Accueil du site > Ressources > Premier foyer de violence contre les femmes : le couple

Premier foyer de violence contre les femmes : le couple

samedi 30 août 2003, par Dominique Foufelle

Marie Trintignant est morte sous les coups d’un homme qui l’aimait, et on en parle ; la même mort frappe d’autres femmes, plus d’une fois par semaine, et on n’en parle pas. Le couple tue, plus que le cancer, plus que la route, selon un rapport du Conseil de l’Europe. Et on ne fait rien ?

La sexualité est dangereuse ; toutes les sociétés le savent ; toutes les sociétés mettent en place des règles destinées à la réguler. Qu’elle s’exerce au mieux et sans dommage pour quiconque, telle est la fonction assignée aux règles qui entourent la sexualité. Qu’en est-il vraiment ?

La violence sexuelle


Dans la société occidentale moderne, la sexualité provoque des dommages considérables ; la criminalité sexuelle est ravageuse ; ses victimes innombrables. Que l’on songe au viol ou à la violence, pornographique, prostitutionnelle ou conjugale, on doit bien constater que rien ne semble les juguler. Comment un tel fait peut-il s’expliquer alors que nous disposons d’une institution dont la vocation désignée est de "réduire l’agressivité entre mâles du même groupe. D’où le contrôle social. D’où le partage des femmes sur lequel s’est penché Lévi-Strauss. D’où, à partir d’un certain stade d’évolution de l’humanité, le mariage" [1]. L’échec patent de cette stratégie basée sur l’institution du mariage censée assurer la paix sexuelle, pose évidemment question. On sait par ailleurs que la jugulation de la violence sexuelle relève d’interdits : ceux-ci sont chez nous de l’ordre du Droit (condamnation du meurtre, du viol, des coups et blessures, filiation incestueuse non reconnue ...) ; ils sont dans d’autres sociétés, de l’ordre du Tabou (prohibition générale d’actes funestes pour le groupe).
Il importe alors de distinguer les sociétés organisées par le Droit et les sociétés organisées par le Tabou. Les sociétés conjugalisées n’appartiennent pas à l’univers du Tabou mais à celui du Droit ; en effet, étant un contrat, le mariage (ou le Pacs, hétérosexuel ou homosexuel) ne peut exister sans un appareil juridique qui l’inclut et le réglemente. Fondées sur le mariage, ces sociétés sont nécessairement organisées par le Droit, et non plus par le Tabou ; or, force est de constater que les sociétés conjugalisées entretiennent la violence sexuelle plutôt qu’elles ne l’évacuent, qu’il s’agisse d’ailleurs de sociétés dites primitives aussi bien que de sociétés modernes. Organisées par le Tabou, et à condition de n’avoir pas été acculturées, les sociétés ne pratiquent pas le mariage et maîtrisent réellement la violence sexuelle.
Le Tabou anthropologique - différent du tabou mondain qui est lié au politiquement correct - crée un interdit majeur : la sexualité entre familiers ; les ethnologues l’ont appelé "tabou de l’inceste" et prescription de l’"exogamie", mais il en diffère subtilement ; le Tabou anthropologique est d’abord un verrou de la violence sexuelle : ferment d’agressivité par le biais de la convoitise, de la possession, de la jalousie, la sexualité n’est permise qu’entre personnes ne résidant pas ensemble. "Qui partage le même bol ne partage pas le même lit", dit le proverbe ; il s’agit ici de proscrire une sexualité de promiscuité, une sexualité ambiante au sein de la maisonnée. Un tel Tabou exclut de fait la vie de couple puisque celle-ci mêle obligatoirement corésidence et sexualité : "boire et manger, coucher ensemble, c’est mariage ce me semble" ; ici, on partage même bol et même lit. Les sociétés "à Tabou" ne sont pas, à l’origine du moins, conjugalisées ; qu’elles le soient devenues par le mécanisme de l’acculturation est un phénomène simple et courant ; dès lors, ces sociétés se confondent avec les sociétés "de Droit" - puisque le mariage est un contrat, et relève forcément du Droit.

