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Babels : troisième génération

dimanche 30 novembre 2003, par Dominique Foufelle

L’affirmation selon laquelle "Babel est née comme outil du FSE" répond-elle à la réalité ? Babel est bel et bien née (le féminin n’est nullement un hasard !) avec le FSE et pour le FSE. Se réduit-elle à cette vision minimaliste ? Pas sûr.

Entre-temps, et logiquement, l’interprétation de Babels au cours du FSE 2003 en est le (trop) fidèle reflet : annulée, quand, faute de public, les séminaires l’étaient ; bousculée, quand les langues des intervenant(e)s, information si difficile à obtenir et obtenue tardivement, changeaient à la dernière minute ; sous pression, quand la presse s’en mêlait… Mais enthousiaste et dynamique, la plupart du temps. Voici trois visions entrelacées, maigres échantillons de la multiplicité des actions de Babels, pour tenter de capturer un instant de la mosaïque babélienne : celui du FSE 2003.

Forum social européen : 11 novembre 2003, Paris


Premier guide en "Babélie" : le regard de l’interprète, signé Emmanuelle.
Première impression, la distance ! Entre la Mairie d’Ivry et la salle de repos Babels, c’est le trek.... L’enregistrement s’y fait sans heurts, les dossiers sont prêts : chaque interprète prend connaissance de son programme. Pas plus de deux sessions par jour. C’est d’ailleurs un maximum, pour un travail très fatigant. Reste à repérer les lieux… À pied, jusqu’au grand cinéma Pathé, où je vais interpréter, puis bibliothèque François Mitterrand, métro et arrivée à Bobigny pour une réunion sur l’Assemblée des femmes qui se déroule le lendemain. Paris, du sud au nord. Soit, plusieurs heures de métro…
Deuxième jour, deuxième impression : l’enthousiasme. Combien de femmes sont présentes dans cette plénière d’ouverture ? Le nombre et la diversité des participantes m’impressionne. Il pleut sans cesse et, pourtant, les gens continuent à faire la queue, trempés, pour payer leur accréditation. Le nombre d’organisateurs bénévoles FSE ou de Babels est également étonnant. Chacun s’affaire de son côté…Changement de décor l’après-midi. Réunion générale Babels. Près de mille interprètes sont présents ! " Je n’ai toujours pas reçu mon programme, qu’est-ce que je fais ? ",. " C’est la première fois que je fais ça, est-ce qu’il y aura un pro dans ma cabine ? ",. " Comment je fais pour me faire rembourser mon trajet ? ", … Les anxiétés fusent au milieu d’un enthousiasme généralement partagé. Chacun est venu de son coin d’Europe pour participer au mouvement en le faisant bénéficier de ses compétences. Mais le stress du grand saut prévu pour le lendemain se lit sur certains visages…
Au troisième jour, l’engouement me gagne. Babels a organisé, avec d’autres groupes (revue Mouvements, atelier de resymbolisation, entre autres), un séminaire sur la place des mots, des symboles et des langues dans le mouvement altermondialiste. Nous briefons rapidement les interprètes : en plus de leur travail habituel, nous leur demandons d’être attentifs à tous les problèmes rencontrés au cours du séminaire. Dans les cabines, on s’agite, on se relaie et on essaye tant bien que mal de suivre la rapidité des discours sur scène. On fait connaissance. On s’est déjà vu ? Peut-être, sûrement, difficile d’en être certains, car les cabines sont formées avec des personnes différentes à chaque session. Aux plus audacieux, Babels demande de sortir de la cabine, pour expliquer, sur scène, au public et aux intervenants, quels sont les problèmes concrets qui ont fait obstacle à leur travail d’interprétation et ce qu’ils signifient pour la bonne transmission des idées. J’ai préparé un petit topo sur l’invisibilité des interprètes/traducteur(trice)s, le fait qu’ils/elles se trouvent toujours au milieu, entre deux voix et qu’on ne les écoute jamais alors qu’on les entend tout le temps… Non seulement, les interprètes ne sont plus invisibles, mais l’intervention de l’interprète de la langue des signes et de Rachilde, président d’IVT, a créé une ouverture. Des sans-voix se sont exprimés…
Quatrième jour, Ivry-sur-Seine dans le "grand Pathé". L’endroit me plaît. C’est confortable… Une petite salle Babels aux canapés bien accueillants. " Se réunir ici c’est comme un détournement de site, comme si on se rassemblait au McDonald’s !", estime une copine sociologue, Sonja K. Le nombre de personnes, organisateurs bénévoles, intervenants ou interprètes, continue à m’impressionner. Le travail est intense, éprouvant. On interprète pendant plusieurs heures d’affilée.... Il nous faudrait une pause toutes les demi-heures ! La soif nous taraude. Le mal de gorge. Il faut rester concentré... Nos esprits sont divisés en deux : une partie qui écoute, l’autre qui parle ! En deux langues ! Mais le séminaire sur la peine de mort auquel je travaille est passionnant.
Cinquième jour de travail : dernier séminaire, dernière ligne droite, avant la grande manifestation ! Chacun discute de ses impressions : difficile d’avoir une vue d’ensemble. Les interprètes travaillent en une étonnante proximité avec les sujets des séminaires sur lesquels ils interviennent, mais restent privés de vision globale. La concentration nécessaire à chaque événement signifie qu’on n’a pas eu le temps de circuler dans le FSE. J’en ressors fatiguée, mais contente : le travail a été enrichissant, personnellement comme pour le mouvement, et les rencontres stimulantes… Au final, une envie de poursuivre le travail avec Babels !

