ou de travail social. Les mères des enfants victimes subissaient, quant à elles, la colère générale, mais ce problème a été scindé et appelé autrement ("conflit de garde"). La question de l’inceste est même devenue un sujet de divertissement.
Il y a longtemps, un journal a diffusé une histoire sur une émission de talk show. En Californie, un homme qui dirigeait "le bureau national d’enregistrement des invités du talk-show", une sorte de "rassembleur de victimes", aurait dit qu’un homme l’avait appelé pour dire que sa fille adoptive prétendait que son père naturel l’avait agressée sexuellement. Cette fille, âgée de 12 ans, voulait alors témoigner au talk-show comment son père l’avait agressée. Cette jeune fille croyait que c’était le lieu approprié pour raconter qu’on a été violée par son père : sur un plateau de talk-show.
Et savez-vous ce que ce pourvoyeur de victimes a demandé alors au père adoptif ? Il a demandé si la fille était allée voir un psychiatre. Pas si elle a été voir la police, mais si elle avait été chez un psychiatre. La réponse du père adoptif était non. Et qu’a ajouté ce pourvoyeur de victimes ? "Pour moi, cela ne lui apportera pas l’aide dont elle a besoin." C’était sa représentation du lieu où doit aller une fille violée par son père : chez un psychiatre.
Notre analyse qui affirme que l’inceste est un crime, tout comme c’est un crime de violer l’enfant du voisin, et que c’est une agression commise essentiellement par des hommes, a été entièrement effacée de la conscience des Américains. Les outils utilisés dans ce but ont été la manipulation, l’appropriation frauduleuse et le détournement.

