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Ouverture de l’Assemblée pour les Droits des Femmes

mercredi 31 décembre 2003, par Laurence

En ouverture de l’Assemblée Européennes pour les Droits des Femmes, le 12 novembre à Bobigny, elles ont pris la parole pour décrire de tristes constats : les femmes premières victimes de la mondialisation libérale, le trafic humain, la montée des intégrismes, l’absence de référence à l’égalité des sexes dans la constitution européenne. On y entend surtout une exhortation à poursuivre la résistance et la lutte, ensemble.

Nadia Demond – Comité d’organisation italien
La mondialisation libérale, qui se développe depuis maintenant deux décennies, touche, à des degrés divers, tous les pays ; elle aggrave les inégalités entre les pays du Nord et du Sud ; elle aggrave les inégalités à l’intérieur même des pays ; elle aggrave les inégalités entre les hommes et les femmes.
La mondialisation libérale se traduit par des processus de privatisation des services publics les plus vitaux. L’accès de la population, et particulièrement des plus défavorisés, à ces services, s’en trouve donc restreint induisant pour les femmes une augmentation du travail domestique. Dans plusieurs pays du Sud, quand l’école ou les soins médicaux sont plus chers, les filles sont les premières à être retirées de l’école, les dernières à être soignées.
La mondialisation libérale modifie également la place des femmes dans la production et sur le marché du travail.
• Dans les pays développés, ce sont les emplois précaires et peu payés qui sont "offerts" aux femmes. Les emplois peu qualifiés sont de plus en plus délocalisés vers le tiers-monde ou l’Europe de l’Est, sans autre nécessité qu’augmenter les profits, entraînant ainsi de plus en plus de femmes vers le chômage. Quant à l’écart des salaires entre hommes et femmes, il s’accroît dans de nombreux pays et se double d’une dégradation plus forte de leurs conditions de travail. Le système de pension pénalise déjà fortement les femmes ; la multiplication des emplois précaires les appauvrira encore plus avec des retraites misérables.
• Dans certains pays du Sud, les femmes ont certes bénéficié des emplois créés par les entreprises qui venaient chercher une main d’œuvre bon marché. Mais ces emplois sont précaires, mal payés, les conditions de travail y sont déplorables et la syndicalisation réprimée.
• Dans les pays de l’Est, la transition vers l’économie de marché s’est accompagnée de reculs marqués dans le statut des femmes et de leurs emplois.

Sonia – Comité d’organisation grecque
Le système patriarcal est toujours là. Il est en bonne santé, quoi qu’on en dise. La domination masculine marque les rapports sociaux de sexe. L’inégalité entre les hommes et les femmes constitue encore une norme profondément ancrée dans les cultures, les religions et les mentalités. Elle est à l’origine des discriminations au sein de la société et de la famille.
La mondialisation libérale milite pour une société entièrement basée sur la logique du profit, une logique qui fonde les nationalismes, les militarismes et qui a comme immédiate conséquence le développement des guerres.
Après les armes, la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle, des femmes et des enfants en particulier, constitue la troisième source de profits pour le crime organisé international ; dans l’Union européenne, 500 000 femmes originaires d’Europe de l’Est et d’Afrique sont victimes de la traite.
Accentuation de la pauvreté, des violences, des oppressions, de l’exclusion : c’est ça le libéralisme !

Fatiha – d’origine algérienne – comité local de Bobigny
Aujourd’hui, dans toute l’Europe et de manière différente, l’ordre moral, l’ordre religieux, les interdits tentent de s’imposer.
Cette situation favorise les attaques contre les droits des femmes qui s’amplifient dans tous les pays d’Europe : les pays de l’Est voient souvent leurs acquis disparaître comme l’avortement en Bulgarie par exemple. En Pologne, l’emprise politique de l’église a interdit tout recours à l’avortement et a pu imposer cette interdiction parmi les conditions de son entrée dans l’Union européenne. En Irlande et au Portugal, il reste interdit.
La montée des intégrismes religieux, et particulièrement de l’intégrisme islamiste, rend la vie des femmes et des jeunes filles insupportable : elles ne peuvent plus s’habiller comme elles le souhaitent, ni sortir avec qui elles veulent. Voilées, elles disparaissent de l’espace public. Un véritable contrôle social s’exerce sur elles, réalisé non seulement par les pères et les frères mais aussi par les amis et voisins de ceux-ci. Si elles dérogent aux règles fixées par les hommes, elles encourent des sanctions qui vont jusqu’à l’agression sexuelle et le viol. Parce que c’est la coutume du pays d’origine de leurs parents, elles risquent aussi l’excision, la polygamie et les mariages forcés.
Dans ce contexte, la situation des lesbiennes est préoccupante dans de nombreux pays. Il leur est encore plus difficile de se construire face à une norme hétérosexuelle omniprésente et de se définir comme homosexuelles.

