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Comment j’ai failli à la solidarité familiale pendant la canicule

samedi 30 août 2003, par Dominique Foufelle

Deux jours après que la canicule nous est fondue dessus, j’ai trouvé une place au super, celui de la zone industrielle, 3/4 heures à pied en traversant la voie rapide, pas si terrible...

En fait, j’ai pris la place de ma fille aînée, qui ne supportait plus de rester debout à 6 mois de grossesse.
Ça m’arrangeait plutôt question finances, mais pour apporter ses packs d’eau à maman, ça devenait galère.
- Je ne peux pas, tu comprends, lui expliquai-je au téléphone. Le matin, je commence trop tôt et le soir, je finis trop tard.
- Je croyais que t’avais un mi-temps !
- Ça m’occupe toute la journée quand même !
- Et pendant ta pause ?
- Trop court.
- Tu ne peux pas me rapporter l’eau de ton super, le soir ?
- Cinq kilomètres à pied sous la canicule avec un pack d’eau dans chaque main, ça ne me dit rien. Pourquoi tu ne demanderais pas aux petits jeunes que tu aimes bien, tu sais, ceux qui sont toujours en bas de chez toi ?
- Je ne peux pas. Ils ont mis un code à l’entrée.
- Tu n’as qu’à leur donner.
- Si je leur donne à eux, tout le monde le saura ! Ils nous ont augmenté les charges à cause de ce code, alors si en plus ça ne sert à rien… Tu ne peux pas m’envoyer Roger ?
Roger, c’est mon ami, le père de mon dernier, Kevin.
- Il n’a que ça à faire, après tout !
Par là, maman entend que Roger est au chômage depuis que son usine a délocalisé.
- Roger a trouvé un petit boulot pour l’été. Il arrose les pelouses d’un golf.
- Arroser les pelouses d’un golf en pleine canicule ! Il n’a pas honte ?
- Si. Mais tu as une autre idée pour payer le loyer ?
- Et Vanessa ? Elle est en vacances, elle n’est pas enceinte - enfin je l’espère ! - elle pourrait peut-être aider sa grand-mère.
- Elle travaille dans un centre aéré, tu ne te souviens pas ?… Et Patrick, tu l’as appelé ?
- Je ne vais pas le déranger pour ça, quand même !
Patrick, mon frère cadet, occupe un poste à responsabilités dans une agence bancaire. Il ne fait pas partie des gens qu’on dérange pour leur réclamer à boire. Je demande à maman :
- Ton robinet coule toujours ?
- Ben oui ! On n’est pas dans le Sahara !
- Alors, bois l’eau de la ville, pour commencer.
- Beurk !
- Je sais. Mais si tu la stockes dans des bouteilles au frigo, elle aura un goût moins dégueulasse… Excuse-moi, Maman, il faut que je te quitte, il y a Kevin qui pleure…

Personne n’aurait cru que la canicule durerait si longtemps ! Tous les midis et tous les soirs, en rentrant du super, je regardais les infos. Ils ne parlaient que de deux choses : la canicule, et cette belle actrice que son homme avait tabassée à mort.
- Regarde-moi ce type ! disait Roger. Il a tout pour lui, et il trouve encore le moyen de gâcher sa vie !
- Il a surtout gâché la vie de sa femme ! Il la lui a même prise.
- Ne joue pas sur les mots, tu vois bien ce que je veux dire.
Ce que je voyais, c’était surtout la sueur qui s’accumulait sous mes aisselles. Si je ne voulais pas incommoder le directeur du super, il fallait que je lave mon chemisier réglementaire tous les soirs.
Et tous les soirs aussi, ma mère téléphonait.
- Tu as des nouvelles de Lili ?
Lili, c’est notre petite sœur. Elle a pris la poudre d’escampette à 16 ans, et depuis elle vit sa vie on ne sait jamais trop bien où.
- Elle est au courant, pour la canicule ? demande encore maman.
- Je ne vois pas comment elle pourrait faire autrement.
- Je me fais du souci pour ses bébés.
A presque 40 ans, ma sœur venait d’avoir des jumeaux.
- Tout va bien, ne t’inquiète pas.
- Alors, tu l’as eue au téléphone ?
Lili avait préféré prendre des nouvelles de maman indirectement, auprès de moi, comme d’habitude.
- Tu comprends, elle va encore me culpabiliser, disait-elle.
Si je comprenais…
- Et Patrick ? Il t’a appelée ? répondis-je pour noyer le poisson.
- Non... Mais il est bien trop occupé.
- Alors, tout va bien ! Bonne nuit, maman !

