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Brève histoire des Tribunaux de femmes

mercredi 31 décembre 2003, par Dominique Foufelle

Le Conseil des femmes d’Asie pour les droits humains, El Taller International et des organisations partenaires dans différentes régions du monde, ont organisé un Tribunal mondial sur la guerre comme crime avec une insistance sur les crimes de guerre US, qui se tiendra au Forum Social Mondial, Mumbai, Inde, le 18 janvier 2004 de 13h à 19h. La coordinatrice raconte l’histoire des tribunaux de femmes.

A présent, nous devrions peut-être vous raconter brièvement l’histoire des tribunaux des femmes, un rêve qui date d’il y a longtemps ; de plus de 13 ans.

Cela a commencé en Asie par l’intermédiaire du Conseil des femmes d’Asie pour les droits humains qui avec d’autres groupes de femmes pour les droits humains ont organisé sept tribunaux dans la région du Pacifique asiatique, dans les 10 dernières années.
Les Tribunaux des femmes tentent de créer un nouvel espace pour les femmes pour définir une nouvelle politique. Les Tribunaux des femmes sont des auditions publiques ; le "Tribunal" est utilisé dans un sens symbolique. Dans les Tribunaux, on écoute la voix des victimes/survivantes. Les femmes communiquent leur témoignage personnel de violence au Tribunal. Ce sont des espaces sacrés où des femmes parlant le langage de la souffrance, nomment les crimes, cherchant reconnaissance et même réparation.
Tandis que les Tribunaux écoutent les voix des victimes /survivantes, ils écoutent aussi les voix de femmes qui résistent, qui se rebellent, qui refusent de se détourner de leurs rêves. Ils entendent parler de survie dans la quotidienneté de la vie ; ils entendent parler de femmes luttant pour du travail, pour des salaires, pour leurs droits à la terre, ils entendent comment elles survivent - leurs savoirs, leurs sagesses qui étaient inaudibles et invisibles. Ils entendent des défis au discours dominant sur les droits humains, dont les structures ont exclu les savoirs des femmes.

Les Tribunaux des femmes sont une tentative pour écrire des histoires contre-hégémoniques en créant un espace où on peut écouter attentivement les voix qui parlent dans leur centre propre. Et en réécrivant l’histoire et en recouvrant la mémoire, les Tribunaux des femmes entendent non seulement la nécessité d’étendre le discours dominant des droits humains à partir de l’expérience et de perspectives de femmes et d’hommes qui vivent à la marge, mais ils parlent aussi d’une nouvelle génération de droits humains.

Les Tribunaux des femmes cherchent à tisser ensemble la réalité objective (par l’analyse des enjeux) avec les témoignages subjectifs des femmes ; le personnel avec le politique ; la logique avec le lyrique (à l’aide de témoignages vidéo, des images artistiques et la poésie) entraînant le tribunal à connecter le rationnel avec l’affectif, le danseur avec la danse, nous intimant à discerner des approches nouvelles, nous offrant d’autres moyens de savoir, nous invitant à explorer des couches de savoir plus profondes

Il existe un besoin urgent de remettre en question la logique centralisante de la narration du maître implicite dans les discours dominants - de classe, de caste, de genre, de race. La logique dominante est une logique de violence et d’exclusion, une logique de supérieur et d’inférieur, une logique de civilisé et de non-civilisé.
Cette logique centralisante doit être décentrée, doit être interrompue, même démantelée

