Accueil du site > autres > L’ONU, alliée des femmes ? - II

L’ONU, alliée des femmes ? - II

dimanche 30 novembre 2003, par Dominique Foufelle

Quand on y regarde de plus près, la démarche généreuse, ou pour le moins favorable aux femmes, de l’ONU, largement épaulée par la Banque mondiale et le FMI, change de visage. En effet, la notion protéiforme de "surpopulation", largement critiquée par les féministes du Sud, recouvre une théorie raciste, sexiste et profondément perverse, qui présente les femmes latinas, indiennes, noires, arabes et asiatiques comme "trop prolifiques" et par là coupables de leur propre pauvreté, responsables de la faim dans le monde et de la pression sur l’environnement. La féministe allemande Ingrid Ströbl, qui a payé ses réflexions de la prison, a dénoncé vigoureusement les politiques internationales de population comme une "sélection" eugéniste qui passe en premier lieu par la mise en coupe réglée des corps des femmes autorisées ou non à se reproduire. Même s’il a été largement démontré que le problème environnemental majeur de la planète réside dans les schémas de production et de consommation des pays riches qui, avec 20% de la population mondiale, consomment 85% des ressources et produisent 80% des déchets polluants, de fait, plus qu’éliminer la pauvreté, il semble s’agir d’éliminer les pauvres. Pour cela, les politiques de contrôle de la fécondité des femmes constituent un enjeu majeur.
Or d’où viennent ces politiques ? Certes, le mouvement féministe, peut se sentir en quelque sorte appuyé par des instances comme le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), qui a repris une partie de son discours. Cependant, l’instance principale qui travaille actuellement dans ce domaine est l’Agence internationale pour le développement (AID, ou USAID, agence de coopération du gouvernement nord-américain). Les (auto)attributions de l’AID en matière de contraception sont immenses. D’abord, l’AID finance la recherche internationale, en se concentrant sur les contraceptifs peu chers et de longue durée destinés à contenir la fécondité des femmes pauvres du Sud, depuis le Norplant qui dure cinq ans, jusqu’au "vaccin contraceptif", qui serait permanent et équivaudrait à la stérilisation mécanique. Ensuite, l’AID finance la traduction et la publication dans des dizaines de langues des résultats de ses recherches expérimentales "grandeur nature" sur les femmes du Sud, et la distribution de ces publications, en particulier auprès des "décideurs", notamment gouvernementaux. L’AID promeut également la formation d’unités de recherche démographiques dans chaque pays, fournissant les ordinateurs, les programmes et la formation correspondante en statistiques démographiques. Par ailleurs, l’AID centralise les commandes de contraceptifs à l’échelle nationale et parfois régionale, et a confié la question de leur transport et stockage à une entreprise appelée "Matrix international". Enfin, l’AID forme le personnel de santé publique de nombreux pays et lui fournit les contraceptifs qu’elle juge bons afin qu’il les diffuse parmi les femmes. Il arrive même que l’AID fournisse aussi les pharmacies privées, comme au Salvador par exemple, où n’existe pratiquement qu’une seule marque de contraceptif hormonal. De sorte qu’en matière de contraception, la seule chose dont l’AID ne se charge pas est la production, qui est majoritairement le fait de laboratoires nord-américains et européens.
Pourtant, les agissements concrets de l’AID sur le continent latino-américain et aux Caraïbes ont été stigmatisés à de nombreuses reprises. Fréquemment accusée d’être une espèce de paravent de la CIA dans une région où l’influence nord-américaine a souvent pris un tour brutal, l’AID a aussi été accusée à de nombreuses reprises de fomenter la stérilisation forcée des femmes, tout particulièrement noires et indiennes. Mais le plus frappant est que c’est précisément l’AID que l’ONU avait chargée de coordonner les préparatifs du Forum des ONGs de la conférence de Pékin pour la région latino-américaine et des Caraïbes. Et, alors que les préparatifs de Pékin sont déjà commencés, en novembre 1993, durant la VIe rencontre féministe LAC, seules deux Brésiliennes font connaître publiquement leur indignation face à cette intervention de l’AID dans leur mouvement. Il s’agit précisément d’un des déclencheurs de la polémique sur l’institutionnalisation qui traverse le mouvement féministe de la région depuis les années 90 - d’autres clivages existant bien entendu dans le mouvement féministe de la région.

