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L’Europe est-elle moins dangeureuse que l’impérialisme américain ?

jeudi 13 novembre 2003, par Josefina Gamboa

Après l’échec, (ou plutôt la réussite) des négociations de l’OMC à Cancun, des questions multiples se posent. Pour le bloc du G21 qui semblait se consolider, l’Europe symbolise un allié géopolitique, car moins "méchant" que l’impérialiste d’Amérique. Mais des intervenants de continents divers ont prouvé ce matin que les intentions de la Commission Européenne en matière de commerce international constituent une ménace réelle pour les hommes et femmes de cette planète.

Ouverture du Forum Social Européen, proprement dit, après une journée d’Assemblée de femmes. Et pour le début, un séminaire sur le déraillement de Cancun et le boycot et renforcement du mouvement social dans son action contre les accords de libre-échange internationaux.
Susan George d’Attac France, rappelant ce qui s’est passé à Cancun, abordait le sujet clé, celui de la marchandisation de l’agriculture et des aides et lançait un constat partagé qui recueillait l’approbation de la salle : il ne s’agit pas d’un problème entre le nord et le sud, mais un problème de classes, car c’est une lutte entre les gros producteurs et corporations contre la petite paysannerie. Cancun restera historique, entre autres, parce que c’est la première fois que des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique se sont unis en bloc pour un même combat. "Aux quatre producteurs africains de coton, on leur a dit de produire autre chose, des tulipes, des carottes, c’est aberrant", affirmait George.
Antonio Tricarico, représentant de la campagne pour la réforme de la Banque Mondiale, a résumé le vrai problème de l’échec de Cancun. "Pascal Lamy a passé pour un clown, car cette fois, l’atmosphère était tout autre, l’éxigeance générale était de rendre une agenda burocratique, technique, rétorique... politique." Selon lui, à Cancun on a exigé enfin aux technocrates de parler politique ou bien...de démissioner.

Malgré Cancun, le danger persiste


Certains n’ont pas fêté l’échec de ce positionnement fort des défavorisés, considérant que les pays "pauvres" auront perdu, car les Etats-uniens feront des accords bilatéraux les excluant. Mais la signification de cette union politique a un sens profond pour le mouvement social. Clare Joy, militante anglaise, rappelait qu’un an avant, "nous étions à Florence en train d’imaginer comment faire pour faire dérailler Cancun". Selon elle, l’OMC n’aurait pas pu choisir un endroit plus propice pour expliquer les inégalités qu’elle produit. Les hôtels luxueux, concentrés sur la plage, et bien séparés de la population locale, appauvrie et entassée à l’autre bout . Mais l’AGCS (Accord Général sur le Commerce et les Services), dont les négociations recommenceront le 15 décembre prochain, avance tout doucement, et l’Europe pousse ses membres à signer un accord, qui pourrait libéraliser le commerce et la privatisation de l’eau, de la santé, de l’éducation, même de l’importation de travailleurs migrants. Si l’AGCS se fragilise quand même progressivement, cela tient à l’action des syndicats, des pouvoirs locaux, qui devrait être renforcée. "Cet accord n’est pas, comme l’UE le soutient, un accord qui doit être placé dans l’agenda du développement", s’énervait Joy.

L’Europe prend cher


Manolo Pérez Rocha évalue depuis des années les effets pervers de l’ALENA (zone de libre échange d’Amérique du Nord) sur le Mexique, et maintenant il planche sur les relations avec l’Europe. Il a pu constater que les résultats des relations commerciales avec l’Europe sont progressivement déficitaires pour son pays, sans parler des cas de violations aux droits du travail qui ont été dénoncés à la Commission Européenne sans réponse. "Nous percevons l’Union Européenne comme une autre hégémonie, et non plus comme une alternative", affirmait-il. Car selon lui l’Europe cherche juste à obtenir les mêmes faveurs que les Etats-Unis ont su gagner en Amérique Latine. Arrachant des applaudissements, il a expliqué que le grand débat actuel au Mexique est sur la privatisation de l’eau, l’electricité et le pétrole, derrière lequel "il n’y a que des entreprises françaises". Claudia, de Redes de l’Uruguay ajoutait que la course pour le commerce mais aussi pour les ressources naturelles et la biodiversité fait que l’agenda de l’Europe soit exactement le même que celui des Etats-Unis, vis-à-vis du Cône Sud, où les entreprises européennes ont déjà fait d’immenses dégats.
Walden Bello, philippin et membre de Focus on the Global South exposa la vendetta que les USA ont juré aux pays qui ont osé conformer le G21 à Cancun. D’ores et déja, des fonctionnaires du Nord ont visité le Guatemala et le Costa Rica avec un seul message : si vous comptez intégrer l’accord de libre échange d’Amérique Centrale, il va falloir quitter le G21. "Les Etats-Unis ne veulent pas débattre, ils agissent dans le plan commercial comme dans le militaire, par la force, et le G21 représente un défi pour l’OMC", affirmait Bello.
Parmi les quelques interventions de la salle, un agriculteur espagnol a enfin résumé la matinée. "C’est quoi le progrès ? le Nord ou le Sud ? C’est le modèle de société qu’on veut. ll ne s’agit pas d’aides ou subventions sinon de politiques agraires, car à Cancun, il y avait 140 pays, mais aussi autant de corporations multinationales." José Bové disait la veille que selon les économistes chinois, 350 millions de paysans chinois disparaîtront quand la Chine rentrera dans l’OMC. De quoi s’inquiéter ?
Cancun a déraillé, certes. Un coup pour l’impérialisme, mais aussi un appel à renforcer la conscience de lutte pour que l’air ne soit pas bientôt privatisé. Manolo soulevait avec pertinence que dans un mois et demi, on fêtera les 10 ans du mouvement zapatiste qui est, sans doute, le premier pas qui a servi à construire et réveiller le mouvement de résistance globale.

P.-S.

Josefina Gamboa - 13 novembre 2003

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