Du régional à l’international


Le premier Tribunal asiatique des femmes contre la violence (1992) s’est tenu à Lahore, Pakistan avec le Simorgh Collective et était axé sur la violence domestique, allant des meurtres par le feu pour la dot aux jets d’acide, aux crimes d’honneur, aux viols et aux femmes battues.
Le Tribunal asiatique sur la violence de la guerre contre les femmes s’est tenu à Tokyo, Japon (1993). Il a entendu des témoignages de femmes victimes des guerres en Asie de la Seconde guerre mondiale (les femmes de confort), de la guerre du Vietnam et du Cambodge, et des femmes qui ont survécu aux bases militaires US dans le Pacifique. Les femmes de confort, qui ont été les esclaves sexuelles de l’armée japonaise, ont rompu un silence de près de 15 ans. Ce Tribunal a été organisé par le Conseil des femmes d’Asie pour les droits humains en collaboration avec 64 groupes de femmes sur les droits humains au Japon.
Le Tribunal asiatique de femmes sur la violence du développement s’est tenu à Bangalore, Inde (1994). Il rassembla des témoignages de femmes victimes du modèle de développement - allant des déplacements et des réfugiés internes dus à la construction de barrages, aux réacteurs nucléaires et les maladies causées par les radiations, aux paysans sans terre, à Bhopal (le pire désastre industriel du monde), aux femmes victimes de l’augmentation de la culture consumériste (ex : femmes brûlées pour la dot, le trafic sexuel pour le tourisme, etc.) . Ce tribunal a été organisé avec Vimochana et d’autres groupes de femmes en Inde.
Le Tribunal asiatique des femmes sur le trafic (des femmes) s’est tenu à Katmandou, Népal et a mis l’accent sur le trafic croissant de femmes en Asie du sud. Les femmes victimes du trafic n’ont souvent que 7 ou 8 ans ; à cause de l’extension du sida en Asie, ce sont souvent des enfants qui sont victimes de ce trafic.
Le Tribunal international des femmes sur les droits reproductifs et le génie génétique s’est tenu pendant la Conférence internationale sur la population au Caire, Egypte, (1994). Ce tribunal s’est tenu en collaboration avec Ubinig, Bangla-Desh.
Le Nga Wahine Pasifika, le tribunal des femmes du Pacifique s’est tenu à Auckland, Aotearoa en septembre 1999. Il était centré sur les questions nucléaires et les droits à la terre. A cause des essais nucléaires, des déversements de déchets nucléaires et de l’extraction minière d’uranium dans la région, des femmes donnent souvent naissance à des bébés déformés. Des mères en Micronésie donnent naissance à des amas de chair qu’on appelle les jelly babies de Micronésie. Le Tribunal s’est déroulé avec pour thème le droit fondamental à la vie. Que signifie le droit à la vie pour les jelly babies de Micronésie et les plus de 16 millions de victimes de l’establishment nucléaire ? Où, des peuples souverains iront-ils chercher reconnaissance et réparation pour les violences perpétrées par des Etats-nations souverains ?
En juin 1995, El Taller organisa le premier Tribunal arabe des femmes, avec Mahkmet El Nissa et des femmes et des organisations des droits humains de Tunisie et du Liban. Le Tribunal s’est tenu à Beyrouth, Liban ; et il a entendu les témoignages de femmes sur les différentes formes de violence dans le monde arabe. Des femmes, victimes de la guerre et de l’occupation, des violences fondamentalistes et culturelles (mutilation du sexe féminin, alimentation forcée, crimes d’honneur...) parlèrent de leurs souffrances et de leur survie mais aussi de leur résistance.
A Péking, Chine (1995) avec plus de 100 organisations de femmes des droits humains du monde entier le Conseil des femmes d’Asie pour les droits humains a organisé le Tribunal mondial sur les violences contre les femmes, à Huairou, où se tenaient les conférences des ONG. El Taller et le Mahkamet El Nissa étaient parmi les sponsors du tribunal.
Le tribunal africain des femmes, Mahakama ya Mama wa Africa s’est tenu en juillet 1999, aux Nations-Unies, Nairobi, Kenya organisé par El Taller-Afrique et d’autres femmes et des ONG des droits humains. Les questions abordées par le tribunal allaient de l’enlèvement et du meurtre de femmes, de la circoncision féminine à la pauvreté et la féminisation de la pauvreté.
En mars 2001, avec les tribunaux de femmes régionaux, nous avons tenu le Tribunal mondial des femmes contre la guerre, pour la paix, à Cape Town, Afrique du Sud. Le Tribunal mondial par l’intermédiaire des voix et de la manière de voir des femmes s’est concentré sur les guerres de ce siècle, les guerres contre les femmes, les faces changeantes des guerres. Parce que ce siècle n’a pas seulement vu l’augmentation de la technologisation et la nucléarisation des guerres qui sont devenues destructrices à une échelle génocidaire, mais elle a révélé les autres faces des guerres modernes. Des guerres en temps de paix. Outre les guerres et les conflits armés, les Tribunaux ont aussi examiné les guerres de colonisation ; les guerres de racisme ; les guerres de globalisation ; les guerres de pauvreté ; les guerres contre les cultures et les civilisations. Le Tribunal mondial des femmes, grâce aux témoignages personnels de violence et de résistance, grâce aux analyses de témoins experts et des déclarations de perspectives vivifiantes d’un jury de femmes et d’hommes sages a essayé de comprendre les racines de toutes les guerres de notre temps pour évoluer vers des perspectives plus globales pour la paix dans le nouveau millénaire. Un millénaire dans lequel nous devons commencer à rendre les guerres contre les femmes et la violence de toute guerre impensables.
En août 2001, nous avons tenu le tribunal mondial contre le racisme au Forum des ONG, lors de la Conférence mondiale contre le racisme, la xénophobie et l’intolérance connexe, à Durban, Afrique du Sud. Le Tribunal s’est concentré sur la violence du colonialisme, les formes contemporaines de racisme et l’apartheid ; la création et l’extermination de l’autre.
En mars 2002, El Taller International en collaboration avec la Fédération des femmes et l’Institut de Philosophie de Cuba a organisé un Tribunal international des femmes contre le blocus économique, à La Havane, Cuba. Le Tribunal s’est concentré sur la violence du blocus économique et ses effets sur les femmes et les enfants. C’était une tentative pour faire glisser le domaine des blocus et des sanctions du politique vers l’humanitaire. Le Tribunal a aussi enregistré les témoignages des femmes et des enfants sur la violence des sanctions. Un Tribunal mondial contre le blocus économique de Cuba s’est tenu aussi en janvier 2003, lors du Forum Social Mondial à Porto Alegre, Brésil.
Le Tribunal des femmes de l’Asie du sud sur le trafic et l’HIV et le sida s’est tenu à Dacca, Bangla-Desh, en même temps que le Programme des Nations -Unies sur le Développement. Le Tribunal s’est concentré sur l’augmentation du trafic des femmes et son interconnexion avec l’HIV et le sida en Asie du sud. Les femmes victimes du trafic sont souvent des adolescentes à cause de croyances socio-culturelles liées au sida.