Les micro-crédits pour les femmes : une politique à double fond


Le considérable développement des politiques de micro-crédits pour les femmes achève d’illustrer la collusion entre intérêts privés, FMI, Banque mondiale, ONU et AID, dans une même perspective néolibérale éminemment préjudiciable aux femmes. Il est inquiétant de voir combien d’organisations féministes et de femmes se battent précisément pour développer ces micro-crédits.
Si le mécanisme de la dette comme facteur d’aggravation des inégalités entre Sud et Nord a été abondamment dénoncé, les politiques de micro-crédits pour les femmes pauvres font actuellement, en revanche, l’objet d’un engouement sans précédent. Or il ne s’agit pas d’autre chose que du droit, ou du "devoir" des femmes à s’endetter, en même temps que d’une manière de faire entrer dans les circuits bancaires du Nord les immenses "gisements d’épargne", souvent organisés par les femmes, qui existent dans le Sud. Il s’agit de "mobiliser cette épargne, de la faire servir au financement de l’économie, de l’orienter vers les projets […] les plus rentables" [4].
Nous nous appuierons ici sur le passionnant travail de la féministe belge Hedwige Peemans Poullet sur la Grameen bank, fondée en 1983 au Bangladesh par Mohammad Yunus, professeur d’économie diplômé aux États-Unis, et qui constitue le principal modèle des initiatives de "micro-crédit" pour les femmes. [5] Elle explique comment "le projet de lutter contre la "paupérisation" en endettant tous les pauvres (traduction en langage bancaire : en leur donnant accès au crédit) fait l’objet d’une promotion sans précédent. Outre l’aide fournie dès le début par la Banque centrale du Bangladesh, Yunus a pu compter, en 1981-1982, sur un fonds de 80 000 dollars octroyé par la Fondation Ford et sur 3,4 millions de dollars octroyés par le Fonds international de développement agricole des Nations unies (FIDA). Mais le soutien idéologique est encore plus considérable. Le président Clinton considère qu’il faudrait octroyer le prix Nobel au fondateur de la Grameen bank […] [il] a annoncé que le gouvernement américain s’engageait [à promouvoir le micro-crédit] notamment par le biais de l’USAID. […] La Banque mondiale et le FMI soutiennent activement toutes les initiatives du type Grameen bank.". ONU, FMI, Banque mondiale et AID : nous retrouvons bien ici tous les "bienfaiteurs" des femmes, unis derrière Washington, où avait lieu, en 1997, le Sommet du micro-crédit, présidé notamment par Hillary Clinton. Elle poursuit : "l’essentiel de l’offensive idéologique a été menée du côté des organisations de femmes. En mai 1995, en vue de la IVe conférence mondiale sur les femmes, le rapport du PNUD consacrait la plus grande partie de son dossier à dénoncer les inégalités et discriminations dont les femmes sont victimes [… et] affirmait que si les femmes sont "restées" si pauvres, c’est qu’elles ne sont pas assez endettées. […] En fait, le thème n’est pas nouveau. Il était déjà présent à Nairobi, en 1985. […] En 1989, la Banque mondiale a crée un groupe de travail sur les femmes et le crédit." Tant et si bien qu’après Pékin, "ce n’était plus l’appauvrissement spécifique des femmes (conséquence des politiques d’ajustement structurel découlant précisément de l’endettement des Etats ou conséquence des privatisations des terres agricoles découlant de la mondialisation) qui faisait désormais l’objet du scandale majeur mais bien le fait que des coutumes patriarcales discriminatoires ou des exigences bancaires inadaptées empêchent les femmes pauvres de jouir de l’égalité face à l’endettement".
