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Un engagement poétique au Proche-Orient

mardi 30 septembre 2003, par Polixene

Membre de l’équipe du projet Ramallah Daily, dont elle est une des réalisatrices, Rania Stephan a filmé au début de la guerre des Etats-Unis contre l’Irak, le quotidien des palestiniens de Ramallah. A cheval entre mondes de l’art et du documentaire, entre Occident et Orient, entre production (elle a été assistante de Elia Suleiman sur Intervention divine) et création elle nous parle de la Palestine, du Liban, de l’art, de télévison...

Entretien réalisé en mai 2003, à Marseille à l’occasion d’une projection des Ramallah daylies dans le quartier Belsunce.

Pouvez-vous présenter votre parcours ?
J’ai la double nationalité française et libanaise, je suis basée à Paris. Je suis réalisatrice, j’ai commencé par faire des films expérimentaux en vidéo, je travaille maintenant comme assistante à la réalisation tout en continuant à réaliser mes propres films.

Comment êtes-vous passée du ciné expérimental au ciné documentaire ?
Mon travail personnel est toujours un travail de recherche. Mais, comme j’ai beaucoup travaillé en Palestine, je connais bien le terrain et on m’a contacté pour le projet Ramallah Daily pour que je m’occupe de la production. J’ai aussi réalisé deux des films du projet. Ramallah Daily c’est un projet d’Article Z une société de production basée à Paris et de son producteur Patrice Barrat. Il a proposé ces documentaires à Channel 4 en Angleterre. Le principe était de faire en trois minutes tous les jours, une petite histoire sur la vie quotidienne à Ramallah avant le début de la guerre en Irak et après le début des hostilités. Nous sommes partis à quatre, une réalisatrice, Simone Bitton, un réalisateur caméraman, Baudoin Koenig, une monteuse Danielle Gaynor et moi. Un deuxième réalisateur José Maldavski nous a rejoint plus tard. On filmait, on montait, on sous-titrait et on envoyait trois minutes chaque jour. Un travail d’équipe avec une vraie discussion autour de la ligne éditoriale à choisir ensemble, une approche documentaire avec un rythme de news, le rythme soutenu du quotidien, mais avec une approche documentaire. Nous étions basés dans les studios de PCS (Palestine Capital Studios) à Ramallah et secondés par des techniciens palestiniens.
(...) La première fois, je suis partie en résidence en Palestine en résidence d’artiste où j’ai réalisé une fiction expérimentale avec des palestiniens. Ensuite, j’ai continué à y aller, à faire mes propres projets, rencontrer des réalisateurs. Pendant deux ans, j’ai travaillé sur le long métrage d’Elia Suleiman « Intervention divine » comme son assistante. Je suis entrain d’élargir un peu mon horizon, mon travail est devenu peut-etre moins experimental, mais ça m’amène à travailler sur d’autres choses, comme la fiction.

Comment vous-êtes vous retrouvée à faire du cinéma expérimental en Palestine, Ca dénote d’une certaine forme d’engagement tout de même, de conscience sociale et politique...
C’était une bourse de résidence d’artiste proposée par l’Unesco. On m’a choisie sur dossier, parmi d’autres candidats. Je me suis retrouvée en Palestine, c’était une expérience incroyable. Je connaissais la question palestinienne, mais je n’aurais jamais imaginer y aller. Je connaissais la situation, mais pas dans le concret. C’était une experience bouleversante pour moi. J ’avais proposé ce sujet de film , Baal et la mort. J’ai pris un texte qui date de trois milles ans qui vient de la culture cananéenne, écrit sur des tablettes cunéiformes. J’ai trouvé ce texte extrêmement contemporain, extrêmement scénarisé. J’ai travaillé avec des palestiniens, et c’était pour tout le monde une expérience inédite... La plupart des acteurs palestiniens venaient du théâtre et n’avaient jamais joué devant une caméra , de mon coté, je n’avais jamais travaillé avec une équipe ni une production car je faisais tout toute seule avant. C’était une vraie aventure. Ce fut mon premier travail en Palestine avec le Jerusalem Film Institut, dont le but était de faire des stages pour former des palestiniens aux outils des médias. Les premiers techniciens de la télévision palestinienne sortaient de l’institut. C’était aussi une base de production pour des documentaires et des projets cinématographiques variés. Ils avaient des équipements et on a travaillé ensemble.

