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Une analyse féministe critique du système des organisations internationales

L’ONU, alliée des femmes ?

dimanche 30 novembre 2003, par Dominique Foufelle

Cet article analyse la stratégie du système onusien pour neutraliser les mouvements sociaux contestataires en les faisant "participer" à son projet de "bonne gouvernance" mondiale, à travers l’exemple du mouvement féministe latino-américain et des Caraïbes. En étudiant les "politiques de population" des institutions internationales et la question du micro-crédit pour les femmes, on voit comment l’ONU parvient à se présenter comme "alliée" des femmes et à embrigader dans son entreprise une partie du mouvement féministe, alors qu’elle applique des politiques désastreuses pour les femmes, en particulier pour les femmes pauvres du Sud.

Cet article [1] tentera d’analyser l’interpénétration croissante des discours et des pratiques des institutions internationales d’une part, et des mouvements sociaux, des ONGs et de la fameuse "société civile" d’autre part - en prenant l’exemple du mouvement féministe latino-américain et des Caraïbes.
Nous nous demanderons si ces instances internationales ne tentent pas de détourner à leur profit le travail et la légitimité du mouvement des femmes et féministe pour imposer un développement "consensuel", en réalité diamétralement opposé tant aux intérêts des femmes qu’aux analyses radicalement tranformatrices du féminisme. D’autres travaux nuanceront sûrement cette première perspective, mais pour l’instant, il nous semble urgent de rompre avec un certain angélisme vis-à-vis du projet ONUsien de mise en place d’une "bonne gouvernance" mondiale. En effet, malgré un certain nombre de critiques superficielles, sur le fond, ce projet semble devenu le seul horizon de la plupart des mouvements sociaux progressistes, que l’on avait connus plus imaginatifs.

Les Conférences de l’ONU et la " bonne gouvernance " mondiale


Vues sous un angle "positif", les institutions internationales acceptent de plus en plus un certain nombre de notions mises en avant par les mouvements sociaux, devenus plus institutionnalisés et plus propositifs, en vue d’une meilleure gestion des graves problèmes qui affectent la majeure partie de l’humanité. Vue autrement, cette tendance peut être analysée comme la progressive ONGisation des mouvements sociaux, aspirés par des logiques d’institutionnalisation et de légitimation largement fomentées par le système ONUsien : ces mouvements sont non seulement neutralisés, mais amenés à contribuer à la mise en place d’un nouvel ordre mondial totalement opposé aux intérêts des populations initialement mobilisées.
On gardera à l’esprit que toutes les ONGs ne se ressemblent pas, que leur rôle et leur positionnement politique ont évolué historiquement, et qu’elles possèdent une marge d’autonomie et de manœuvre qu’on ne saurait leur dénier sous peine de tomber dans une perspective déterministe. Le système ONUsien pour sa part possède, comme on l’a dit, des failles et des contradictions considérables. Cependant, il a l’avantage de compter avec des moyens matériels et humains infiniment supérieurs à ce que les mouvements sociaux peuvent jamais espérer, et surtout, de posséder une stabilité et une stratégie à moyen et long terme qui le rendent particulièrement efficace.
C’est dans ce cadre qu’il faut replacer le système des conférences mondiales organisées par l’ONU depuis le début des années 70. Système aujourd’hui extrêmement bien huilé, incluant des conférences décennales, des conférences intermédiaires à échéance de cinq ans et des conférences préparatoires puis de suivi à dates et lieux fixes officiellement annoncées par l’ONU, de manière à permettre ou susciter la participation des secteurs invités à prendre part au débat. Dans la mesure où chaque année, ou presque, un nouveau thème est abordé, il y a de quoi tenir en haleine aussi bien les médias que les mouvements sociaux, et tout particulièrement celui des femmes, qui sont concernées transversalement par la plupart des problématiques. L’ONU a ainsi réussi à engranger un important capital de sympathie et à se constituer en un interlocuteur presque incontournable dans la plupart des grands débats internationaux, fournissant la plupart des données chiffrées utilisées et déterminant les calendriers de mobilisation. Stratégie de positionnement d’autant plus intéressante que le système ONUsien a également réussi à faire accepter assez largement son projet de "bonne gouvernance mondiale", un terme assez flou qui repose sur le caractère "participatif" du processus, réaffirmé depuis 1996 avec la création d’un nouveau statut consultatif plus ouvert pour les ONGs.

