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Laïcité

Tariq Ramadan ou la guerre des mondes

vendredi 14 novembre 2003, par Dominique Foufelle

Tariq Ramadan est présenté dans les médias comme « professeur », « intellectuel » et « philosophe ». Début octobre, il publiait une - longue - diatribe accusant des « intellectuels juifs », jusque-là universalistes, de verser dans le « communautarisme ». Il convoque, pour sa démonstration, les mêmes altermondialistes qu’il avait accusés, dans une tribune parue en juin dans Politis (n° 756), d’ignorer « le monde

musulman ».
Cet honorable correspondant, qui n’hésite pas à pratiquer la manipulation intellectuelle, l’amalgame et tous les artifices d’une rhétorique bien huilée, ne cache d’ailleurs pas un panislamisme qu’il travestit en universalité altermondialiste. En cette veille du Forum Social Européen (FSE) de Paris-Saint-Denis, la polémique sur la présence à ce même FSE du penseur islamique apparaît révélatrice à plus d’un titre. Beaucoup de choses ont été dites à propos de l’antisémitisme de Ramadan et de son communautarisme islamiste. Mais l’ensemble de ses écrits gagne à être connu. Surtout ceux qui concernent l’altermondialisation. Question liminaire : au nom de quoi Tariq Ramadan est-il invité à participer au FSE ? Parce qu’il « est un de ceux qui sont les plus écoutés et les plus audibles dans les banlieues", affirme sans broncher l’écologiste Noël Mamère. Bref, être « populaire », ou « popularisé par les médias », devient un gage de légitimité. Il suffit de réussir son casting : verbe haut et clair, mise impeccable, visage lisse comme le discours. Du moins en apparence. Si la barbe est discrète (un fin collier, rasé de près), l’obédience l’est aussi. Comme le vieux briscard du Front National, le jeune loup de l’islam politique est un personnage présentable.

Ramadan, donc, passe bien dans les médias. Même s’il dépasse les bornes. Justifier l’exception au nom de l’égalité républicaine, voilà une contradiction qui rappelle un passé pas si lointain. Un passé qui ne passe pas. L’époque où la République française laïque s’accommodait du fait que ses indigènes algériens ne soient pas soumis à la loi commune mais aux confréries religieuses locales. Normal : ils étaient « différents ».

Deuxième élément : outre les noms, prénom et qualités énoncées ci-dessus, Tariq Ramadan est aussi le petit-fils d’Hassan El Banna, fondateur du mouvement des Frères Musulmans (islamistes égyptiens). Il est aussi le frère de Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève et récemment exclu de l’enseignement public pour avoir justifié la lapidation des femmes « adultères » et la mutilation de la main des voleurs. Une famille que Tariq Ramadan n’a jamais reniée. Pire, il ne se prive pas, dans ses écrits, de faire l’apologie de la pensée et du combat de son grand-père.

La comédie (ou plutôt le « divertissement », au sens pascalien du terme) que nous donne abondamment M. Ramadan dans les médias français, se joue en plusieurs actes. D’abord, un premier texte, paru l’été dernier, culpabilise les altermondialistes. Puis le deuxième acte s’ouvre sur un autre texte présentant les « contradictions » du « monde musulman » (un concept toujours employé au singulier, ce qui est singulièrement révélateur).

On voit tout de suite que le « philosophe », en habile rhétoricien, sait manier les concepts occidentaux. Il évoque "un débat très occidentalo-centré" qui "sur le plan culturel, reste nourri par de vieux schémas coloniaux" et dont "le déficit de démocratie et d’ouverture... est aujourd’hui patent", par opposition à des valeurs portées par "les Musulmans" mus par des "dynamiques de libération sociale, culturelle, économique et politique... dans la majorité des pays musulmans (et qui s’expriment souvent dans et par l’islam)". Une version islamiste de la croisade du Bien contre le Mal.

Enfin la péroraison : "Il n’y aura pas d’avenir pour l’altermondialisme sans un dialogue fécond et ouvert avec le monde de l’Islam". Problème : de quel Islam parle-t-on ? Martelé au singulier, le concept ne recouvre qu’une seule acception : l’Islam politique à volonté hégémonique. Remarquons que, dans tous ses écrits, l’ « intellectuel » ne s’adresse jamais à des « citoyens » mais à des « Musulmans ». A l’époque où il réunissait, à Lyon ou ailleurs, ses disciples de l’Union des Jeunes Musulmans (UJM), dans des salles où, bien sûr, les femmes et les hommes étaient séparés, Tariq Ramadan tenait déjà un double langage. Un discours laïque pour les Occidentaux et un autre, teinté de religieux, pour ceux qu’il qualifie d’un concept alambiqué : "citoyens européens et nord-américains de confession musulmane". De Musulmans, quoi ! Il est bien évident que les Occidentaux n’entendront que la première formulation, et que l’oreille différemment exercée des autres (formée aux sous-entendus), sera sensible au second.