Patrick m’appela aussi un soir, finalement :
- Tu as des nouvelles de maman ? Ne quitte pas ! On m’appelle sur mon portable.
Pendant que le téléphone faisait bip ! bip !, Kevin émiettait un biscuit sur le tapis.
- Chéri ! Tu peux t’occuper de ton fils ?
- Une seconde ! Je regarde la météo.
- Tu es toujours là ? cria mon frère dans le récepteur. Bon. Il faudrait peut-être faire quelque chose pour maman. Tu as vu le nombre de personnes âgées victimes de malaise ?
- Je regarde la télé, comme tout le monde.
- Enfin ! comme ceux qui ont le temps ! Non, mais, sérieusement, Josiane, il faudrait peut-être que tu te secoues. Je ne sais pas, moi !
- J’ai maman tous les soirs au téléphone, elle va aussi bien que possible.
- Ce n’est pas ce qu’elle m’a dit ! Il paraît que tu refuses d’aller lui porter des packs d’eau ?
- Je ne peux pas, Pat...
Et d’expliquer encore une fois les horaires, les trajets sans bus, les dîners du petit.
- Enfin, si tu voulais vraiment, dit mon frère, tu pourrais. Tu n’occupes qu’un mi-temps, et sans responsabilités…
- Va te faire foutre !
Pour lui raccrocher au nez comme ça, il fallait que je sois bien fatiguée. Patrick était l’espoir de notre famille. L’espoir de notre père, mort bêtement d’un cancer six mois après sa retraite. L’espoir de notre mère, à laquelle je n’avais pas le courage de faire remarquer qu’il ne lui avait jamais charrié le moindre pack d’eau dans les escaliers de son HLM décrépi.

Un soir, maman n’a pas téléphoné. J’ai appelé les voisins, qui m’ont dit qu’ils avaient vu les pompiers venir. Mais pour qui ? Ça, c’était bien difficile à préciser par les temps qui courraient.
- Il n’y a pas que les vieux qui n’ont plus personne !
Je m’en doutais un peu.
Je suis partie dans la nuit moite, laissant mon fils en pleurs aux soins de son père. J’ai voulu faire du stop – mais dans la seule voiture qui s’est arrêtée, il y avait trois types qui ne me disaient rien, et j’étais finalement soulagée qu’ils se contentent de repartir en me traitant de pute.
Arrivée à la porte de l’immeuble qu’habitait maman, je me suis aperçue que je ne connaissais pas le code d’entrée.
Alors, j’ai hurlé :
- Maman !
Comme quand j’étais môme et que je venais demander mon goûter, ou autre chose.
- Maman !
Au bout de la cinq ou sixième sommation, j’ai vu la tête de ma mère apparaître à la fenêtre de la cuisine.
- Ça va pas de faire un potin pareil ? Qu’est-ce que les voisins vont penser ?
- J’ai oublié le code !
- JPR007 ! C’est pourtant pas compliqué !
Maman avait juste oublié de me dire qu’elle était invitée à dîner :
- Chez les Maïni. Tu sais ? Ils sont bien gentils, même qu’ils sont algériens. Ils m’ont fait boire du thé, ça désaltère, tu ne peux pas savoir.

Il y avait pas mal de choses que je ne pouvais pas savoir.
Pendant que maman m’expliquait les bienfaits du thé à la menthe, Lili tentait de me joindre et tombait sur Roger qui, pressé de suivre les nouvelles de la météo, lui disait que maman était au plus mal.
Lili laissa ses jumeaux à une copine et prit la route dans sa trapadelle hors d’âge, dont la boîte de vitesse lâcha sur l’autoroute, alors qu’elle poussait sa machine pour doubler un camion conduit par un cibiste bourré.
Patrick a soutenu maman le jour de l’enterrement.
- Il aurait mieux valu que ce soit moi, disait-elle.
- C’est le destin ! répondait-il, suant sous sa cravate.
- Enfin, l’année prochaine, s’il faut qu’il y ait encore la canicule, débrouillez-vous pour ne pas me laisser mourir de soif !
- On fera ce qu’on peut, dit Patrick. Mais tu sais, l’an prochain, si tout va bien, on n’aura pas tant de jours fériés. A cause de toi, d’ailleurs.

P.-S.

Dominique Foufelle - Août 2003

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