Portrait de l’ONU en parrain


Dès 1975, l’ONU organise une "décennie de la Femme", inaugurée par une conférence internationale à Mexico, suivie d’une conférence intermédiaire à échéance de cinq ans réalisée à Copenhague, et close par une Troisième conférence tenue à Nairobi en 1985. La Quatrième conférence mondiale de la femme, qui a lieu à Pékin en 1995, couronne un deuxième cycle de dix ans et une période d’intense activité onusienne à propos d’autres thèmes qui intéressent de très près les femmes : le développement durable, à Rio en 1992, les droits de la personne, à Vienne en 1993, et les questions de population, au Caire, en 1994. Au cours de cette dernière conférence notamment, face à l’union de différents États catholiques et musulmans contre le droit des femmes à disposer de leur corps, l’ONU réussit à apparaître comme le principal allié "protecteur" des femmes. Enfin, pour évaluer les résultats de la mise en œuvre de la "Plate-forme de Pékin", une évaluation quinquennale, baptisée "Pékin+5", a eu lieu en 2000 à New York, couronnant momentanément ce dense échafaudage.
Certaines analystes jugent éminemment positives la Plate-forme et les stratégies d’action issues de Pékin. Le fait est que dans de nombreux pays, des ministères ou secrétariats d’État féminins ont été créés dans le cadre de l’application des engagements pris à Pékin ; un peu partout dans le monde on a assisté à des changements législatifs en faveur des femmes et dans de nombreuses instances nationales et internationales, d’importants - quoique insuffisants - budgets ont été dégagés pour promouvoir "l’équité de genre". Pour beaucoup de féministes, du Nord comme du Sud, la Plate-forme de Pékin constitue désormais un outil indispensable qui oriente leurs revendications. Selon leur perspective, elle est l’heureux résultat de leurs stratégies de lobbying qui ont permis l’adoption du paradigme du mainstreaming, terme vague aux contenus multiples qu’on peut résumer par l’inclusion de la "perspective de genre" dans l’ensemble des problématiques.
Cependant, le phénomène le plus intéressant à observer est la façon dont l’ONU a réussi peu à peu à absorber les activités des organisations de femmes dans ses propres conférences. En effet, en 1975, à Mexico, certaines féministes avaient réalisé un ensemble d’actions en dehors de la conférence, notamment pour dénoncer celle-ci comme une tentative de récupération de leur mouvement. Au contraire, en 1995, le Forum des ONGs était organisé par l’ONU elle-même, et suscitait une exceptionnelle participation des femmes et du mouvement féministe à l’échelle mondiale, avec pour principal objectif de se faire entendre précisément par l’ONU et les gouvernements. Ce dispositif "participatif" est particulièrement bien illustré par la Conférence de Pékin, où l’ONU chapeautait tout à fait explicitement les deux événements : la Conférence officielle des gouvernements et le Forum parallèle des ONGs, en définissant soigneusement les mécanismes destinés à intégrer et séparer les deux. Le Forum avait lieu plusieurs jours avant la Conférence et à quarante kilomètres de celle-ci. Afin d’éviter toute interférence incontrôlée, le seul canal de communication officiel prévu était un bref compte-rendu, à la Conférence gouvernementale, de la présidente du Forum - désignée d’avance par l’ONU. De surcroît, le gros du travail était réalisé en amont, l’ONU souhaitait faire en sorte que dans chaque pays, les ONGs (féministes, de femmes et mixtes) se rapprochent du gouvernement en place, afin d’établir si possible un seul rapport sur la situation des femmes et une seule série de recommandations. Il était même prévu de faire inclure - de manière assez arbitraire - des représentant-e-s d’ONGs dans les délégations gouvernementales. Ce système favorisait à la fois la perte d’autonomie du mouvement face aux États respectifs et la minorisation des positions féministes, noyées dans un consensus large. De plus, l’ONU avait clairement défini d’avance les thèmes qui devaient être évoqués dans les rapports, région par région, en prenant soin d’indiquer les possibles sources d’information et le type d’indicateurs, principalement quantitatifs, qu’elle souhaitait voir utilisé. Enfin, l’ONU, à travers diverses instances, mettait d’importants financements à disposition des ONGs ou de consultantes particulières - généralement issues du mouvement féministe - pour l’élaboration de ces rapports et pour permettre à des femmes du monde entier de se rendre à Pékin.

