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Les porteuses d’eau

vendredi 30 avril 2004, par Martine Paulet

Marigots, puits insalubres, hygiène déficiente : on accuse les populations de ne pas faire bon usage de ce qui leur est donné. La réalité est ailleurs pour les Africaines.

Un soleil brûlant, l’inébranlable bonne humeur des Burkinabè, mon maquis préféré. Le Cartel, sur le bord du « goudron », où l’on peut savourer, le soir venu, les meilleures brochettes de bœuf de Ouagadougou accompagnées d’une bonne bière « bien tapée ». Rien n’a changé depuis mon séjour en 2001. La circulation est toujours chaotique. Voitures, motos, piétons, ânes et charrettes s’entrecroisent à un rythme effréné.
Je traverse la capitale en direction du quartier Gounghin, assise sur une mobylette P50, derrière Irène, une Burkinabè de 25 ans avec qui je me suis liée d’amitié lors d’un précédent passage. Nous allons visiter Djigui Espoir, une petite entreprise de transformation de céréales crée par des femmes handicapées. Dans les rues de poussière rouge, les femmes circulent avec un déhanchement sensuel caractéristique, drapées de couleurs flamboyantes. Elles reviennent du puits, leur bassine d’eau sur la tête. La chaleur est écrasante, mais leur cadence lente et élégante reste imperturbable. Elles me fascinent toujours, ces femmes fières qui portent avec noblesse le poids de leurs obligations.
Nous approchons du centre-ville. J’aperçois les pignons blancs de la grande mosquée, tout près du marché Rood-Woko. C’est le plus grand marché du Burkina Faso (« le pays des hommes intègres »), d’une capacité de 2.660 commerces, mais qui en abrite 10.000. J’anticipe les rues bondées, les senteurs de soumbala mêlées à celle des beignets frits, les marchands de tissus, les artisans, le concert insolite des embouteillages et des vendeurs de cassettes. Mais les commerces sont fermés ou ont disparu, les rues sont tristes et désertes. Je demande à Irène ce qui se passe : « Le marché a passé au feu en mai dernier. Le barrage était à sec ».
Le barrage de Loumbila et trois autres aux limites de la ville assurent l’approvisionnement en eau potable de la capitale (700.000 hab.). De mai à juillet, l’Office national de l’eau et de l’assainissement (ONEA) n’arrive plus à subvenir aux besoins, d’où l’urgence de construire le barrage de Ziga, sur la Volta Blanche, à 80 km au Nord-Ouest de Ouagadougou.
« La nappe phréatique a diminué, sur l’ensemble du pays, de un à trois mètres », confirme Jacques Gagnon, d’Oxfam-Belgique. Elle représente à peine 10% d’une ressource en eau qui se fait rare depuis 20 ans.
L’ONEA doit se battre depuis 1994 contre les privatisations réclamées par la Banque mondiale. En 1997, des bailleurs de fonds arabes, allemands et danois ont financé l’ouvrage de Ziga malgré les réticences de la Banque mondiale, relate Oubiga Yamba, ingénieur à l’ONEA. La société publique a pu finalement s’entendre avec la Banque mondiale, en 1999, à condition de faire appel à l’expérience de la Générale des eaux (Vivendi, France) : « C’est un contrat qui permet un transfert de savoir, mais qui se terminera lorsque le barrage sera en fonction », précise M. Yamba.

