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Tamoules et Cinghalaises : la double lutte de libération

mardi 30 septembre 2003, par Joëlle Palmieri

Spoliées, violées, torturées, enlevées, les femmes tamoules du Sri Lanka commencent à voir l’horizon se dégager. Après 30 ans de conflit, un processus de paix à l’initiative de la Norvège est enfin entamé et avec lui la probable voie vers l’égalité hommes/femmes.

« Nos problèmes sont différents de ceux des autres ». Les dés sont jetés. S. Thamilini, présidente du cercle politique des Femmes tamouls de l’organisation des Tigres, est fière, fière de son peuple, de sa lutte, de ses frères de combat. Après avoir bien pris soin d’exhiber la photo de leur chef, un homme en habit de combat, la militante exulte : « cela fait trente ans, que l’on lutte pour un Etat ». Au cours d’un récit très construit, elle retrace ainsi l’histoire d’un peuple et d’une région où viennent de s’interrompre près de cinquante ans de conflit.
Avant la colonisation des Portugais, les Tamouls avaient un Etat, monarchique, tout comme les Cinghalais. Ces deux Etats se sont donc retrouvés unifiés sans plus de consultation. Puis, en 1948, en quittant la région, les Anglais ont livré les deux pays, devenu le Sri Lanka bouddhiste, aux seules mains des Cinghalais qui n’ont alors « octroyé aucun droit aux Tamouls », précise la présidente. Puis vint la série de lois discriminantes : mépris de la langue – le cinghalais devenant la langue officielle -, travail, accès aux universités et aux soins réservés à la population dominante ou tout du moins disponibles uniquement sur demande rédigée dans la langue du pays, recours juridiques strictement rédigés en… cinghalais. Et le pouvoir a petit à petit colonisé les villes tamoules par les armes. Les noms des villes ont été changés, les habitants chassés, torturés. Présentée comme un haut symbole de purification ethnique, la bibliothèque tamoul (« quatrième de l’Asie sous l’ère coloniale »), brûlée, emporta avec elle tout le patrimoine et « détruisit à jamais tout un peuple ». Ainsi on compte plusieurs étapes dans les massacres : 1956, 1972, 1983. A chaque fois, des femmes ont été violées, parfois marquées sur le sein au fer rouge des armoiries du Sri Lanka. Aux check points des camps de réfugiés, les soldats contrôlaient les femmes sous forme d’attouchements, d’humiliations publiques, d’intimidations. « Ils demandaient à une jeune fille de montrer qu’elle avait ses règles devant tout le monde », témoigne S. Thamilini.

La marche vers la lutte de libération

Au début, des politiciennes tamoules, encore au Parlement, ont essayé de mettre en œuvre des actions non violentes : pétitions, manifestes, manifestations… « Rien n’a marché ». « Les accords sont restés à l’état de documents non respectés », s’indigne la militante. En 1956, à Colombo (la capitale), à Jaffna, l’armée a massacré des manifestations pacifistes. « Désarmés, affamés, sans travail, révoltés, des étudiants ont décidé de prendre les armes ». Ainsi naissent, en 1972, les milices dites du « Tigre ». Une lutte de libération commence. Ainsi le LTTE, mouvement armé des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul, s’organise en gouvernement, installe polices, tribunaux, administrations, tous sans droit. « Les femmes sont tout de suite entrées en lutte », s’enorgueillit la résistante, avec pour objectif l’accès au pouvoir, le respect des traditions et des cultures. Les Tigres décrètent d’emblée l’égalité hommes/femmes. Ainsi on trouve des femmes aussi bien dans la guérilla que dans l’administration. « Tout est fait pour que les femmes sortent de chez elles, s’éduquent, afin d’avoir accès aux postes de pouvoir ». Certes, dans les familles, il existe des traditions où l’égalité n’existe pas, « d’où un grand travail d’éducation », mais « si la guerre se termine, il n’est pas question que les femmes retournent aux fourneaux ! ».

Le chemin vers la paix

Engagés en 2000, des pourparlers, portés par la Norvège, ont abouti à la fin d’un conflit, un an plus tard, qui aurait fait plus de 60000 victimes. A Oslo, en Allemagne, en Thaïlande, au Japon, de nombreuses conférences se sont tenues afin de discuter des termes de la paix. Des sous-comités ont été constitués dont l’un des plus importants est celui qui traite des politiques de genre. Y siègent cinq Cinghalaises et cinq Tamouls, dont S. Thamilini. Selon la présidente, on assiste à un « double mouvement de libération : celui du peuple et celui des femmes », un petit air de déjà entendu en Algérie, au Vietnam et bien ailleurs… Aujourd’hui, l’urgence réside dans l’aide aux femmes victimes de la guerre, aux veuves, dans la prise en charge des plus démunies, dans la fourniture d’abris, dans l’assurance des premiers soins et du suivi psychologique. En effet, n’ayant pas connu l’aide médicale, à cause de l’embargo économique, beaucoup de femmes, de fillettes, souvent filles-mères, se retrouvent dans des camps de réfugiés, « abandonnées à cause des traditions », rejetées par leurs familles. Beaucoup d’enfants, par ricochet, rejoignent les orphelinats, les centres d’hébergement. Les handicapés, les personnes âgées sont également prises en charge.
Plus que jamais, l’objectif est de créer un Etat fédéral laïc – les Tamouls pratiquent l’hindouisme, l’islam, le christianisme - , même si de sérieux obstacles restent à surmonter, comme l’occupation de l’armée cinghalaise au Nord. Les Tigres cherchent tout d’abord à s’occuper « des sans terre, des pauvres, des exclus, afin de créer les moyens de la réhabilitation ». Comme tout pays en guerre, il n’existe en effet pas d’économie formelle, hormis quelques activités de pêche et d’agriculture. Pour les 1 800 000 Tamouls qui vivent au Sri Lanka (12% de la population totale), la seule ressource provient des dons de la diaspora - rien qu’en France, on compte 60000 Tamouls, l’une des plus grande communauté au monde. Tout reste donc à faire, passer de l’humanitaire au développement entre autres, mais « grâce aux pourparlers, la circulation des personnes est plus facile » et l’espoir de nouveau dans les esprits.
Pour en savoir plus : http://www.tamilnet.com/

P.-S.

Joelle Palmieri – 15 septembre 2003

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