Le débat des féministes latino-américaines et des Caraïbes sur l’institutionnalisation ou ONGisation de leur mouvement - qui commence lors de leur VIe Rencontre continentale de 1993 au Salvador, et se poursuit avec vigueur une fois éteints les feux de la conférence de l’ONU lors de leur rencontre suivante au Chili, en 1996 - permet de mieux saisir les effets de cette politique. La rencontre du Chili constitue en quelque sorte le point culminant de la critique portée par le courant "féministe autonome" qui se poursuit cependant, quoique avec moins de passion, lors de la rencontre de 1999 en République Dominicaine. [2] Le fait est qu’à l’heure actuelle, et malgré des différences de pays à pays, le mouvement féministe semble devenu un vaste champ d’ONGs professionnalisées. Simultanément, la vie quotidienne des femmes (alimentation, éducation, santé, logement, travail, etc) empire de manière dramatique sous les effets de la mondialisation néolibérale-capitaliste.
En regroupant les réflexions critiques du courant "autonome" de ces dernières années, on peut résumer l’analyse comme suit. D’abord, l’inflation des financements internationaux pour les questions "de genre" a fomenté des luttes sororicides entre groupes pour l’accès à ces ressources, la concentration du pouvoir et la réduction du mouvement à quelques grandes ONGs captant la majeure partie des financements. Simultanément, pour obtenir ces fonds, les groupes doivent prouver leur "compétence" et se professionnalisent de manière accélérée, recrutant comptables et expertes "en genre" au détriment d’une militance politique choisie et volontaire. Le mouvement se transforme en somme d’organisations qui se cristallisent en institutions de plus en plus bureaucratisées, donnant lieu au phénomène de "l’ONGisation". Pour une plus grande efficacité, les ONGs se regroupent en réseaux internationaux spécialisés, perdant en bonne partie leur ancrage local et leur travail quotidien pour se concentrer sur la participation aux événements internationaux. La volonté de transformer totalement le système se mue en une série de revendications d’aménagements et d’améliorations partielles, en une liste de propositions législatives abstraites et de mini-projets locaux destinés à répondre à l’urgence de la misère des femmes. On observe le même phénomène quand on constate comment apparaissent et évoluent les "thèmes" du féminisme régional, qui se transforment au rythme des conférences de l’ONU et des priorités des agences de financement. Il en va ainsi de thèmes vedettes depuis le début des années 90 comme le "pouvoir local" des femmes et leur participation politique : le pouvoir était précisément l’un des deux thèmes principaux que devaient aborder les rapports préparatoires à Pékin de la région latino-américaine et des Caraïbes. L’intitulé même des thèmes varie selon le bon vouloir des agences financières, chaque année les priorités changent. Pour atteindre un semblant de consensus dans les déclarations internationales et répondre aux attentes des sources de financement, la lutte pour l’avortement libre et gratuit devient effort pour la maternité volontaire, la remise en cause de l’hétérosexualité comme système devient bataille pour la tolérance des multiples "préférences sexuelles". Enfin, la succession effrénée de conférences et de réunions de l’ONU aux quatre coins de la planète absorbe le temps et l’énergie des femmes et des groupes féministes, et provoque chaque fois des dépenses considérables que seul le financement extérieur permet d’affronter. Apparaît une sorte d’élite féministe d’"expertes du genre", percevant souvent des honoraires très attractifs et particulièrement bienvenus face à la crise de l’emploi dans la région, tandis que la militance "de rue" diminue et que les femmes du commun s’éloignent du mouvement. En conclusion, l’analyse féministe autonome latino-américaine et des Caraïbes dénonce la dépolitisation du mouvement et sa perte d’autonomie conceptuelle et organisationnelle - et par conséquent de radicalité et de potentialité transformatrice.
Certes, quand l’on se place d’un point de vue plus global, on constate que le processus de transformation des mouvements sociaux en ONGs possède ses logiques internes. Cependant, il est intéressant de voir comment il est aussi le résultat d’une politique délibérée de l’ONU pour susciter des "partenaires", une "société civile" - bien moins menaçante qu’un mouvement social, politique ou révolutionnaire- qui puisse l’aider dans la mission qu’elle s’est fixée. Dans cette mise en place d’une administration mondiale globale, les ONGs deviennent peu à peu des "sous-traitantes" pleines de créativité et de savoir-faire, peu onéreuses, qui exécutent, expérimentent et renouvellent sans cesse les politiques internationales de l’ONU. Les données statistiques et politiques que l’ONU fait ainsi remonter pour mieux les traiter selon ses propres perspectives lui fournissent à la fois une information précieuse et la possibilité de re-transmettre ces informations sous une forme qui lui convienne, afin de "créer l’opinion".

