Accueil du site > Ressources > Le deuil : génie de la nation israélienne.

Le deuil : génie de la nation israélienne.

mercredi 31 décembre 2003, par Laurence

Chaque année en Israël, Anat Yisraeli participe à la Journée du Souvenir, en mémoire de ses frères tués lors de la guerre de Yom Kippour : les soldats sont élevés au rang de héros tragiques et leurs familles glorifiées. Ces cérémonies entretiennent le mythe sioniste d’un peuple en perpétuel combat pour sa survie et justifient les sacrifices de la jeunesse actuelle. Anat Yisraeli raconte comment, pour la première fois, elle remet en cause ces valeurs.

A la mémoire de mes frères bien-aimés, Efrayim et Dedy (David) Yisraeli

Les derniers rayons de lumière tombent sur les collines de Jérusalem. Une belle soirée remplies de douces senteurs descend sur Ein Kerem, sur la ravissante maison de pierre, sur les fenêtres bleues, sur le balcon du toit qui surplombe le paysage et touche les sommets des figuiers et des dattiers entourés de géraniums en fleurs. Des étoiles scintillent au dessus des pins. La Journée du Souvenir s’écoule ouvrant la voie au 55e Jour de l’Indépendance d’Israël. J’observe cette scène tranquille de la chambre louée qui a été mon home pendant ces deux jours, et je sais qu’aujourd’hui j’ai accompli un petit pas : je suis venue à bout du monstre tyrannique qui m’habite, et, pour un bref moment, je me suis arrachée à ses tentacules suffocantes. Pour la première fois en trente ans, j’ai refusé de céder à son emprise. Aujourd’hui j’ai tourné le dos au monstre, j’ai dédaigné son charme, je me suis écartée de ses abysses. J’ai triomphé du monstre national du deuil.

2.
Il y a 30 ans, alors que j’étais une jeune femme de 16 ans, s’est déroulé ici une guerre cruelle ; on l’a surnommée la guerre de Yom Kippour. Une fois terminée, deux de mes frères avaient été tués. Deux frères fort jeunes, dans la vingtaine, à l’aube de leur vie, deux frères que j’admirais dans mon innocence, et un jour ils disparurent. Mais aujourd’hui, c’est comme si tout le monde les connaissait, tout le monde connaît l’horrible histoire de leur mort, tout le monde est affligé par l’énormité du désastre. Mes frères ne sont plus avec nous mais le mythe qui est né avec leur mort continue à s’amplifier, à grandir en force, à se développer. Le mythe sioniste, héroïque et tragique, un mythe qui justifie notre présence ici, qui donne sens et objectif à nos vies et à nos actes, un mythe qui m’unit à tous les gens autour de moi, qui m’élève même plus haut dans une échelle sociale invisible, un mythe qui introduit mes frères dans le panthéon éternel du sionisme séculaire, le Saint des Saints de l’Etat d’Israël, et m’élève au rang sublime de membre d’une "famille endeuillée".

3.
"La famille endeuillée" est un concept exclusivement israélien qui est tissé à l’intérieur d’une large toile d’idées, de cérémonies et de valeurs. La famille endeuillée fait partie du génie de la nation israélienne, un credo jeune mais puissant.

Dans ce concept, la famille endeuillée jouit d’une véritable reconnaissance. En retour, sans s’en rendre compte, elle entretient et protège le mythe : le mythe des jeunes soldats qui sont morts, qui étaient, sans aucune exception, des êtres parfaits, plus grands que la vie, qui sacrifièrent volontairement leur vie pour la patrie - et surtout, dont la mort était nécessaire et inévitable, une partie intégrante du destin juif-sioniste, une condition indispensable pour que nous puissions continuer à vivre dans ce pays.

Le mythe de la chute de la Force de Défense israélienne est si puissant et si attrayant qu’il séduit de plus en plus de jeunes gens qui aspirent au statut exaltant qu’il accorde, qui se portent volontaires pour combattre en première ligne, sachant que s’ils meurent ils récolteront cette reconnaissance. Plus important, ils croient en toute innocence dans l’axiome qui ne peut être mis en doute, qu’une guerre éternelle et une accumulation sans fin de victimes sont le prix à payer pour que nous puissions vivre ici.