Haro sur les mères


Seul un groupe a profondément conscience que c’est question politique, ce sont les hommes. En dépit de tous les arrangements entrepris pour détourner l’attention de l’inceste en tant que question de violence masculine, les hommes n’ont pas été dupes. La question de l’inceste a nourri quelques-unes des réactions politiques les plus virulentes contre les femmes que nous avons vues jusque-là. En groupes organisés, les hommes sèment le doute depuis quelque temps sur la sincérité des femmes et des enfants...
Traitement et soins sont des mots très persuasifs. Les libéraux les trouvent réconfortants et rassurants. Les réactionnaires les trouvent utiles pour maintenir la dominance paternelle dans la famille, en particulier quand le traitement proposé, et la maladie identifiée, se concentrent sur les femmes considérées comme des malades. Le traitement et les soins signifiaient se sentir mieux. Les mots traitement et soins suggéraient que quelque chose était fait - tout en montrant qu’il n’y avait nul besoin de changement excepté pour les femmes "malades" et les enfants eux-mêmes.
Pourtant malgré cette gestion du problème, les hommes n’étaient toujours pas tranquilles. En dépit de la dé-politisation, en dépit de la suppression de l’analyse féministe, en dépit de l’accent mis sur la sphère privée et le découragement des victimes à entreprendre une action collective, en dépit du langage édulcoré, des femmes continuaient tout de même à affronter individuellement leurs pères, parfois avec des souvenirs qu’elles n’avaient pas avant le traitement. Petit à petit, elles ont commencé à poursuivre leurs pères en justice pour des réparations civiles (utilisant donc un prétexte financier en guise de vengeance). Une organisation a été formée pour attaquer vigoureusement ces "faux" souvenirs, et attaquer, non les survivants, mais les professionnels qui, disait-on, implantaient ces souvenirs, et qui qualifiaient les féministes de radicales, même si ces professionnels ne partageaient aucun programme politique. Ces professionnels ont, bien sûr, monté une contre-attaque. De ce fait, la question de l’inceste est aujourd’hui enterrée profondément sous les cendres de ces feux croisés qui font rage autour de cette prétendue science du souvenir. Manipulation, appropriation frauduleuse et détournement.
Il y a eu d’autres détournements et diversions aux USA. Par exemple, une affaire devenue très célèbre de viol et de meurtre d’enfant, a produit une pluie de publicité et a soudain attisé les passions pour que les pédophiles soient fichés. Une loi a été votée dans plusieurs Etats, forçant ces pédophiles à se faire enregistrer dans toutes les villes où ils se présentaient. Quelle que soit notre opinion sur cette loi en réponse aux viols d’enfants, cette vive colère à l’égard des "pédophiles" et des violeurs anonymes sert à détourner davantage l’attention des hommes vivant dans la même communauté et violant déjà des enfants, sans conséquence, pour la simple raison qu’il s’agit de leurs propres enfants.
Derrière ce langage médical, la politique a aussi déclaré ouvertement la guerre aux femmes - les mères d’enfants violés – menée à la fois par le système et par les groupes d’hommes organisés. Les mères dont les enfants avouent avoir été violés par leurs pères, sont systématiquement attaquées - peu importe ce qu’elles font. Aux USA, une loi a été proposée dans l’Etat du Wisconsin pour qualifier de crime le manquement de la mère à son devoir de protéger son enfant des agressions sexuelles du père, même lorsque aucune charge pénale n’avait été enregistrée contre le père. D’ailleurs, très rarement, des charges pénales sont enregistrées contre les pères. En effet, "le manquement au devoir de protection" est une charge qui est déjà couramment retenue contre les mères par le service de protection de l’enfance. C’est cette charge, non l’agression sexuelle présumée du père, qui marque la décision de le retirer à ses parents.
Cela dit, sur les vingt-cinq années passés, des milliers de mères ont essayé de réagir pour protéger leur enfant, mais ont été finalement incapables de le faire. Considérées comme des personnes vindicatives, menteuses, cherchant à se venger, beaucoup de ces femmes ont été forcées de fuir, à la fois les USA et à l’étranger, ou bien risquer de se voir retirer la garde de leur enfant en faveur de l’agresseur. Beaucoup de mères ont été jetées en prison pour leurs actes soi-disant outrageant, en essayant de protéger l’enfant. D’autres, appréhendées, ont été condamnées pour kidnapping. La plupart sont restées pour lutter. Parmi elles, une majorité a perdu la garde et beaucoup ont même perdu leur droit de visite ou tout contact avec l’enfant.
L’explication offerte au public pour définir le comportement étrange de ces mères cherchant à protéger leur enfant est aussi, comme on pouvait s’y attendre, médicale. Les femmes ont des personnalités hystériques, déçues, ou souffrent du syndrome de Munchausen par procuration, autrement dit, les femmes veulent que leurs enfants souffrent pour attirer l’attention sur elles-mêmes. On n’explique pas, en revanche, que si les mères ne réagissaient pas, elles seraient déclarées coupables de toute façon, par le système de la protection de l’enfance, qui les piègerait sur des motifs de manquement au devoir de protection.