Les jours sans eau

Dans la petite cour arrière de Mme Toé, une dizaine de femmes transportent puis font bouillir et sécher le mil vendu dans les supermarchés. La fondatrice de Djigui Espoir se rappelle très bien la pénurie d’eau de l’été 2003. « On a fait au moins dix jours sans une goutte d’eau dans le robinet. On faisait la queue devant le forage du quartier. Les gens veillaient toute la nuit tellement le rang était long. »
Mme Toé, handicapée à une jambe, a créé Djiugi Espoir en 1996 pour être indépendante financièrement. « Les hommes ne veulent pas de femmes handicapées », explique-t-elle. Elle fait travailler 18 femmes. Plusieurs ont des enfants à charge. Seulement trois sont mariées. L’une a été « donnée à un vieux ». Depuis un an, Djigui Espoir utilise le moulin subventionné par Oxfam-Québec, qui lui a suggéré d’y employer une femme. « On n’avait jamais entendu ça avant ! » Mme Toé désigne en souriant une jeune femme timide mais énergique : « J’ai choisi Mariam, parce qu’elle aime prouver aux hommes que la femme est capable de faire les mêmes choses qu’eux ».
L’ONEA fournit l’eau courante à Djigui Espoir à un coût variant de 7.000 à 10.000 FCFA par mois (entre 10,70 et 15,20 euros, 100 francs CFA valant environ 15 centimes d’euro). Mais Mme Toé doit s’alimenter au forage comme les autres lorsqu’il y a pénurie. Puiser demande beaucoup de force et de temps. La pompe est manuelle. Les femmes doivent se dépêcher devant le besoin pressant des autres. Certaines perdent patience devant celles qui ont plusieurs récipients. « Elles se sont bagarrées et le gardien de la pompe s’est fâché. Il a fermé la pompe pendant deux jours et on a imposé une limite de deux récipients par personne. »
Dans le quartier Goudri, la pompe solaire du Centre régional pour l’eau potable et l’assainissement à faible coût (CREPA) a remédié à ces difficultés en 1996. Le CREPA est une institution inter étatique regroupant 15 pays d’Afrique de l’Ouest et du centre, créée en 1988 dans le cadre de la Décennie internationale pour l’eau potable et l’assainissement (1981-1990).
Une végétation luxuriante et des parterres de fleurs accueillent le visiteur au siège social du CREPA à Ouagadougou. L’eau pour les jardins provient des latrines, une réussite du CREPA en matière de filtration des eaux usées. Le CREPA a instauré un partenariat avec Environnement Canada en 1999. Ses experts collaborent avec l’Organisation mondiale de la santé. L’assainissement et l’hygiène font partie de son approche pour fournir un accès durable en eau potable aux populations à faible revenu tout en améliorant leur environnement et leur santé. Trop de gens entreposent encore l’eau potable dans des cours où l’on retrouve des excréments d’enfants ou d’animaux et des eaux souillées. Les villageoises puisent toujours de l’eau dans des mares où défèquent les adultes et du bétail.
L’installation solaire du CREPA dans le secteur 28 (Goudri) est équipée de quatre robinets, évitant ainsi les files d’attente et réduisant la peine. Elle est alimentée par une plaque d’eau souterraine, même pendant la saison sèche, contrairement aux deux pompes de l’ONEA, tout près, alimentées par le barrage. « Le problème, avec le solaire, c’est lorsqu’il n’y a pas de soleil. Les femmes ne peuvent pas s’approvisionner », critique Moumouni Ouédraogo, le trésorier du comité de gestion local. La pompe s’arrête à 16 h, mais les femmes revenant de travail se ravitaillent vers 18 h. « Et la nuit, on a des problèmes de vols » : sur 32 plaques solaires, 20 ont disparu. Des voleurs armés ont attaqué les deux gardiens. « On ne gagne pas assez pour payer les gardiens. Comment on va faire ? » Le comité de gestion n’a pu remplacer que huit plaques solaires. Même à 50 % du coût, il n’en a pas les moyens. « Parfois, on est un peu triste, parce qu’on gère quelque chose qui ne marche pas, mais on n’a pas le choix. »
Pendant la saison sèche, le prix à la fontaine de l’ONEA reste le même (60 FCFA), mais celui du porteur d’eau grimpe. Il ne vend plus qu’une barrique par jour, au lieu de cinq, à cause de l’attente. « Tout dépend des quartiers. Ici (à Gounghin), ça monte de 1.200 à 1.500 FCFA, mais un peu plus haut, à Pissy, c’est arrivé à 3.000, ce n’est plus à la portée des familles », s’indigne Mme Toé.
Pissy est un des quartiers les plus pauvres de Ouagadougou. C’est aussi là où habite la famille de mon amie Irène. Les ruelles de terre serpentent à travers les cases de briques beiges plantées au hasard. J’emprunte celle qui mène du forage à la case des parents d’Irène en transportant un seau de 10 litres d’eau sur ma tête. Je tente de regarder où je mets les pieds tout en gardant mon équilibre. Rien à voir avec la grâce des Africaines. Les enfants me regardent passer en se tordant de rire. « Nassara ! Nassara ! » (« la blanche », en moré, langue des Mossi qui forment 49% de la population burkinabè). Irène marche à mes côtés en rigolant. « Imagine ! On porte le double. » Je vois avec soulagement Fati, sa mère, m’attendre devant la case familiale pour me débarrasser du seau. Elle m’explique qu’avant elle devait marcher 45 minutes, plusieurs fois par jour, jusqu’au puits le plus proche.