4.
Pendant de longues années j’ai persévéré corps et âme, à nourrir et entretenir mon propre mythe familial. Entretenir le mythe donnait du sens à ma vie et subrepticement orienta son cours dans presque chaque domaine. Sans m’en rendre compte, je remplissais un contrat non écrit avec l’Etat d’Israël, et j’en ai respectueusement observé tous les termes et toutes les conditions : pour moi, je préservais le mythe familial qui constituait un acte accompli, petit mais attractif, dans le musée national mythologique ; et en retour, la société israélienne m’accordait reconnaissance, honneur et valeur comme la porteuse et la représentante d’une légende locale familière.

Cet accord non écrit entre moi et l’Etat était permanent et allait exercer sa force en diverses occasions et divers lieux. Mais une fois par an, il était offert en représentation à la nation entière. Ce jour y est spécialement consacré : le Jour du Souvenir pour ceux qui sont tombés dans les guerres israéliennes.

5.
Chaque année, à la Journée du Souvenir, une foule importante et variée se rassemble au petit cimetière du kibboutz où je suis née : des membres du kibboutz, mes proches, des membres d’autres familles endeuillées, d’anciens compagnons de combat et d’école rendant loyalement hommage à leurs amis décédés, des représentants de l’armée sous l’apparence de jeunes officiers embarrassés, et d’autres. Tous se réunissent pour la cérémonie annuelle, contribuant au contrat secret.
La pompe militaire, les prières et les chants émouvants nous rappellent les axiomes tacites par lesquels nous avons vécus ici pendant 50 ans et qui ont été inculqués à nos enfants : que nous tous, que nos jeunes, nos hommes et nos femmes aussi, nos enfants et nos aînés, sont des soldats involontaires dans une guerre sans fin pour la survie. Les soldats morts sont la preuve absolue de cette vérité et qu’il en sera toujours ainsi. Ils ont donné leur vie pour la cause et en appellent à nous pour que nous nous souvenions toujours de leur noble sacrifice, sinon de suivre leur exemple et rejoindre les rangs sélects de ceux qui sont tombés. Ceux qui sont tombés sont le miracle sublime et l’idéal du sionisme, l’essence de l’israélisme, sa justification, le facteur habilitant. Les soldats morts sont nos nouveaux saints.

Leur mort représente aussi à la fois la continuation des morts de l’holocauste, qui est commémoré une semaine plus tôt, et sa négation. Ensemble, ils fournissent une raison d’être absolue et sublime et une justification pour notre vie ici.

Les guerres dans lesquelles ils sont tombés trouvent leur origine dans la nécessité existentielle qui est notre destin pour toujours.

A la cérémonie annuelle dans le petit cimetière du kibboutz, ceux qui sont tombés et leurs familles sont honorés royalement et reconnus pour le rôle national qui a été placé sur leurs épaules. En retour, les familles jouent leur rôle et démontrent par leur présence leur consentement à se sacrifier et à payer le prix, confirmant la justesse des axiomes sanctifiés : ceux qui sont tombés, la mort et la guerre sont l’essence de notre expérience et le roc de notre existence.

6.
La nuit descend sur les montagnes de Jérusalem et un grand calme m’a envahi. Aujourd’hui, je n’étais pas présente à la cérémonie annuelle qui s’est déroulée dans le petit cimetière de mon kibboutz. Après 30 ans, j’ai osé ne pas y aller. Pour un moment j’ai osé m’extirper du dur engrenage de mes valeurs et de mes croyances, j’ai osé les regarder de l’extérieur et essayer de les décrire. J’ai cherché à en comprendre les éléments et j’ai placé un petit point d’interrogation hésitant après chacun de leurs axiomes. Pendant un moment, j’ai vaincu le monstre du deuil national qui vit en moi.

Traduit de l’hébreu en anglais par Edeet Ravel.
Traduit de l’anglais en français par Edith Rubinstein.

On peut entrer en contact avec Anat Yisraeli via : anati@oranim.ac.il

P.-S.

Anat Yisraeli
Décembre 2003

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0