Les ravages de l’idéologie thérapeutique


En fait, ce piège mis en place pour les mères est inexplicable, excepté comme une forme de terrorisme ; ces mères payent le prix de la colère générale à l’égard des femmes qui osent traiter les hommes d’agresseurs. Certes, la question de l’inceste est aujourd’hui un discours autorisé. En revanche, la question de savoir qui fait quoi, à qui et pourquoi, n’est pas un discours autorisé. C’est implicite dans ce modèle de réponse sociale : on parle des "horreurs de l’inceste", en adhérant à une politique qui attache beaucoup de valeur à la protection des réputations de ces gentils hommes de la classe moyenne. J’espère que ce n’est pas trop cynique de ma part de suggérer aussi que cet interminable "traitement" adressé à un nombre interminable de survivants est tout à fait compatible avec le système capitaliste.
Les gens aujourd’hui ont tendance à réagir violemment à cette question soutenant les droits des pères affolés, et de ceux qui pleurent sur les faux souvenirs et les fausses allégations. Je dis que ces réactions violentes ont commencé bien avant, en même temps que la suppression de notre point de vue politique. Elles ont commencé avec la suppression, non de la question de l’inceste, mais de l’identité de qui fait quoi, à qui et pourquoi ; en faisant taire la véritable parole des femmes, en transformant leurs histoires, en transformant les souffrances réelles de ces femmes en un langage de spécialistes qui les qualifiaient de trouble émotionnel, sans parler de l’utilisation insistante des médicaments.
Quand tous les projecteurs sont tournés vers la fragilité des femmes et les troubles émotionnels des enfants, quand les souffrances des femmes et des enfants sont montrées en spectacle, les survivants et les mères ou les femmes adultes, sont facilement marginalisées et réduites à moins que rien, leurs paroles sont systématiquement interprétées et définies par des professionnels. La question de l’inceste devient un sujet normalisé, neutralisé, banalisé.
Pour trop de femmes, les symptômes, non le discours, sont devenus une forme d’expression libre acceptable, un moyen de dire que ce qui leur est arrivé avait été vraiment mal. C’est une exploitation grotesque de l’angoisse des femmes. Si on écarte un instant le langage thérapeutique, ce sont les femmes, aujourd’hui, les victimes qui sont traitées comme des déviantes sociales ; leur souffrance est associée d’une certaine façon avec la rédemption. Derrière le jargon thérapeutique, l’appel constant au rétablissement et à la guérison, réside un message de purification. Cela était particulièrement clair pendant les années 1980, lorsque le but du traitement était, disait-on, le "pardon" de l’agresseur.
L’idéologie thérapeutique a été dévastatrice pour les enfants. Ils le disent de plus en plus nettement aujourd’hui. Quelquefois, on ne les croit pas, évidemment. Mais quand on les croit, ce sont plus souvent eux, non l’agresseur, qui sont punis. Avec l’absence de soutien de la mère, présumée impuissante et désespérée quand elle n’est pas elle-même coupable, le prix que paie l’enfant qui ose parler est bien souvent hélas l’orphelinat. Les enfants placés par la protection de l’enfance sont automatiquement soupçonnés d’avoir des troubles émotionnels. Parce qu’on nous a dit que l’inceste est une maladie. Ces enfants sont ensuite fréquemment placés dans un environnement soi-disant thérapeutique, où on évalue leur trouble émotionnel présumé. S’ils n’aiment pas ce lieu qui les oblige à raconter leur histoire encore et encore, qui leur prescrit très souvent des psychotropes, alors cette attitude est également considérée comme un symptôme de leur maladie.
Le langage du traitement et des soins ou le langage médical est séduisant. Il a séduit beaucoup de féministes aussi. Parce que les femmes souffrent. Les ravages sont réels. On fait du mal aux enfants, les mères traversent des années d’efforts et d’agonie, utilisent toutes leurs ressources ainsi que celles de leurs parents souvent, dans une bataille sans issue dans le pays merveilleux où les reines rouges, jouant au croquet avec les autruches, semblent avoir une seule réponse : "tranchez-leur la tête !" ou, dans ce cas de figure, "elles n’ont plus toute leur tête !"
