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Conditions sociales, économiques et juridiques des femmes face au fondamentalisme en 2003 - Le cas algérien

dimanche 30 novembre 2003, par Dominique Foufelle

J’aimerais parler des conditions économiques, sociales et juridiques actuelles des femmes face à l’intégrisme en Algérie. La violence perdure et la concorde civile promulguée en 1999 n’a pu arriver à bout du conflit, il faut savoir qu’il y a eu 880 morts depuis le début de l’année 2003 (chiffre juin 03) dont 400 fondamentalistes armés. C’est dire que l’absence de ce conflit au sein des médias, de l’opinion publique internationale montre que l’Algérie est devenu " une zone grise " et fait partie désormais des conflits oubliés.

L’effet conjugué de la crise économique et de la guerre a fortement ralenti la progression de la condition des femmes.
Le mouvement féminin a eu un impact politique important dans le déclin des islamistes armés mais une répercussion sociale quasi-nulle quant à l’amélioration de la condition sociale, juridique et économique des femmes.
Terrorisme, culture et tradition : la violence est le résultat de l’effondrement de l’ordre traditionnel local et non de la résurgence de la culture locale.

Précarité galopante


Le passage d’une économie socialiste à une économie de marché en 1994 a induit une précarité importante de la condition des femmes en Algérie.
1 - L’emploi ouvrier féminin, l’alphabétisation, l’accès à la santé, la scolarisation des filles, ont été fortement été sinistrés par la privatisation et le désengagement de l’Etat de ces secteurs clés du développement de la condition des femmes en Algérie : le taux de chômage des femmes est de 38 % contre 26 % pour les hommes ). Le travail ouvrier dans l’industrie de transformation (électronique), la sidérurgie ont été des secteurs clés du développement jusqu ’au milieu des années 80, date de déclenchement de l’Infitah, politique de libéralisation économique qui a aussi été adoptée par d’autres pays de la région comme l’Egypte.
Les femmes restent dans ce cas souvent des victimes, privées de ressources, de qualification et peu alphabétisées.
2 - Le déclenchement d’un conflit armé opposant les intégristes et l’armée algérienne en 1992 et qui s’est étendu à la société avec les massacres collectifs de populations civiles à plusieurs reprises entre 1996 et 2000 a provoqué des centaines de milliers de morts, hommes et femmes dans les couches défavorisées et ruralisées en particulier. Les femmes sont victimes d’autant plus qu’elles sont privées de ressources, de qualification, et restent peu alphabétisées (le taux d’ananalphabétisation est de 46 % ) dans les régions sinistrées souvent en milieu rural ou semi-rural et ayant peu de possibilité de chercher un emploi ou de trouver une insertion en dehors de leurs villages sinistrés, le taux d’analphabétisation et de chômage des femmes est le plus élevé au niveau national dans les régions sinistrées par les actions terroristes. (l’analphabetisation et le chômage touche la majorité écrasante des femmes victimes du terrorisme en milieu rural et semi-rural).

Impact de la mobilisation des femmes


Les manifestations des femmes contre l’intégrisme et la mobilisation de la société et de l’opinion internationale par le travail du mouvement féminin a eu un impact politique important dans le déclin des islamistes armés mais une répercussion sociale quasi-nulle quant à l’amélioration de la condition sociale, juridique et économique des femmes.
1 - Les manifestations du 21 mars 1994, 400 000 et 600 000 personnes composées majoritairement de femmes ont manifestés à Alger contre " l’intégrisme ".
2 - Durant la guerre civile, les associations de victimes du terrorisme, bien que dirigées et animées en majorité par des femmes, n’empêchent pas que la majorité des adhérentes de ces associations restent analphabètes, sans qualifications et font partie des couches les plus faibles et les démunies de la société. Le rôle politique central dans la résistance civile pacifique joué par les associations de femmes dans l’opposition aux intégristes n’a pas eu une incidence sur l’évolution de cette frange de la population féminine ciblée par le terrorisme.
3 - Plus de 5000 femmes ont été violées par les groupes armés entre 1993 et 1998. Aucun texte n’a été promulgué pour les protéger ou les prendre en charge, l’Etat algérien leur refuse le statut de victimes du terrorisme.
4 - Une seule association au niveau national, association féminine, a pu apporter une aide matérielle et recueillir 20 femmes violées par les terroristes. C’est dire l’importance du fossé entre le rôle politique et social des associations en charge de la condition de la femme - pourtant cinq femmes ont été nommées dans le dernier mouvement d’Abdelaziz Bouteflika.
5- Violences sociales contre les femmes
En 2001 dans l’une des régions les plus sécurisées d’Algérie, Hassi Messaoud, des assaillants au nombre de 300 ont torturé, violé et mutilé une cinquantaine de femmes accusées de prostitution. Venues la plus part de l’ouest du pays où elles ont été recrutées par des sous traitants pour des postes de femmes de ménage dans des sociétés multinationales agissant dans les hydrocarbures, elles ont été punies comme travailleuses en raison de leur statut économique et comme femmes en raison de leur condition. Les victimes n’ont pas été examinées par un médecin légiste, SOS Femmes en Détresse et des associations de femmes ont pu se porter partie civile ; malgré cela les rares agresseurs appréhendés ont été condamnés pour des peines minimes.

Le code de la famille, anticonstitutionnel


Les islamistes du MSP (déclaration Abou Djera Soltani, ancien ministre de la solidarité ), ont fait opposition, le 11 novembre 2003 à la réforme du code de la famille.
1 - Le code de la famille établi pour légiférer le statut des femmes
Les lois algériennes en matière pénale, civile et institutionnelle sont inspirées des lois françaises et sont plus ou moins adaptées aux normes internationales. Seul le code de la famille continue d’être étranger à l’esprit du droit international. C’est une loi qui légalise la discrimination et la soumission des femmes à l’ordre patriarcal, l’époux dispose du droit de divorcer, répudier sa femme, du droit d’avoir quatre épouses.
Pour se marier une femme doit avoir un tuteur, son père sinon son frère ou un membre proche de sa famille ; dans le cas contraire elle doit faire une demande au juge qui sera son tuteur. On peut arriver à des situations paradoxales où des femmes qui peuvent être ministres, magistrats ou même présidente de la république doivent avoir un tuteur pour se marier.
2 - Le code de la famille est anticonstitutionnel et continue depuis 20 ans à régir le droit des femmes.
Or la constitution garantit les droits et les libertés individuels et collectifs des citoyens et des citoyennes.
L’Article 29 stipule les citoyens sont égaux devant la loi sans que puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance de race, de sexe d’opinion ou de toute autre condition ou circonstance personnelle ou sociale.
Article 40 : la justice est fondée sur les principes de légalité et d’égalité. Elle est égale pour tous, accessible à tous et s’explique par le respect du droit.

Il faut rappeler que la norme juridique est souvent en retard par rapport à la norme sociale.
Le décalage entre le texte des lois et les pratiques politiques, juridiques et sociales dans un contexte autoritaire et parfois ouvertement arbitraire, continue de constituer la véritable constante nationale, et ce malgré le rôle central d’une société civile à dominante féminine dans la défense de l’Etat de droit face aux islamistes armés et du respect de l’égalité des droits constitutionnels en Algérie.

P.-S.

Chams Benghribil, chercheuse en science politique, adhérente SOS FD Algérie – 14 novembre 2003

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