Sala Kante – sénégalaise vivant en France
L’Europe ferme ses frontières et restreint la liberté de circulation et d’installation : femmes migrantes et demandeuses d’asile se voient imposer des conditions très restrictives pour entrer, trouver refuge, vivre, travailler. Beaucoup d’entre elles sont contraintes de survivre dans la plus grande précarité, confrontées à l’arbitraire, privées de tout droit, ou presque.
Elles sont venues de pays frappés par la misère ou la guerre, dont les femmes sont souvent les premières victimes, fuyant des violences familiales, politiques ou religieuses, des contraintes devenues intolérables.
Elles sont nombreuses dans cette situation, mais le plus souvent invisibles : ce sont leurs résistances, leurs témoignages que nous voulons faire connaître. Il faut trouver les passerelles qui nous relient. Les femmes qui viennent d’autres pays ont beaucoup à nous apprendre. Ce ne sont pas seulement des victimes. Elles savent s’organiser, échanger, partager. Ce sont des femmes qui résistent, qui luttent, qui arrivent à vivre et à élever des familles malgré l’environnement hostile que nous leur faisons subir.

Gudrun Schyman - Suède
La domination masculine imprègne toute la société à tous les niveaux. La subordination des femmes s’exprime de différentes façons entre les pays. Cependant, ce sont les mêmes schémas et les mêmes normes qui se reproduisent. Nous pouvons constater une même ligne – depuis les violences des hommes dans les salons et dans les chambres à coucher, jusqu’à l’inégale répartition des responsabilités concernant les enfants et la famille. Elle se négocie autour de la table de cuisine et plus profondément autour du bulletin de salaire, car celui des femmes est discriminatif avec des salaires plus bas à tous les niveaux. L’inégale répartition des responsabilités se répercute jusqu’aux décisions internationales, notamment autour des tables de négociations où se décident les processus de paix, là où les femmes sont généralement écartées.
Le projet de Constitution Européenne est encore l’expression de la pensée patriarcale. L’égalité homme femme n’y est pas inscrite comme une valeur fondatrice, mais reléguée dans l’énumération des discriminations de différents groupes et minorités.
Nous femmes, sommes ni un "groupe" parmi d’autres groupes et ni une sorte de minorité. Nous sommes effectivement la moitié de l’humanité et la moitié de chaque "groupe" ou minorité ! C’est pour cela que le principe d’égalité homme/femme doit figurer parmi les valeurs de l’identité démocratique européenne, dont le respect conditionne la candidature et l’adhésion de tout état à l’union.

Portugal
Dans le projet de constitution, il n’y a rien sur les violences contre les femmes, rien sur les droits reproductifs, rien sur la démocratie paritaire. Par contre, il y a l’article 46 sur la démocratie participative, mais avec un alinéa S1 qui donne aux églises un statut consultatif à part. Ce qui veut dire qu’elles seront consultées avant toute loi ! Elles ont créé une conférence épiscopale de l’Union européenne et seront donc consultées avant les femmes sur tous les problèmes qui les concernent directement !
Nous ne voulons pas d’une Europe où les religions quelles qu’elles soient imposent leurs points de vue. L’Europe que nous voulons doit être laïque et égalitaire.