La violence conjugale


Force est de constater que, contraire-ment au Tabou anthropologique, verrou de la violence sexuelle, le Droit reste, dans nos sociétés, inefficace et sans impact dans nombre de lieux et situations couramment nommés "espaces de non-droit", en particulier la famille conjugale moderne, au sein de laquelle le père/époux est souvent le premier à transgresser la Loi, qu’il s’agisse de l’inceste, des coups et blessures ou du viol marital. Il est hélas amplement avéré que la famille conjugale est in-compatible avec le Tabou sexuel, comme d’ailleurs avec le respect de la Loi ; tout dans son organisation invite à la transgression : espace confiné, absence de témoins, défaut de protection des plus faibles, exaspération de la sexualité, tentation de la brutalité. C’est rarement par mauvaise volonté, intention de nuire, bêtise, inconséquence ou perversité que les hommes s’en prennent aux femmes ou aux enfants, les giflent, les violentent, ou les tuent ; c’est souvent malgré eux, sans le vouloir, en dépit de leur bonne volonté, voire de leurs résolutions ; il en est d’ailleurs pour exprimer publiquement le regret, la honte, la culpabilité de leur propre violence. Mais comment la maîtriser ? comment l’empêcher, absolument ?
Nos contes et légendes (Mélusine, Barbe Bleue par exemple), inscrits dans le système patrilinéaire européen, nous rapportent exclusivement des transgressions. Jamais le héros n’est vainqueur de son impulsion ; elle est plus forte que lui et l’entraîne toujours à transgresser. Et rien, autour de lui, ne s’oppose à l’infraction : Mélusine en son bain, ou la femme de Barbe Bleue, sont accessibles, sans défense et sans protection, seules face à l’agresseur, au transgresseur ; pas de groupe ou de familiers pour s’interposer. Et l’homme le plus charmant du monde peut se trouver dépassé par une pulsion, et devenir un monstre de violence et de cruauté. Il s’agit donc d’un "effet de structure" typique de la famille conjugale, et non de mauvaise volonté, mauvaise éducation, perte des valeurs ou autre régression, personnelle ou sociale. Cet "effet de structure" découle de notre organisation familiale, de type conjugal, impropre à protéger la faiblesse, la fragilité, la différence ; propre plutôt à l’exploiter ou la détruire. Les observations ethnologiques et sociologiques attestent et confirment l’incapacité de la famille conjugale à faire respecter le Tabou sexuel ou la Loi : on observe aujourd’hui qu’ils sont massivement transgressés et, par conséquent, que les interdits sexuels disparaissent de nos sociétés, bien qu’elles tentent constamment de les renforcer ; toujours en vain.
Le sexe familier, c’est-à-dire le couple (mariage, concubinage, Pacs, hétérosexuel ou homosexuel), est la transgression majeure ; Bataille ne s’y est pas trompé qui médite sur "le mariage envisagé comme une transgression." [2]. La conjugalité apparaît dès lors comme le phénomène le plus nocif - pourtant le plus massif - de notre organisation sociale. Elle est le détonateur de la violence sexuelle. Il ne s’agit pas de mettre en doute ou de bannir la richesse et la profondeur du sentiment amoureux ; au contraire, il faut le protéger. Pour cela, il faut l’écarter du "nid", que les bêtes n’utilisent d’ailleurs jamais pour copuler, ni même pour se bécoter ! Or, il est remarquable que, dans les instances politiques et sociales, ni la structure conjugale, ni le mode d’habitation ne soient mis en question ; alors que là est certainement la condition principale permettant la transgression ou garantissant le respect des interdits, c’est-à-dire de la jugulation de la violence sexuelle : il s’agit en effet de séparer absolument la sexualité de la cohabitation, d’imposer cette distance de protection qui assure la survie des femelles et de leurs petits, dans le règne animal, comme chez les humains. Le Tabou n’est qu’un élément du dispositif ; les autres composantes (distance, protection, habitation, éducation ...) importent autant, sinon plus, sous peine de faire disparaître les interdits si elles font défaut.