Et Ramallah Daily ?
Patrice Barrat avait déjà fait des projets similaires à Sarajevo, Belfast et Alger. Avec la guerre en Irak qui se rapprochait, ils ont pensé que Ramallah serait le front oublié de cette guerre. L’idée était d’envoyer une équipe pour voir comment la vie quotidienne des palestiniens allait être affectée par ce bouleversement dans la région.Sur la série, j’ai réalisé Arrest à Manarah et « Kimo le taxi. C’était bien pour moi de faire aussi partie de la réalisation mais l’essentiel de mon travail, comme je connais bien le terrain et les gens s’est fait à la régie, la production, la traduction , la gestion de l’équipe, l’organisation matérielle. Avec Intervention divine, j’avais passé neuf mois là-bas. C’est cette expérience de terrain qui m’a appris à gérer la production car pour les Dailies nous avons débarqué très peu de temps avant le début de la diffusion des films. C’était tellement différent du travail sur un long-métrage, c’était justement intéressant de voir autre chose après Intervention divine. Un long-métrage est un travail de longue haleine, où il y a beaucoup de préparation, où l’image est très construite, dans le film de Suleiman, l’image est très travaillée, le cadre extrêmement précis, les mouvements chorégraphiés... L’approche documentaire [c’] est différente, on travaille en pensant qu’au bout du compte on ne va en tirer que trois minutes. Il faut être très sensible à la situation qu’on tourne pour capter en peu de temps l’essence de ce qui se passe, être très présent, très vif et à l’écoute…

Avez-vous eut des échos de la diffusion sur Channel 4 ?
Les réactions furent très intéressantes, je crois que Channel 4 pensait qu’il y aurait un équilibre entre les personnages. Ils pensaient qu’il y aurait plus d’israéliens dans les histoires, comme une balance par rapport aux histoires des palestiniens . Mais le projet c’était Ramallah Daily. Je savais qu’il n’y avait pas d’israéliens à Ramallah puisque Ramallah est une ville réoccupée, les israéliens qui s’y trouvent sont soit les soldats qui ne peuvent pas parler devant une caméra ou des colons ou des activistes de la paix qui ne rentrent pas toujours facilement dans la ville. On ne pouvait absolument pas donner une « balanced story » comme le souhaitait Channel 4 . Comme ils avaient présenté le projet de ce point de vue-là, les réactions en Angleterre étaient surtout « pourquoi il n’y a pas plus d’israéliens ». Il a fallu que nous insistions sur le fait qu’on n’allait pas chercher à Ramallah des israéliens qui ne s’y trouvaient pas. Donc il y a eu une sorte de tension là-dessus mais il y a eu aussi beaucoup de réactions positives, comme : c’est bien de montrer la vie quotidienne en palestine, de sortir des images telles qu’on les voit habituellement qui tournent uniquement autour d’évènements spéciaux, avec un montage très découpé ou sensationnel. Vu qu’on avait une approche documentaire, on laissait les choses se dérouler devant la caméra, on laissait aux gens le temps d’exister, ce n’était pas du news. On les suivait au quotidien.

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Et la diffusion française ?
ARTE a passé une version remaniée, condensée en un 26 minutes...une sorte de compilation qui est passée très tard le soir. Ce qui ne permet pas de suivre la progression telle que prévue dans les petits sujets de trois minutes.

Quels sont vos projets ? Allez vous continuer dans cette veine documentaire et politique ? Comment faites-vous les aller et retours entre vos projets personnels plus intimistes et des projets plus sociaux et de groupes ?
Ramallah daily, c’était une expérience nouvelle pour moi, j’ai appris à travailler sur un documentaire . Je suis habituée à faire tout moi-même, de l’image au montage. Il fallait que je m’entraîne à penser le film de manière documentaire, de me mettre dans la position de documentariste, celle du témoin mais qui donne la parole aux gens .Ça va apporter quelque chose à mon travail. Je serais toujours intéressée à expérimenter les marges , donc mon travail va peut-être s’élargir, mais il comprendra toujours une recherche formelle.
Par exemple j’ai fait un documentaire de création au Liban, qui est sur la ligne de chemin de fer qui partait de Beyrouth à Damas et qui est maintenant hors d’usage. C’est un documentaire de création où j’ai mélangé des images réelles, des images d’archives et des images d’autres films, sans distinction, ni hiérarchie. C’est cette approche où il y a une recherche sur la forme et sur le contenu ensemble. Je suis toujours dans cet entre deux. C’est ça que je cherche à explorer.