Mirjana Dokmanoric – Serbie
Aujourd’hui, les pouvoirs de décision se déplacent au niveau européen. Pour les femmes, les défis nouveaux consistent à contrecarrer les attaques contre nos acquis en Europe. Nos luttes, nos actions doivent donc, elles aussi, se construire au niveau européen. Comme les femmes polonaises pour obtenir le droit à l’avortement ; comme les femmes tchétchènes qui se battent contre une guerre niée par tous ; comme les femmes espagnoles pour obtenir une loi contre les violences conjugales ; comme les femmes de ménage africaines d’Arcade en France qui se sont battues pendant un an pour un salaire et des conditions de travail décentes ; comme les femmes des quartiers qui résistent à la montée des intégrismes ; comme les femmes du Nord de l’Europe qui se battent pour le désarmement.
On a eu des acquis parce qu’on s’est battu, pays par pays. Aujourd’hui, ensemble, les femmes d’Europe résistent et vont continuer à résister sur tous les fronts : contre le chômage, les violences, les guerres ; pour l’avortement, le droit des migrantes, le droit de choisir. Dans bien des pays d’Europe, elles cherchent et proposent des solutions… Elles identifient les lieux de pouvoir et se battent pour que les droits des femmes y soient reconnus… Elles résistent de façon autonome. Le féminisme est une stratégie de la libération...
Il faut également signaler l’entrée en scène d’une nouvelle génération de femmes avec lesquelles on veut dialoguer et enrichir le féminisme.

Nelly Martin – Comité d’organisation France
Nous avons besoin de résister aux forces qui voudraient remettre en cause les acquis chèrement gagnés par le passé.
Nous avons besoin de gagner ou d’aider à gagner de nouveaux droits pour les femmes.
Nous constatons que nous ne pouvons plus nous contenter de nous battre pays par pays, mais qu’à la détermination des gouvernements européens à ne pas tenir compte des besoins sociaux des populations, il faut opposer des rapports de force européens, des résistances européennes, et, plus particulièrement, une résistance européenne des femmes.
C’est avec cette conviction que nous avons lancé, à l’issue du premier Forum Social Européen de Florence, la proposition d’une Assemblée européenne pour les droits des femmes. C’est aussi parce qu’à Florence, nous n’avons pu que constater que les thèmes défendus par les femmes ne trouvaient leur place que dans les débats qu’elles avaient elles-mêmes organisés ; et que, partout ailleurs, l’oubli du genre était quasiment total.
Ainsi, on peut parler des services publics, des guerres, de l’immigration, des délocalisations, de l’économie, et j’en passe, en ignorant les conséquences sur les femmes. Le monde pourrait donc changer sans que changent les conditions faites aux femmes ? Quant aux pourcentages de femmes dans les présidences de séances ou les interventions, n’en parlons pas !
Il est de notre responsabilité d’imposer notre présence et nos analyses. Pour cela, nous devons participer à l’organisation de ces forums. Nous avons pu le voir en Italie l’année dernière, et en France cette année, ces préparations demandent beaucoup de temps et d’énergie et peuvent nous épuiser. Mais cela vaut le coup !
Ainsi, cette année, notre pression constante a permis plus de plénières consacrées aux femmes mais aussi plus d’intervenantes, même si nous sommes encore loin d’une parité revendiquée dès le début. Nous avons également obtenu que cette Assemblée Européenne, la première du genre, soit prise en charge par le FSE. Si elle n’est pas "officiellement" l’ouverture du FSE, elle se passe quand même ce mercredi et nous avons fait en sorte qu’elle soit visible et reconnue. Elle tracera, nous l’espérons, la voie vers d’autres assemblées de ce type.
Depuis le début, au Forum social de Porto Allegre, des femmes militantes, des féministes le répètent inlassablement : les associations de femmes doivent faire partie du combat altermondialiste. Nous disons aussi que le mouvement altermondialiste doit faire sien le combat des femmes, sinon, de quel monde nouveau parlons nous, qui ignore la moitié du genre humain !
Disons le tous et toutes en cette journée, sans les femmes pas d’autre Europe, pas d’autre monde ! Avec les femmes, pour une autre Europe dans un autre monde.

P.-S.

Décembre 2003

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