Le verrou de la violence sexuelle


Au-delà de la variété des situations, des époques, des coutumes dont découlent des obligations et interdictions éminemment variables, on est cependant frappé de voir que, en tous temps et en tous lieux, le Tabou sexuel, dit "de l’inceste", a existé ; de la plus simple hutte de branchages au palais le plus sophistiqué, il impose son indiscutable autorité. Mais le Tabou est impensable - parce qu’inapplicable - sans le Totem ; ces deux concepts sont constamment mis en rapport l’un avec l’autre ; ils sont indissociables. Le mot "Totem" est apparu en 1791 avec les observations de J. Long chez les In-diens Ojibwa d’Amérique du Nord. C’est d’ailleurs de leur langue que fut tiré le mot lui-même : "ototam" en ojibwa signifie "parenté frère sœur utérins (enfants d’une même mère)" c’est-à-dire parenté matrilinéaire. Cette superposition du nom générique des groupes et d’un lien généalogique à la mère se retrouve en Afrique du Sud chez les Mashona et les Matabele : "mutupo" renvoie ici à la fois au Totem et au sexe (interdit) de la sœur utérine [3]. Van Gennep parmi les premiers, rapproche Totem et Tabou, avec son livre "Tabou et Totémisme à Madagascar" paru en 1904, précédant "Totémisme et exogamie" de Frazer paru en 1910 puis "Totem et Tabou" de Freud publié en 1912. L’ethnologie le constate : "le Totem est un accumulateur de Tabou", voyant d’ailleurs précisément là "l’essence du totémisme" [4]. Malgré l’extrême complexité de la matière mêlant des totémismes à l’état de traces avec des totémismes vivants et actifs - nébuleuse complexe expliquant l’impression de Lévi-Strauss d’une "illusion totémique" [5] -, ce qui ressort clairement de toutes les études, c’est le recouvrement indiscutable entre Totem et matrilinéarité. C’est donc le groupe "mère et sœurs" qui forme le maillon central de cet enchaînement ; c’est autour de lui que s’organisent la famille (le Totem) et les interdits (les Tabous), qu’ils soient relatifs à la sexualité, à la nourriture ou au meurtre ; seule la persistance de cette connexion entre la notion d’interdit et celle de "mère et sœurs", à savoir la matrilinéarité, permet de garantir l’efficacité du Tabou.
Dans les observations ethnologiques, le Totem est d’abord un groupement de personnes liées par la parenté utérine ; mais ce groupement ne prend pas partout l’appellation de Totem. Il s’agit donc de groupes matrilinéaires, ou familles natales, comme il en existait jadis un peu partout selon les études de Morgan [6] reprises par Engels [7], puis par les Makarius, Lucy Mair [8], Ernest Borneman [9] ou Claude Meillassoux [10], et comme il en existe aujourd’hui en Chine, dans le Yunnan [11] : demeurent ensemble les grands-mères et leurs frères les grands-oncles, les mères et leurs frères les oncles, les enfants des mères, garçons et filles, les en-fants de celles-ci, tous cousins et cousines ; il s’agit donc d’une famille sans alliances, non conjugale, par conséquent sans maris, et sans "pères" au sens géné-tique. Les "pères" sont les germains (frères ou cousins de la mère), et non pas des affins, ou alliés (pièces "rapportées") ; ce sont les oncles et grands-oncles, et ils sont tous res-ponsables des enfants de leurs sœurs, cousines et nièces. Dans ce contexte, le Tabou sexuel est incontournable et pleinement justifié : aucun des membres du groupe n’est autorisé à copuler avec aucun autre appartenant au même groupe puisque tous sont "frères et sœurs" et, demeurant ensemble, sont "familiers" : ils partagent le même bol, mais jamais le même lit. En revanche, les relations sexuelles sont libres avec tous les membres des autres groupes. Les gens appartenant à un même Totem, ou à une même famille natale, se portent assistance mutuelle, travaillent ensemble, élèvent ensemble leurs enfants, mangent ensemble mais ne doivent ni cueillir ou chasser ni consommer le végétal ou l’animal totémique, ni faire couler le sang les uns des autres ni copuler ensemble. C’est là que l’on retrouve la notion d’exogamie.