Politiques de population : qui contrôle la fécondité des femmes ?


Le Conseil de population, crée en 1950 par le milliardaire Rockefeller, est un des premiers à présenter le concept de "surpopulation" comme une menace pour le développement, concept repris dès 1962 par l’ONU qui le déclare "problème mondial numéro un". En 1969, c’est le président de la Banque mondiale, Mac Namara, qui suggère de centraliser les politiques de population de l’ONU : apparaît alors le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP).
En 1972, la conférence de Stockholm laisse entendre que l’augmentation de la population mondiale produit un impact négatif sur l’environnement. En 1973, George Bush, alors représentant des États-Unis auprès des Nations unies, déclare : "aujourd’hui, on ne peut plus dire que le problème de la croissance de la population soit une question privée. Il requiert l’attention des dirigeants nationaux et internationaux". À l’initiative des pays industrialisés, l’ONU organise sa Première conférence mondiale sur la population, en 1974, à Bucarest. En 1975, la Conférence de Mexico sur la femme ne manque pas de faire le lien entre instruction des femmes, pratiques matrimoniales et comportements de fécondité [3]. Or, alors qu’à Bucarest, la plupart des pays du Sud s’opposent aux plans de l’ONU en matière de politiques de population, les considérant comme un reflet des intérêts de l’impérialisme nord-américain, en 1984, lors de la deuxième conférence de l’ONU sur la population, à Mexico, ils se sont presque tous convaincus de la nécessité de réduire leur croissance démographique. Lors de la Conférence suivante, en 1994 au Caire, l’ONU réussit même à se poser en grande alliée des femmes face aux intégrismes catholique et islamique, en défendant leur accès à la contraception. Mais s’agit-il vraiment de "libérer" les femmes ou simplement de réduire leur "dangereuse" fécondité ?

Suite de l’article

Article paru sur http://multitudes.samizdat.net - Multitudes 11

P.-S.

Jules Falquet - Hiver 2003

Notes

[1] Ce texte constitue la version courte d’un article plus complet, contenant toutes les références nécessaires, et abordant également les questions du développement durable, du tourisme, des OGMs et de programmes concrets en Amérique Latine et aux Caraïbes, comme le Plan Puebla Panamá, à paraître début 2003 chez Karthala, dans un recueil de textes sur le genre et le développement dirigé par Jeanne Bisilliat.

[2] La région latino-américaine et des Caraïbes possède une longue tradition de rencontres continentales organisées de manière autonome par le mouvement, depuis 1981, permettant notamment de faire le point sur l’état du féminisme et ses stratégies. Le débat sur "l’autonomie" du mouvement, un des axes récurrents de questionnements internes, s’est déplacé de l’autonomie face aux partis politiques à la question du financement et de l’influence idéologique du Nord et/ou des institutions internationales. Sans cesser de participer aux rencontres féministes latino-américaines et des Caraïbes, le courant "féministe autonome", apparu avec clarté après la VIIe rencontre, au Chili en 1996, a réalisé deux rencontres spécifiques, en 1998 en Bolivie et en 2001 en Uruguay, afin d’approfondir ses positions.

[3] Une des conditions posées par les États-Unis pour signer avec le Mexique le Traité de libre échange qui les unit depuis 1994, était précisément la réduction de la fécondité des Mexicaines.

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