Où l’eau n’était pas potable ! Fati utilisait un pagne pour tamiser les résidus et les cyclops (embryons du ver de Guinée). La dracunculose — vers de Guinée — s’attrape dans l’eau des mares ou de puits insalubres. Au bout d’un an, les cyclops se transforment en vers blancs courant sous la peau et pouvant atteindre jusqu’à un mètre de long.
L’accès à de l’eau potable à proximité du foyer réduit considérablement le fardeau des femmes, surtout pour celles occupant un emploi, m’explique Johanne Létourneau, représentante d’Oxfam-Québec au Burkina Faso. Très jeunes, les femmes doivent subvenir aux besoins de la famille. « Les mariage précoces, forcés, sont toujours d’actualité », en Afrique de l’Ouest. En période de sécheresse, les femmes consacrent la quasi-totalité de leur temps libre à l’approvisionnement en eau. C’est cause d’abandon scolaire des jeunes filles (le taux d’alphabétisation, d’à peine 19% au Burkina Faso, est plus faible encore chez les femmes).
Awa Ouedraogo, de la Marche mondiale des femmes, soutient que « la situation d’aujourd’hui n’est pas aussi cruciale qu’il y a 10 ans. L’État a fait de l’eau son cheval de bataille », mais, en milieu rural, les femmes doivent encore marcher des kilomètres pour trouver un puits.
« L’eau est insuffisante », répond sans hésiter une membre du groupement féminin Kootalema (« allons de l’avant », en langue bissa), quand je lui demande ce qui manque à Magourou, en pleine brousse, dans le département de Garango, à 170 km de la capitale. Nous sommes au mois d’août, la saison des pluies. La végétation est luxuriante, les arbres sont verts et les barrages bien remplis. Il est difficile d’imaginer le même paysage dans quelques mois, semi-désertique, les herbes séchées et les arbres rabougris.
Une vingtaine des 47 membres de Kootalema ont pris la peine d’interrompre leurs travaux pour m’accorder leur temps : « On a un champ commun. Quand la période champêtre arrive, on informe nos maris et ils nous autorisent à aller y travailler », m’explique l’une d’elles.
Kootalema est l’un des 25 groupements paysans du collectif Dakupa (« entraide » ou « solidarité », en langue bissa). Une ONG danoise, PIVHES, a fait appel à Dakupa pour ranimer les comités de gestion des points d’eau, rapporte Ali Zeba, un de ses animateurs. « De 1993 à 1998, le PIVHES a effectué 512 forages et mis en place des comités pour faire cotiser la population pour les réparations. Mais, en 2000, seulement 17 comités fonctionnaient encore. »
Dakupa promeut l’implication des femmes, mais c’est un processus de longue haleine. Selon la culture des Bissa, la femme ne doit rien dire en présence de l’homme : elle subit, elle écoute. « Pendant les assemblées », rapporte Pierre Morasse, coopérant pour CUSO (organisation canadienne de coopération internationale) partenaire de Dakupa, le collectif « installe les femmes en avant, pour qu’elles soient moins intimidées par la présence des hommes. Elles s’expriment ainsi sans gêne. »
À Niaogo, un village voisin, je demande aux femmes de Wousonkri (« Dieu est roi », en bissa) si elles préfèrent gérer entre femmes ou avec les hommes. Elles se regardent d’un air perplexe puis éclatent de rire comme si je venais de leur poser une question incongrue : « Toi-même, tu le sais ! Tu sais bien que la gestion est plus facile quand nous sommes uniquement entre femmes ».
Avant, les femmes s’approvisionnaient dans les eaux stagnantes des marigots (bras morts de cours d’eau) ou au puit d’un autre quartier, à plusieurs kilomètres. « Il fallait se lever a 3 h du matin pour aller chercher l’eau », rappelle l’une d’elles. « À pareille époque de l’année, c’était l’épidémie de choléra et de dracunculose. Maintenant, c’est pratiquement disparu. » Dans les comités de gestion, les femmes occupent les postes d’hygiénistes, « parce que ce sont elles qui nettoient », rapporte Ali Zeba, et parfois celui de trésorière, « parce qu’elle peuvent plus facilement faire cotiser les femmes et parce qu’on fait plus confiance aux femmes qu’aux hommes en matière d’argent ». Il y a une seule femme présidente, sur 59, dans le Garango. Les partenaires étrangers exigent que la question féminine soit prise en compte, mais c’est « la première éliminée lorsqu’il s’agit de revoir à la baisse le budget global », admet Sem Domana, expert de la problématique genre au CREPA, à Ouagadougou.
L’implantation d’un projet se fait rarement de manière participative. « Naturellement, on dit que les populations ne savent pas faire bon usage de ce qui leur est donné, mais la réalité est ailleurs », analyse Awa Ouedraogo, de la Marche mondiale des femmes. Chaque bailleur de fonds arrive avec sa propre stratégie, ses moyens, ses conditions et ses attentes. Les étrangers imposent leurs technologies, leurs modèles de pompe, et les pièces de rechanges doivent après être importées à grands frais.
À Roumtenga, la pompe ne fonctionne plus depuis deux semaines. Le mécanicien formé par le CREPA a remplacé le clapet plusieurs fois (au coût de 7.500 FCFA chaque fois), mais « la bonne pièce n’est pas disponible ici. Il faut l’importer et elle coûte… 30.000 FCFA » !

P.-S.

Mélanie Navarro, envoyée spéciale de Recto Verso au Burkina Faso - octobre 2003

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