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Intégrer le genre dans l’altermondialisaton

dimanche 30 novembre 2003, par Joëlle Palmieri

Annick Coupé, Syndicaliste, porte-parole du G10, est intervenue jeudi 13 novembre lors de la plénière du FSE intitulée « Apport du féminisme aux mouvements sociaux ». Sa contribution amène constats, chiffres, et est axée essentiellement sur l’urgence de prendre en compte des politiques de genre au sein des mouvements.

Au lendemain du 1er Forum social européen de Florence, au moment du bilan, nous avions fait un constat quelque peu amer : on comptait une minorité de femmes parmi les intervenants des séances plénières et des séminaires, et parfois même aucune ! Comme s’il n’y avait pas de femmes capables de parler de la mondialisation, pas de femmes militantes, pas de femmes engagées dans les réseaux associatifs ou syndicaux, pas de femmes chercheuses... On touche là au problème de la représentation et du pouvoir auquel n’échappe pas le mouvement altermondialiste qui, comme les mouvements sociaux en général, reproduit en son sein les schémas de fonctionnement actuel de la société et les rapports de domination hommes/femmes. Cette faiblesse dans la visibilité renvoie sur le fond à la difficulté de faire émerger la question du genre comme une question politique à part entière dans les débats du mouvement altermondialiste.

Genrer les conséquences de la mondialisation

C’est ce constat qui a conduit à la décision de réunir une Assemblée européenne pour les droits des femmes qui s’est tenue hier en amont de ce FSE. Cette assemblée a réuni près de deux mille personnes, des femmes en majorité, et a permis de rendre visibles toutes les inégalités vécues par les femmes sur le continent européen mais aussi leurs résistances et leurs luttes. Ces débats ont montré la volonté des femmes présentes d’articuler les revendications de genre, liées aux discriminations et aux inégalités qui perdurent et la lutte contre la mondialisation libérale.
Le mouvement altermondialiste, à travers son mot d’ordre d’un autre monde est possible, porte bien le mot d’ordre de luttes contre toutes les discriminations, en particulier contre toute forme de sexisme, et de luttes pour l’égalités des droits. Mais lorsqu’on aborde les conséquences de la mondialisation, c’est toujours d’un point de vue général, à travers un filtre qui se veut universaliste mais qui gomme ainsi les particularités. Cette difficulté, on la retrouve dans tous les mouvements sociaux qui ne portent pas suffisamment d’attention aux inégalités vécues par les femmes. Il y a urgence à reconnaître et à dire ces inégalités et dire qu’elles traversent toutes les catégories de la population. Les dire, c’est prendre les moyens de se battre contre, l’ignorer c’est se l’interdire.
Le libéralisme produit des inégalités sociales de plus en plus importantes, de la précarisation et de la pauvreté, tout le monde dans ce Forum social européen en sera d’accord, et cela fait l’objet de nombreux débats durant ces trois jours. Mais si on parle salaires, nous ne pouvons oublier que par exemple, en France, le salaire moyen net des hommes reste supérieur de 21% à celui des femmes, pour des emplois à temps complet, pour un nombre d’années d’études identiques et une expérience professionnelle semblable. Nous ne pouvons mettre de côté que les femmes occupent plus de la moitié des contrats à durée déterminée alors qu’elles représentent seulement 46 % des actifs, que 30 % des femmes salariés sont à temps partiel, mais seulement 5% des hommes. On continue de justifier le temps partiel comme un moyen pour les femmes de concilier vie familiale et vie professionnelle, alors que le développement du temps partiel concerne essentiellement des emplois peu qualifiés, sous-payés et avec des horaires totalement contradictoires avec la vie familiale . Près de la moitié des femmes salariées travaillent le samedi et 24 % d’entre elles travaillent le dimanche !