Vous disiez tout à l’heure que vous étiez basée à Paris mais vous n’avez parlé que de projets tournés au Proche-Orient...
Je suis basée à Paris, car c’est un endroit incontournable pour tous les réalisateurs du Proche-orient et même du tiers-monde en général, car c’est là qu’on trouve des subventions, des diffuseurs, les maisons de production, donc tous les réalisateurs libanais ou palestiniens se tournent vers l’Europe...
Je suis venue à Paris, il y a très longtemps pour y faire des études et j’y suis restée. En fait, la bourse de l’Unesco m’a permis de faire un retour en Orient, un retour absolument vital pour moi . À partir de là, j’ai continué à y aller régulièrement pour mon travail, j’ai renoué avec l’Orient.
J’ai plusieurs projets en préparation . Un documentaire de création, autour de ce qui se passe la nuit à Beyrouth aujourd’hui, 12 ans après la fin de la guerre civile et qui révèle les malaises et les aises de la société libanaise.

Peut-on revenir sur la tension entre les mondes de l’art et de la création et celle du monde documentaire qui se veut une re-construction du réel ? Ce sont deux façons de rendre compte de la réalité assez opposées, qui en ce moment se télescopent étrangement dans l’art contemporain puisqu’on voit de plus en plus des films à teneur documentaire diffusés dans les galeries et musées...
Ce qui m’intéresse de plus en plus c’est l’entre deux, l’entre deux tout. L’entre fiction, l’entre documentaire. Un peu au hasard au début, mais maintenant de manière de plus en plus réfléchie. C’est ça que j’essaye de creuser : l’entre deux cultures, l’entre deux mondes, entre l’Orient et l’Occident, entre deux langues, entre le documentaire et la création artistique. Du côte du documentaire les marges s’effacent aujourd’hui de plus en plus, mais aussi du côté de la fiction, le film de Suleiman est exemplaire de ça... C’est la tangente qui m’interpelle.

C’est aussi l’économie même du cinéma qui fait se tourner certains auteurs, je pense à Chantal Ackermann par exemple, vers le cinéma documentaire à des moments ou l’économie du cinéma de fiction limite l’expression des cinéastes auteurs.
Je vais travailler sur un documentaire long-métrage qui va être projeté en salles. Il y a des « cross-over » à cause surtout, je dirais, de la technique : les équipements sont beaucoup plus légers, le film sur lequel je vais travailler va être tourné en DV puis gonflé en 35 mm. C’est clair que la DV a beaucoup changé le rapport au marché, à la diffusion et à la production. Mais le problème essentiel du documentaire c’est qu’il faut une chaîne pour qu’un documentaire soit produit. Il y a plus de projets de documentaires que de chaînes de diffusion : chaque catégorie a des limites. Les films que j’ai fait ont principalement été diffusés dans des festivals d’art non-lucratifs. C’est un autre canal de diffusion...