Tous ces Tribunaux se situent dans le Sud global. Dans le monde arabe, l’Afrique, le Pacifique, l’Amérique centrale et du sud.
C’est pourquoi vous noterez, bien que les Tribunaux soient hautement symboliques et soient une tentative pour définir un nouvel espace pour les femmes, une nouvelle politique, qu’ils constituent aussi un forum pour l’éducation aux droits humains et ont été un média extrêmement sensible et puissant pour révéler les interconnexions entre les différentes formes de violence personnelle et publique contre des femmes et des hommes dans des sociétés différentes. Une violence qui est en augmentation et qui s’aggrave, une violence qui est devenue brutale.
Le 20e siècle a été un siècle de guerres : beaucoup de violence et une aggravation des crimes contre le Sud. Alors que nous nommons les crimes, recherchant reconnaissance et réparation, nous voulons aussi chercher à trouver de nouvelles perspectives pour notre temps. Nous espérons qu’ensemble nous pouvons progresser et créer une Charte pour la Paix, une qui ne sera piégée ni dans l’universalisme du discours dominant, ni par le discours de la culture spécifique, mais une charte qui offrira des universalismes nés d’un dialogue de cultures et de civilisations. Un discours alternatif qui inclura les connaissances, les symboles et les visions du Sud.

Traduction de l’anglais : Edith Rubinstein

Contacts :
El Taller International : eltaller@eltaller.org ; ou eltaller@gnet.tn
Asian Women’s Human Rights Council : awhrci@sify.com ; ou awhrci@vsnl.com.

P.-S.

Corinne Kumar , Coordinatrice Internationale, Tribunal mondial sur la guerre comme crime – décembre 2003

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