Une pauvreté largement féminine

Cela conduit au développement de phénomènes de pauvreté très sexués : 80 % des salariés pauvres sont des femmes, à cause notamment des emplois à temps partiel, et donc à salaire partiel pour des emplois déjà très peu qualifiés.
Au printemps dernier, nous avons connu un mouvement social très fort en France, qui portait notamment sur la question des retraites. Une lutte contre un projet gouvernemental dont l’objectif était, et il a réussi, de faire travailler les salariés plus longtemps pour toucher une retraite plus faible. Ce mouvement, qui a duré plusieurs semaines, a connu des grèves et des manifestations très importantes a peu porté le fait que les femmes allaient particulièrement être pénalisées avec cette réforme. En 2001, la moyenne des retraites touchées par les hommes était de 1461 euros par mois, pour les femmes, cette moyenne était de 848 euros, soit un écart de 613 euros ! 83 % des titulaires du minium vieillesse sont des femmes... Seules 39 % des femmes ont pu faire valider une carrière complète contre 85 % des hommes. Il est clair qu’avec l’allongement du nombre d’annuités nécessaires pour avoir une pension complète (41, puis 42 annuités), un nombre plus important de femmes retraitées seront en situation de pauvreté dans l’avenir. Et pourtant, cette question n’est quasiment pas apparue dans le mouvement social du printemps, ni dans les analyses et les mots d’ordre syndicaux.
Ces quelques exemples montrent bien l’urgence à prendre en compte la dimension de genre dans le mouvement social en général et dans le mouvement syndical en particulier, ce qui est loin d’être fait.

Des inégalités banalisées

En citant ces quelques chiffres, pris parmi tant d’autres, il s’agit de montrer que perdure une tolérance sociale aux inégalités que subissent les femmes. Comme si ces inégalités étaient moins graves parce vécues par les femmes. Imaginons l’inverse et que ces chiffres concernent les hommes... Ils seraient mis en avant par les mouvements sociaux, par les organisations syndicales et personne ne douterait de l’urgence de tout mettre en oeuvre pour supprimer ces discriminations ! En fait, si ces inégalités de genre ne sont pas mises en avant, c’est qu’elles sont considérées comme secondaires au vu des inégalités sociales en général. Parce que nous restons dans une vision malheureusement classique qui ne reconnaît pas la nécessité pour les femmes d’être considérées et traitées comme des individus à part entière, des individus autonomes. Le mouvement social reste sur un schéma traditionnel qui veut qu’une femme est avant tout la femme, la fille ou la compagne d’un homme et que son autonomie financière est secondaire ! Même si, par ailleurs, ce schéma est aujourd’hui largement dépassé dans la réalité : combien de femme seules, de femmes en situation de chef de famille monoparentales...
Il est donc fondamental que les analyses et les revendications portées par les mouvements sociaux, par le mouvement altermondialiste soient élaborées en prenant en compte les données de genre et qu’on en reste pas à des données tellement générales qu’elles font silence sur les discriminations vécues par les femmes au sein même des inégalités sociales. Faire cette analyse de genre, c’est se donner des outils pour combattre ces discriminations, mais c’est aussi gagner les femmes au combat social, à la lutte altermondialiste : voir que leur situation est prise en compte, que les inégalités qu’elles subissent dans tous les domaines de la vie professionnelle, familiale ou politique font partie des priorités de ce mouvement, c’est leur donner confiance pour s’engager dans ce mouvement.

Impliquer les femmes

Cela implique pour les femmes de prendre toute leur place dans ces débats ; c’est un espace politique à conquérir et à occuper car "naturellement", cet espace est surtout largement occupé par les hommes actuellement. Le mouvement altermondialiste se développe partout dans le monde, au plan international avec le FSM et les forums sociaux continentaux, mais aussi avec les forums sociaux locaux, il ne peut le faire sans intégrer pleinement la lutte contre les inégalités vécues par les femmes, sinon, il sera amputé d’une partie de la réalité sociale et ne pourra prétendre aux convergences de toutes les résistances ; il ne pourra surtout prétendre à construire véritablement et durablement un autre monde !
Le processus actuel de mondialisation libérale, de globalisation capitaliste est basé sur différents rapports de dominations : dominations de classe, domination de sexe et domination des pays riches sur les autres. Les luttes féministes, les luttes des femmes pour l’égalité entre hommes et femmes remettent en cause cet ordre économique et ce système de domination. En s’inscrivant dans le mouvement altermondialiste, le mouvement des femmes remet en cause la division sexuelle et internationale du travail. Les luttes des femmes constituent une remise en cause de la répartition des pouvoirs et des richesses dans la société, répartition injuste qui a besoin de la violence et des guerres pour faire durer ces différentes dominations. En luttant pour l’égalité des droits et leur émancipation, les femmes s’inscrivent au coeur des luttes contre la mondialisation libérale. Elles peuvent constituer une force vive dans les luttes de résistances internationales parce qu’elles sont porteuses de justice, de partage et d’égalité pour l’humanité entière. Pour reprendre un mot d’ordre du mouvement des femmes des années 70 : nos luttes changent la vie entière !

P.-S.

Annick Coupé – G10 – 13 novembre 2003

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