Autant de visages que de " missions "


Les efforts déployés par les Babéliens pour gérer les problèmes logistiques sont impressionnants, compte tenu du fait qu’aucun d’entre eux n’était permanent, soit, payé pour le faire. Il a fallu imaginer des solutions pratiques à l’éclatement des débats sur quatre sites : où loger les interprètes, pour réduire leur temps de transport ? Comment leur assurer un repas le midi ? Comment organiser leur emploi du temps, quand on ne reçoit les informations nécessaires que quelques jours avant ? Où se trouve l’eau ? Disposeraient-ils d’un lieu où se reposer entre deux sessions ? Qui veut bien se charger de l’accueil et de la permanence ? Jusqu’à quelle heure ? Ne devrait-on pas chercher des "chefs de salle", chargés de jouer les interfaces entre les orateurs et les interprètes ? Les outils développés par la petite équipe qui a planché sur tous ces problèmes s’enrichissent aujourd’hui des remarques des volontaires. D’aucuns venant avec une solution sous le bras : qui, un forum, qui, un chat, qui, une idée pour améliorer le formulaire d’inscription ou la répartition des interprètes par débats, etc. La construction collective qui s’annonce promet d’être intéressante. Et ardue, crise de croissance oblige.
Au nombre de ces outils, la dynamique de réseau, dont Babels-Italie est un exemple éclatant. L’Italie compte environ 300 inscrits, dont la plupart "expérimentés" [1] et professionnels ET militants en même temps. C’est-à-dire, qu’ils s’inscrivent dans le processus du changement du monde comme individus en premier lieu, comme interprètes et membres d’un réseau linguistique, après. Une caractéristique du pays, qui jouit d’une tradition très forte en matière d’engagement social. Pour beaucoup de jeunes, et de moins jeunes, qui boivent chaque jour leur café équitable et travaillent comme bénévoles pour les Femmes en Noir, ManiTese ou d’autres encore, Babels offre le moyen de mettre leurs compétences linguistiques au service du "monde qui veut changer". Depuis le début, Babels-Italie a entrepris un travail avec les étudiants et les professeurs des écoles d’interprétariat et Traduction à Forli, Milano, Napoli, Quartu S.Elena, Roma, Trieste, Firenze (depuis une semaine !), avec les facultés de langues et de communication internationale de plusieurs villes, ainsi qu’avec les membres des principales associations d’interprètes (qui ont compris, bien évidement, que les fora sociaux sont absolument "hors marché" !). Ce n’est pas tout : au bout d’un an à peine, Babels-Italie célèbre la mise sur pied d’une équipe de professeurs des écoles d’interprétariat, transversale au pays, qui travaillera dans 4 ou 5 villes pour proposer, chaque mois, les "Babels-exercices" en cabine, et aider ainsi les "première expérience" à améliorer encore leur niveau.

Ça ne fait que commencer....


Rapportés aux ambitions post-florentines, les progrès accomplis laissent cependant songeurs. Les intervenants galopent toujours dans leurs interventions, pressés qu’ils sont d’occuper au maximum un temps de parole qu’ils partagent souvent à une dizaine. Le vocabulaire ? toujours aussi ardu. L’annonce de la langue des intervenants et de leur ordre de passage, pratiquement inexistante. Les pauses, rarissimes. Et le système du travail "en relais", complètement méconnu : le fait que, dans certaines conférences, les interprètes traduisent à partir de l’interprétation de l’un d’entre eux et non depuis le discours de l’orateur. Une technique courante, mais qui suppose un débit autre que celui pratiqué par la plupart des intervenants !
Et reste le problème, crucial, de faire comprendre aux organisateurs et aux orateurs l’importance pour les interprètes de connaître à l’avance les mots-clés, les sujets des interventions, les sigles utilisés dans le débat et les langues des intervenants (changées parfois à la dernière minute, sans nous prévenir, comme si pour un interprète, traduire de l’allemand vers le français ou de l’italien vers le chinois était la même chose !). Un minimum, pour permettre aux interprètes de bien travailler, avec précision, compétence et professionnalisme - et dans le respect de leur travail.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir assisté aux réunions de préparation du FSE à Paris, ni d’avoir alerté, très souvent, sur le rôle de l’interprétation. Excédés, certains Babéliens n’ont pas hésité à interrompre leur travail, à monter sur scène pour expliquer l’importance de ralentir le débit ou à protester dans le micro de leur difficulté à suivre l’orateur. Peine perdue, très souvent. Les interpellés faisaient amende honorable. Pour repartir de plus belle deux minutes plus tard ! Se sont-ils donc donné la possibilité de transmettre ? Le séminaire sur le sens des mots, la place des langues et des symboles au sein du mouvement des mouvements, a permis de mettre certains de ces problèmes en lumière, tout en affirmant l’apport des interprètes et traducteurs à un meilleur partage des connaissances.
Heureusement, le long chemin de la reconnaissance des langues, de la communication comme "moyen de justice", de la globalisation des droits et des différences culturelles, a déjà gagné les contre-G8 ou le Forum Social Mondial. Babels est partie prenante du processus de création du Premier Forum de la Méditerranée. Babels-Espagne et Babels-Italie y jouant bien sur un rôle beaucoup plus important, géographie oblige. Dans le Forum de la Méditerranée, les interprètes sont des " compagnons en cabine " de chaque prise de décision de Babels. A la réunion de Naples en juillet 2003, une enseignante est "sortie de sa cabine" pour faire part de son point de vue : tout le monde considéré la chose comme la plus naturelle au monde...

P.-S.

Emmanuelle Rivière, Silvia Prati et Stéphanie Marseille, de Babels Royaume-Uni, Italie et France – 27 novembre 2003

Notes

[1] Babels mêle niveaux d’expériences et militantisme. Le formulaire d’inscription en ligne distingue entre "première expérience", "occasionnel", "expérimentés" et "professionnels".

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