A cette mascarade, nous opposerons l’avertissement d’Edward Saïd : "L’intellectuel doit se mobiliser sans relâche contre tous les tenants de visions et de projets politiques fondés sur des textes sacrés, tous ceux-là dont les abus ne se comptent plus et dont l’autoritarisme ne tolère aucune contestation et bien entendu aucune diversité. La liberté absolue d’opinion et d’expression est le principal bastion de l’intellectuel laïque : en abandonner la défense ou tolérer les compromis sur l’un ou l’autre de ses fondements équivaut à trahir sa vocation ". Or, si l’on se réfère à ses propres textes, l’objectif de Tariq Ramadan est bel et bien le contraire de celui de l’intellectuel laïque : il prône en effet "la nécessaire libération idéologique, économique et politique de La Mecque" ! Dans le sens « révolution islamique », naturellement, pas Révolution française… L’idéologue voudrait réussir avec l’Islam (politique) ce que certains ont échoué à faire advenir avec le panarabisme. Une vision monolithique et islamo-centrée dont il stigmatise l’équivalent chez les altermondialistes ! Mais nous n’en sommes plus à une contradiction près.

Tariq Ramadan évoque des mouvements "qui s’expriment souvent dans et par l’Islam". Qu’il les nomme ! Quand il parle d’"opposition violente", de « groupes islamistes radicalisés » , s’agit-il des islamistes du GIA bouchers des maquis algériens, de la Djamia Islamyia auteur de l’attentat de Bali, de l’Al Quaida de Ben Ladden… ? Saïd Mekbel, journaliste algérien assassiné par cette "opposition violente », s’adressait ainsi à ses futurs bourreaux : "Dis-moi, toi, partisan du terrorisme ou terroriste toi-même, qui régulièrement m’envoies au journal toute une littérature dans laquelle on veut m’expliquer que les agissements terroristes sont faits et dirigés pour -je cite- « abattre la junte militaire au pouvoir », dis-moi, en quoi assassiner un maître d’école devant ses élèves, lui faire éclater la tête devant les enfants de la classe à coups d’armes automatiques lui qui n’avait au bout des doigts qu’un pauvre morceau de craie, dis-moi donc, toi le partisan de tout ça, en quoi cette exécution ignoble contribue à « abattre la junte militaire au pouvoir » ? ". Ça s’appelle, tout simplement, du terrorisme.

De fait, les progrès humains dans les pays à dominante musulmane sont davantage dus à des mouvements d’émancipation laïque (ATTAC Maroc, ATTAC Tunisie, résistance des femmes algériennes, créations artistiques des cinéastes iraniens...) qu’à ces « mouvements » que Ramadan ne nomme guère. Bien sûr, il ne s’agit pas de la modernité telle que ce dernier la conçoit : limitée à des avancées technologiques et à "des contacts virtuels", tout ce qui ne remet pas en cause certaines « valeurs », un mot qu’affectionne Tariq Ramadan. Reste à savoir quelles sont ces fameuses valeurs.

Enfin, l’homme du « monde » reproche aux altermondialistes de ne pas s’intéresser à ce qui se passe dans le "monde musulman". Mais lui-même, en tant que "professeur", a-t-il une seule fois pris la plume pour défendre le Pr Nasr Abu Zaïd , réfugié avec son épouse aux Pays-Bas ? Cet Egyptien est l’auteur d’un livre condamné par les théologiens de l’université de théologie d’Al Azhar (Le Caire), héritiers spirituels du grand-père de Ramadan. En tant que "philosophe", Ramadan a-t-il défendu le Dr. Hassan Hanafi, professeur de philosophie à l’université du Caire, accusé d’apostasie et menacé de mort pour avoir « discrédité » la même Al Azhar ? En tant qu’ « intellectuel » Ramadan a-t-il dénoncé la tentative d’assassinat de l’écrivain Naguib Mahfouz ? Tous Egyptiens comme lui. On ne l’a guère entendu non plus défendre la nigériane Amina Lawal, condamnée à mort pour « adultère » par un tribunal islamiste…

N’en déplaise à ceux qui veulent revenir aux "valeurs", un mot "tendance" y compris en Occident, la modernité réside non pas dans le retour aux sources mais dans la libération des archaïsmes. Ce qui passe entre autres, par le « meurtre symbolique du Père » : s’affranchir des hiérarchies et des autorités traditionnelles pour pouvoir, justement, créer de nouvelles valeurs.

Mais enfin pourquoi Ramadan est-il invité au FSE ? Et pourquoi n’y a-t-on pas invité M. Le Pen (ou sa fille), ou encore le très médiatique Ben Laden (il paraît qu’il est très écouté dans certains pays), au nom de la même légitimité, celle revendiquée par Noël Mamère. Certains mots peuvent tuer. Dommage qu’il n’en aille pas de même du ridicule, de la malhonnêteté intellectuelle et des clowns du cirque médiatique. Cela rendrait les concernés nettement plus prudents…

P.-S.

Farouk Mansouri, cadre d’entreprise et Hélène Michelini-Beldjoudi, journaliste

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