Or, suivant l’analyse de Peemans Poullet, il faut d’abord remarquer que dans de nombreux pays, les femmes organisent entre elles toutes sortes de formes d’emprunts et de prêts et ne sont donc pas des victimes passives attendant d’être sauvées par les banques. Ensuite, s’il n’est pas certain que les femmes s’enrichissent grâce au micro-crédit, il est net en revanche qu’au Bangladesh par exemple, "les femmes pauvres fournissent un travail rémunéré à plus de 11.000 employés de la Grameen bank, dont la grande majorité, surtout parmi les cadres, sont des hommes. Alors qu’à la base, les femmes, comme présidentes de groupes, font en partie du travail bénévole". Quant aux intérêts des prêts exigés par la Grameen bank, ils sont de 20%, c’est-à-dire supérieurs à ce qui est demandé par les banques normales, et largement supérieur au taux zéro qui préside à la circulation monétaire informelle dans la plupart des systèmes traditionnels. Or précisément, les initiatives du type de la Grameen bank ont pour but principal de capter pour le marché l’immense "trésor caché" que constituent ces systèmes économiques traditionnels, largement tributaires des femmes.
Peemans Poullet rappelle par ailleurs que les systèmes de protection sociale européens ont été construits depuis le XIXe siècle sur des modèles mutualistes qui, un peu comme les systèmes traditionnels actuels du Sud, n’impliquent ni épargne individuelle, ni taux d’intérêts. Le projet de Yunus, exactement inverse, s’en prend directement à la protection sociale par le biais du crédit à taux d’intérêt : "Selon une étude faite sur les emprunteurs, si 25% des emprunteurs restent pauvres, c’est pour des raisons de santé. Donc Yunus a lancé des assurances santé, retraite, éducation… […] Yunus veut remplacer la protection sociale par des mécanismes de marché". Et comme elle le souligne, les "entreprises de Yunus ne s’arrêtent pas là. Entreprises de pisciculture, de télécommunications : au Bangladesh, Yunus est au premier rang pour les opérations de privatisation des biens et services publics." On voit ici encore comment les programmes "d’aide aux femmes" soutenus par l’ONU se combinent harmonieusement avec les politiques prônées par le FMI et la Banque mondiale.
Peemans Poullet conclut avec une clarté méridienne : "Il y a quelques années, la problématique de la paupérisation des femmes était une question centrale pour les féministes alors que les femmes faisaient peu l’objet des préoccupations des ONGs. Aujourd’hui, beaucoup d’ONG se préoccupent des femmes mais la pauvreté de celles-ci n’est pas analysée comme un processus, c’est-à-dire comme le résultat d’un rapport de genre et d’un rapport capital/travail. […] Les opérateurs de micro-crédits présentent la pauvreté des femmes comme un "état de nature " et leur propre intervention comme une passerelle vers un "état de culture" où les femmes, qu’il faudrait continuellement "encadrer, former, initier" , auraient finalement prise sur leur destin. Or, la réalité est exactement inverse. Les pays en développement et les femmes populaires de ces pays sont "rendues pauvres "par les programmes d’ajustement structurel et la sauvagerie de la globalisation. " Par exemple, dans le domaine de la santé, au lieu d’ouvrir des hôpitaux gratuits, les autorités préfèrent privatiser les système de santé et prêter aux femmes des sommes microscopiques pour monter des projets "productifs" balayés à la première difficulté, mais leur permettant de dégager quelque argent… qui sera englouti immédiatement dans l’achat de médicaments pour leurs enfants. Par ce mécanisme, les femmes doivent affronter un surcroît de travail, doublé d’un appauvrissement quasi systématique, tandis que les cliniques et les laboratoires pharmaceutiques prospèrent proportionnellement. Derrière le but affiché "d’aider" les femmes, les plus appauvries par le modèle de développement dominant, non seulement le micro-crédit ne produit pas l’effet escompté, mais encore il appauvrit les femmes et permet le renforcement du modèle néolibéral qui leur est si préjudiciable. Le micro-endettement permet de poursuivre la mise en coupe réglée du Sud et l’enrichissement du Nord, tout en aggravant la situation des femmes et en détournant l’attention des origines réelles de leur oppression-exploitation. Par un véritable phénomène de "Novlangue" généralisé, toutes les réalités s’inversent : les affameurs deviennent les rédempteurs et les armes du système néolibéral, raciste et patriarcal, apparaissent comme autant de mains charitables tendues vers les femmes pauvres du Sud.