Il est parfois difficile de comprendre ce que viennent faire les artistes dans le recueil du social, avec une approche se voulant presque sociologique. On critique la légitimité des artistes de parler du social de politique alors qu’ils ne sont ni sociologues, ni politologues, ni historiens, notamment par rapport au Proche-Orient. Avez-vous déjà été attaquée sur la légitimité de ce que vous avez à dire ? Pourquoi faire une fiction expérimentale en Palestine finalement ?
J’ai réalisé que je n’ai jamais fait un film directement sur la Palestine, comme si je ne me permettais pas de parler à la place des Palestiniens finalement. Je peux seulement parler de mon expérience en Palestine. Quand j’ai choisi le sujet de Baal et la mort c’est parce que je ne connaissais pas la Palestine concrètement, je n’y avais jamais été, je connaissais l’histoire, le conflit... Je pensais que je n’avais pas le droit de parler à leur place de leur histoire, de leur problème. J’ai pris ce texte, qui a des racines en Palestine, mais qui est universel et qui m’évitait de "dire à la place de", ce que je ne me sens pas autorisée à faire. Je fais des films au Liban, je travaille en Palestine, mais je n’ai pas envie de parler à leur place, peut-être un jour je ferais un film sur mon sentiment de la Palestine, mais je crois que c’est mieux qu’ils racontent eux-mêmes leur histoire. En tant que Libanaise ayant vécu la guerre et en tant qu’artiste je ne me sens pas, même si tout est politique d’une certaine manière, je ne me sens pas engagée politiquement. Je suis engagée poétiquement. J’ai envie de faire des films poétiques qui ont des résonances politiques, mais le point de départ pour moi c’est le poétique. Dire quelque chose via le poétique, mais pas prendre position à l’avance. Bien sûr je me positionne en travaillant là où je choisis de travailler... C’est vrai que c’est pas neutre, j’ai fait des films en Palestine et avec des Palestiniens, mais pas sur la Palestine. Si j’écris quelque chose ce sera sur le Liban...

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Beaucoup de gens parlent pour les Palestiniens, on ne les entend que très rarement. La voix des Palestiniens, on peut l’entendre où et comment ?
Les Palestiniens sont très éloquents, et « caméra - friendly » . Ils ont une vraie facilité à s’exprimer et ont compris l’intérêt de s’exprimer devant les caméras, la force, le pouvoir que ça a. Le problème plus grave pour eux n’est pas de ne pas de s’exprimer car ils le font, c’est de ne pas pouvoir s’exprimer seuls, il faut toujours que leur parole soit médiatisée, qu’il y ait un relais entre eux et leur discours.C’est aussi la problématique de Ramallah daily : pourquoi mettre le point de vue israélien toujours face au leur : on ne demande jamais lorsqu’on tourne en Israël ce que pensent les palestiniens. Pourquoi l’inverse est presque toujours vrai. Pourquoi leur parole est toujours mise en face d’une parole israélienne ? C’est ça qui est très dur, je pense. J’ai l’impression qu’en Occident, à cause de l’histoire, à cause de l’antisémitisme aussi, ils ne peuvent pas s’exprimer tout seuls et ça c’est très grave je trouve. Ils ne peuvent pas avoir une parole palestinienne à part entière.

Ramallah Daily : http://www.madmundo.tv/ramallahdail...

La filmographie de Rania Stephan :
* Train-Trains (wayn essekeh ?), 1999, (33’ DV, Béta sp, documentaire de création). Train-Trains (où est la voie ?). Le film part à la recherche des gares de l’ancienne ligne de chemin de fer qui reliait Beyrouth à Damas, construite par les Français en 1896 aujourd’hui hors usage. Un voyage poétique à la rencontre de gens et de lieux - réels et imaginaires - du Liban d’après guerre.
* My First Camera, 1998, (3’ Béta, sp fiction). Court métrage pour enfants dans le cadre de la série « Rue Sésame /Sesame Street/ Palestine : Ashatar, reçoit en cadeau un appareil photo et commence à explorer son monde. Prix Meilleure Série 1999, Festival International de la Télévision, Tokyo.
* Tentative de Jalousie : Vidéo Hi8 : vidéo-poème d’après un poème de Marina Tvétaéva, le cri de colère d’une femme délaissée par son amant.
* Tribu, vidéo 8, : Hommage à la vidéo 8, à Marlène Dietrich et à un passé tribal perdu. * Lauréate en 1995 de la bourse Unesco /Ashberg - Fondation Internationale pour la Promotion de la Culture - Paris, pour une résidence d’artiste vidéo au Jérusalem Film Institut dans les Territoires Palestiniens, ce fut le point de départ du film Baal & La mort, 1997, (24’ Béta sp, fiction). Adaptation d’un texte mythologique cananéen de 3000 ans, en vidéo expérimentale. L’histoire raconte les exploits du dieu Baal et de son combat cyclique avec le dieu des morts et du monde souterrain, Maot. Festival du film libanais, Amman, Jordanie, 1999.

Article paru sur : http://melanine.org/article.php3?id...

P.-S.

LP - mai 2003

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