Mais le prix que les femmes et les enfants ont payé pour cette sollicitude apparente de la part des chefs de tribu a été trop élevé. Pour nous les femmes, cela s’est fait aux dépens de notre authenticité, notre intégrité en tant qu’adultes accomplies. La réponse sociale américaine est un programme de manipulation et d’ordre. Il a réussi à détourner l’attention du mouvement général qui se bat pour le changement. Ainsi, chaque mère, traînée amèrement pendant des années, forcée souvent de lutter dans deux systèmes judiciaires différents, perdant souvent la garde, parfois même les droits de visite, semble lutter seule. Même la victoire, parfois, ne dure pas car les pères représentent une pétition en justice pour réclamer leurs droits. C’est une question qui n’a pas de fondement dans les courants existants du combat socialement reconnu des femmes comme, par exemple, de la violence domestique ou du harcèlement sexuel. Il n’y a pas eu de groupes des "droits des mères" opposés à la base virulente des droits des pères. Pourquoi ? De tous côtés, toutes sortes de pontifes politiques prétendent parler au nom des droits des enfants, pas uniquement les pères, mais aussi ceux qui prétendent que les enfants ont droit à un père et une mère dans une famille hétérosexuelle, ou le droit d’apprendre plutôt le créationnisme que l’évolution ou… autre chose.
Je pense que la chose la plus importante, le point qui n’a jamais été discuté dans la sphère privée, dans les cours de justice, chez les spécialistes, en public, c’est qu’en cet état des choses, il n’y a pas de choix possible pour les mères dont les enfants révèlent le viol paternel. Si elles se taisent, ou ferment les yeux, elles sont coupables de complicité. Si elles osent parler, elles sont considérées comme vindicatives, hystériques et contaminées par une sorte de syndrome psychiatrique, une maladie qui, curieusement, n’est pas fatale pour la personne qui en souffrirait. Pas comme la dépression ou l’obsession compulsive. En revanche, elle qualifie de façon médicale de traiter la femme d’immonde menteuse invétérée.
Une grosse somme d’argent a été versée dans l’approche socialement admise de la prévention des violences sexuelles. Des programmes qui sont établis dans les écoles pour parler aux enfants des bonnes et des mauvaises caresses - encourageant les enfants à raconter, qui répètent encore et encore que ce n’est pas la faute de l’enfant, ont pour tâche en réalité de dire "non" à l’enfant. A la lumière des révélations de l’enfant, le résultat inévitable chez l’enfant est le sentiment de culpabilité. C’est un autre jeu qui est joué pour maintenir le status quo, et éviter de traiter la question de l’agression et de l’agresseur.
En réalité, la prévention peut donner des résultats seulement si on insiste sur l’identité et si on se concentre sur qui fait quoi, à qui et pourquoi. Les programmes de prévention ont besoin de s’adresser aux agresseurs et aux agresseurs potentiels, pour leur dire qu’ils ne peuvent pas faire cela ; ils ne doivent pas être des programmes qui disent aux enfants de parler eux-mêmes aux agresseurs. La protection des enfants victimes peut donner des résultats seulement si on renonce au blâme de la mère, ce qui, je crois, est le premier prétexte qu’utilisent ces fripouilles du status quo et qui, je crois, exploite une veine riche de détournements et de diversion.
J’ai eu souvent des moments de mélancolie, à ressasser ce que nous aurions pu savoir ou aurions dû savoir et ce que nous aurions pu faire différemment. Comment nous aurions pu garder le contrôle sur ce qui est la question la plus urgente pour nous. Je passe beaucoup de temps, aujourd’hui, à me demander comment nous pourrions réclamer notre dû. J’espère que vous m’aiderez dans cette tâche. Au moins, ce que nous avons appris pourrait servir à d’autres femmes, où qu’elles soient.
De toute évidence, après tout ce qui s’est passé, le poids imposant de la force qui a été dirigée, non pour supprimer, mais pour réduire au silence, la manipulation, le détournement et la diversion, nous sommes certaines aujourd’hui que nous avions raison, et que nous avons raison de revendiquer haut et fort notre dû.
C’est notre problématique. C’est une question politique.
Il est temps de récupérer notre dû.

Louise Amstrong, critique sociale et activiste féministe états-unienne, est l’auteure notamment de "Kiss Daddy Good night : A Speak out on Incest" ; "The Home Front : Notes from the Family Warzone" ; "Hold on to Paradise" ; "Rocking and Cradle of Sexual Politics : What Happened when Women said Incest".
Elle a réactualisé pour Les Pénélopes cette intervention donnée en 1996 en Grande-Bretagne.
Traduction de l’anglais par Rachida Toudert

P.-S.

Louise Armstrong – décembre 2003

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