Déserter l’ONU ?


Soulignons encore une fois qu’observée de beaucoup plus près, au cas par cas, la situation est certainement bien plus complexe et nuancée.
Les mouvements sociaux, en particulier le mouvement féministe, et même les ONGs les plus institutionnalisées, ont certainement obtenu des victoires qu’il serait injuste de négliger ou de réduire à de simples concessions d’un système ONUsien absolument machiavélique. Cependant, il nous semble important de maintenir une perspective critique et une certaine dose de défiance envers le système ONUsien, si empressé d’asseoir une légitimité passablement contestée sur la "participation" de la "société civile". En effet, quand on observe sur le moyen terme à la fois les effets de ses stratégies sur les mouvements sociaux et les résultats concrets de ses politiques sur la population de la planète, le bilan est pour le moins mitigé. Après presque un demi-siècle de travail ONUsien pour la paix, le développement et le bien-être de l’humanité, la situation a considérablement empiré, en particulier pour les pays "en voie de développement" et pour les femmes qui y sont nées.
Pendant cette période en revanche, et plus particulièrement depuis la chute du Mur de Berlin, l’ONU est parvenue à se constituer en référence centrale dans les grands débats qui portent sur la "gestion planétaire". Elle a su mettre en place un système qui lui permet de récupérer le travail (pratique et conceptuel) des mouvement sociaux, transformés en ONGs de gestion. Derrière les mécanismes de "participation" de la "société civile", se dessine plutôt une subtile dénaturation des propositions alternatives, en particulier portées par le féminisme. L’ONU crée ainsi progressivement une pensée et une action de plus en plus unifiée ou unique, qui prétend substituer la planification et l’administration paisible du statu-quo à la recherche d’alternatives réelles.
Face à l’opinion, et aux mouvements sociaux, l’ONU essaie de se présenter comme une instance qui "rattraperait" les catastrophes provoquées par la brutalité des politiques du FMI, de la Banque mondiale et de l’AID. Une analyse critique de ses politiques dans les dix dernières années montre pourtant qu’elle constitue une pièce centrale du dispositif de mise en place du nouvel ordre mondial néolibéral. Violence et persuasion, coercition et consensus : voilà un scénario connu. Ce qui est plus surprenant, et terriblement ironique, c’est que la légitimité de ces politiques internationales repose en grande partie sur l’image que l’ONU a réussi à se donner, notamment comme protectrice de "l’Humanité", et sur la "participation" de la "société civile" à ce processus. Au centre de cette logique, on trouve les femmes. Les premières affectées par la pauvreté et la détérioration de l’environnement impliquées par le "développement" ONUsien, elles sont aussi celles qui réalisent une grande partie des propositions concrètes de solutions ou d’alternatives. Leur grande soif de participation, leur responsabilité envers les générations futures, leur sens pratique et leur immense capacité à travailler à des coûts défiant toute concurrence, constituent une disposition sociale que l’ONU entend exploiter à fond. Une fois constatés les résultats accablants de ces politiques, pour les femmes notamment, et le paradoxe pervers qui consiste à les faire participer à leur propre "destruction", n’est-il pas temps pour les mouvement sociaux, et en particulier pour les féministes, de rompre ces dangereuses liaisons et de reprendre leur pleine autonomie idéologique et organisationnelle ?

Article paru sur http://multitudes.samizdat.net - Multitudes 11 : Hiver 2003

P.-S.

Jules Falquet – hiver 2003

Notes

[4] M.Lelart et J-L Lespes, "Les tontines africaines, une expérience originale d’épargne et de crédit", Revue d’économie sociale, n°5, juillet-septembre 1985, p. 157-159

[5] H. Peemans Poullet, "La miniaturisation de l’endettement des pays pauvres passe par les femmes…", Chronique Féministe, "Féminismes et développement", n°71/72, février/mai 2000, Bruxelles, p. 60-66.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0