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A Odessa, des femmes font renaître un quartier des eaux usées

lundi 31 mars 2003, par Manue

« Les habitants de Luzanovka n’ont pas appris les sciences de l’environnement dans les livres ou en regardant la télé, ils les ont apprises les pieds dans l’eau d’épuration inondant le quartier jusqu’au seuil de leurs maisons et dans leurs caves, et en respirant les vapeurs toxiques de la raffinerie voisine », explique Svetlana avant de raconter la naissance de "Mama-86-Odessa".

Svetlana est économiste. Elle vit à Luzanovka, un quartier industriel d’Odessa, en Ukraine. Elle fait partie du réseau Mama-86, ONG ukrainienne née à Kiev en 1990 lorsqu’une poignée de jeunes mères de famille à haut niveau d’éducation ont pris au sérieux leurs inquiétudes concernant la santé de leurs enfants après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (1986), et uni leurs énergies et compétences pour agir. Mama-86 est aujourd’hui un vaste et influent réseau national dont la mission est de sensibiliser et d’éduquer le public, en particulier les femmes, aux problèmes environnementaux et maladies liées, et de leur donner les moyens juridiques de défendre leurs droits en la matière.

Un terrible hiver qui pousse les habitants à réagir, et les femmes à coordonner


L’hiver 1995-96 fut particulièrement rude à Luzanovka, le quartier le plus bas d’Odessa, une ville qui jadis avait été une station balnéaire prisée au bord de la Mer Noire… Luzanovka est un quartier pauvre, affecté par la crise économique post soviétique, par le chômage et une perte généralisée de confiance en soi, et situé dans un environnement dévasté.
Le chauffage ne fonctionnait pas et la station d’épuration en surcapacité dégorgeait périodiquement ses eaux usées dans les caves et parfois jusque dans les rez-de-chaussée des 270 pavillons d’habitation du voisinage. « Les habitants n’en pouvaient plus de souffrir du froid, des rhumes et grippes qu’il causait. Ils ne supportaient plus de subir cette situation, impuissants à la changer, impuissants à faire valoir leur droit à vivre dans un environnement sain. Ils venaient à moi, me demandaient de les aider pour comprendre et trouver une solution », témoigne Svetlana.
En Mars 1996, après une nuit de lavage des citernes de pétrole dégageant des vapeurs épaisses de substances chimiques, 11 personnes ne se sont pas réveillées dans les maisons attenantes à la raffinerie. Seules six ont survécu, après réanimation. « Nous avons commencé à manifester en masse dans la rue, à bloquer la circulation, à protester auprès des autorités locales et à organiser des assemblées de quartier ».

Force du réseau Mama-86, mobilisation et victoire des habitants


En parallèle, Svetlana et d’autres femmes intégrées au monde du travail, préoccupées elles aussi par la santé menacée de leurs familles, ont commencé à investiguer les sources du problème. En 1997, elles sont entrées en contact avec le groupe Mama-86, qui avait déjà forgé à Kiev une solide expérience en matière de protection des droits environnementaux. La force du réseau Mama-86 et les nouvelles idées qu’il apportait encourageaient alors ces femmes à mettre leurs compétences professionnelles à la disposition des habitants. En 1998, l’organisation locale fraîchement créée, Mama-86-Odessa, aidait 80 familles à attaquer les autorités locales en justice pour inaction face aux multiples nuisances et accidents environnementaux.
Un litige à la cour de justice opposa alors les différentes parties sur le choix des solutions. Les autorités locales proposaient une reconstruction du système de lavage des citernes de pétrole, tandis que les habitants demandaient sa fermeture immédiate et sans condition. Ce conflit amena les membres de Mama-86-Odessa à organiser une campagne de soutien auprès du conseil municipal, en distribuant les numéros de téléphone de 100 élus aux habitants de Luzanovka. Ceux-ci prirent donc en main leur propre lobbying et finirent par obtenir gain de cause en 2000. En parallèle, l’action de Mama-86 à échelle locale et nationale permit d’obtenir un crédit supplémentaire pour terminer la construction d’une nouvelle station d’épuration.

Les oiseaux reviennent nicher à Luzanovka


« Les efforts unis de la communauté pour prendre part aux décisions environnementales concernant notre quartier nous ont fait prendre conscience de l’influence de chacun de nous sur l’environnement de la planète », conclut Svetlana. Et de mentionner avec un plaisir retrouvé les oiseaux et les tortues des marais qui réapparaissent progressivement dans ce « milieu naturel unique » aux abords du quartier de Luzanovka, sur la « magnifique côte de la Mer Noire, à 10 minutes du centre ville d’Odessa et de son million d’habitants ».
Forte de ses victoires récentes, l’organisation Mama-86-Odessa veut aller plus loin encore : « nous travaillons maintenant à faire classer Luzanovka comme réserve naturelle ». En attendant cette reconversion totale et achevée du quartier, la ligne téléphonique gratuite de soutien juridique mise en place par l’organisation va bon train. Les gens savent désormais à qui s’adresser !
A l’instar de cet exemple qui fait chaud au cœur à Odessa, le réseau Mama-86 a essaimé depuis sa naissance à Kiev il y a douze ans dans 14 villes d’Ukraine. Il est devenu un acteur incontournable des décisions environnementales et de gestion de l’eau dans le pays, et bénéficie d’un large relais par les mass medias. Son champ d’actions s’étend maintenant à l’échelle internationale, avec l’organisation de conférences et de stages sur la gestion de l’eau, et la participation, entre autres, au Caucus des Femmes pour le Sommet de Johannesburg 2002.

Pour plus d’infos, allez faire un tour sur leur site : http://www.mama-86.kiev.ua/
Et grand merci à Svetlana pour ce très beau témoignage !

P.-S.

Emmanuelle Piron, 16 mai 2002.

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