Selon les descriptions ethnologiques, dans ces sociétés non conjugalisées, les relations amoureuses sont empreintes d’une totale liberté. Hommes et femmes, dès la puberté, se déclarent et se rencontrent avec empressement et simplicité. Ce sont les hommes qui se déplacent chez les femmes : ils leur rendent des visites nocturnes qu’elles acceptent ou non ; ces nuits amoureuses ayant lieu au domicile de la femme, celle-ci bénéficie de la protection de toute la maisonnée : à la moindre alerte, quelqu’un se lève et peut secourir la femme, s’interposer ou chasser l’indésirable ; mais quel amant souhaitant être à nouveau reçu plusieurs nuits à venir, en viendrait à violenter son amante ? On observe en outre qu’entre familiers, au sein de la parenté, les évocations sexuelles sont absolument prohibées : l’insulte ou le juron sexuels, la discussion sur les amants ou les actes sexuels, sont totalement exclus des discussions entre parents de sexes opposés. Le moindre écart crée un malaise général qui semble insupportable. La discrétion en matière de sexe semble préserver le Tabou interdisant la sexualité entre gens de la maison. Il est curieux de constater cette apparente pudibonderie associée à la plus totale licence sexuelle. La situation est tout à fait inverse en Occident : à la plus grande liberté d’évocation sexuelle, dans le discours (familier, radiophonique, littéraire ou autre) comme dans l’image (publicitaire, plastique, cinématographique ou autre), semble être associée une prohibition sexuelle dissimulée mais patente ; en effet, si la liberté sexuelle était une réalité, alors il devrait exister "une infraction punissant le fait d’empêcher quelqu’un d’avoir des rapports de cette nature" [12] en l’occurrence des rapports sexuels.
On voit donc bien que l’interdit sexuel (le Tabou) ne peut être efficace et respecté que si la famille natale (le Totem) est la norme, entraînant dans son sillage une liberté sexuelle réelle et protégée ; en d’autres termes, les interdits liés au sexe et à la violence ne peuvent être efficaces et respectés que dans les sociétés non conjugalisées ; mais difficilement, voire invraisemblablement, dans les sociétés conjugalisées, puisqu’elles associent la sexualité à la vie quotidienne, et privent les femmes de la protection de leurs proches. Or, si les interdits ne sont pas respectés, alors les femmes ne sont pas protégées, alors la violence surgit, alors la liberté disparaît. Il semble donc parfaitement irréaliste, voire illusoire, de vouloir libérer la sexualité, en même temps qu’éliminer la violence sexuelle, sans éliminer la conjugalité.

P.-S.

Agnès Echène [13] – août 2003

Notes

[1] Odent M., Votre bébé est le plus beau des mammifères

[2] Bataille G., 1957, L’érotisme p. 120

[3] Makarius L.& R., 1961, Les origines de l’exogamie et du totémisme, p. 250

[4] Makarius L.& R., op. cité, p. 294

[5] Lévi-Strauss C., 1962, Le Totémisme aujourd’-hui

[6] Morgan LH., 1877, La société archaïque

[7] Engels, 1884, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’état

[8] Mair L., 1971, Le mariage

[9] Borneman E., 1975, Le patriarcat

[10] Meillassoux C., 2001, Mythes et limites de l’anthropologie

[11] Hua C., 1997, Une société sans père ni mari, les Na de Chine

[12] Iacub M., 2001, Le crime était presque sexuel p. 39

[13] Ecrivaine, chercheuse, metteure en scène, directrice de la Dive Compagnie et formatrice en communication.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0