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Etrangère à Liushi Town

mardi 30 septembre 2003, par Josefina Gamboa

Aissata Maiga, stagiaire dans une entreprise en Chine, nous invite à une plongée dans le quotidien de ses collègues chinoises. Tranches de vie plutôt saignantes...

Mais qu’est ce que l’enfer sur terre ? A 23 ans, je suis stagiaire en entreprise, comme beaucoup de jeunes dans une société dédiée au « business » et au fric ; et comme beaucoup de jeunes qui n’ont pas pris la peine de réfléchir sérieusement à leur avenir et à travailler leur vocation… Mais ce n’est pas là le propos : je ne fais que planter le décor sans me présenter plus avant.
La petite originalité tient dans le fait que ce stage se déroule en Chine, non dans le Yunnan ou Guilin réputés pour leur charme, ni dans la région de Shanghai, moderne et dynamique, mais à Liushi Town. Comment ? Vous ne connaissez pas Liushi Town ? Incroyable ! Pourtant c’est un endroit qui n’a pas son équivalent sur la terre entière.
Imaginez … des cieux dont on voit l’azur entre les nuages de poussière et de pollution, une terre régulièrement fertilisée par les crachats, déjections et défécations de ses habitants, une montagne semi-sacrée, dont le pic se dresse glorieusement entre des immeubles hideux et dont les façades ont été carrelées comme les murs d’une salle de bain (en supposant que cette salle de bain n’ait jamais été nettoyée).
Imaginez l’illustration de la prospérité économique, incarnée par des dizaines d’entreprises qui poussent comme des champignons le lendemain d’un jour de pluie, ainsi que des centaines de panneaux publicitaires et boutiques… tout cela dédié a un seul et unique produit, L’APPAREIL ELECTRIQUE ! Oui, toute une ville fabriquant, comme un seul homme des compteurs électriques, des disjoncteurs et des fusibles ! Des pans de murs entiers à la gloire du tout nouveau VR72, du fabuleux P6BB12, du révolutionnaire V9PXW ! Des détaillants et commerçants chez qui l’on peut se procurer les tout derniers fusibles pour améliorer le tout dernier disjoncteur que l’on a acheté en face…
Imaginez des habitants sympathiques qui observent tous vos gestes, qui se figent quand vous passez et se donnent de discrets coups de coude pour inviter leurs amis (familles, connaissances, passants …) à vous regarder également et discuter ensemble de ces « étranges étrangers venus d’ailleurs ».
Visualisez-vous, tel(le) une star, interpellé(e) par des millions de « Hello ! » joyeux, et cela dans chaque ruelle, chaque rue, chaque avenue –ah ! c’est vrai, il n’y a pas d’avenue a Liushi- où vous passez pourtant tous les jours quatre fois par jour … inutile de dire qu’il vaut mieux éviter de glisser sur un mollard visqueux et s’étaler lamentablement, car dans dix ans Lishi Town toute entière en rira encore ! En tant que femme, il convient d’éviter aussi :
1. les décolletés trop plongeants, c’est très choquant ;
2. les décolletés tout court, c’est choquant ;
3. les dos-nus, c’est choquant ;
4. la cigarette au bec, c’est indécent ;
5. parler de sexe, c’est impensable pour une femme, au mieux prendre l’air embarrassée et choquée quand le patron balance des blagues bien grasses.

Une entreprise…dont je tairais le nom


Nous y voilà donc… je travaille dans un département de commerce international dans une entreprise située à Liushi, cette capitale mondiale culturelle et économique. Notre bâtiment est au bord de la route principale où des camions passent en trombe pour approvisionner la Chine en compteurs à gaz et autres machins. Cette route est bordée d’entreprises du même type jusqu’à perte de vue. Celle où je travaille est représentative des autres dans son mode de fonctionnement et son organisation.
A 7.25 du matin, tous les employés ou presque se retrouvent dans la plus stricte discipline pour le « Chen Du », une sorte de récitation à la gloire de l’entreprise et son PDG, avec les femmes impeccablement serrées dans des jupes noires ni trop longues, ni trop courtes, mais qui remontent assez pour pouvoir voir le haut de leurs cuisses quand elles s’assoient. Comme c’est bien pensé !
Une brochette de stéréotypes travaillent dans mon département et y passent le plus clair de leurs journées (et de leurs nuits). L’ entreprise, cette grande famille, ne badine pas avec l’obligation morale et il est implicitement accepté que les heures supplémentaires sont obligatoires ; elles ne sont pas rémunérées (on est dans la famille voyons ! doit-on faire payer la famille pour ce qui est somme toute notre devoir naturel ?).
Concrètement, les horaires de travail sont du lundi au samedi, de 7.30 à 17 heures. Sauf pour certains arrivistes mâles qui se surveillent entre eux et font semblant de travailler jusqu’à 21 heures, et le secrétariat féminin, qui lui ne fait pas semblant et reste jusqu’à plus tard encore, samedi et dimanche inclus.
Je vais m’atteler à décrire la condition féminine dans cet endroit pittoresque, en partant de la plus mal payée, pour arriver jusqu’à votre servitrice qui elle-même a droit à son lot de problèmes.

Le cas de Mlle Zhang


Prenons le cas de notre secrétaire : a t-elle le choix, quand le patron lui fait insidieusement remarquer que tellement de jeunes filles fraîches et intelligentes sont prêtes à être ramassées sur le marché du travail ? Penchons-nous du coté des compensations substancielles ; notre bonne secrétaire est rémunérée convenablement au SMIC chinois (700 yuans, avec 1 euro = environ 7 yuans). Mais il faut encore payer ses tickets cantine obligatoires (50 yuans), parfois sa note de climatiseur (300 à 400 yuans, qu’elle peut partager avec les 3 collocataires de son 30 m2 mais vraisemblablement c’est un confort auquel il vaut mieux renoncer).
Le patron ne rate pas une occasion de lui montrer qu’il se soucie d’elle en commentant l’épilation de ses sourcils qui lui donne « l’air de faire la gueule » ou lui hurle dessus des recommandations pour son travail. Mais c’est pour son bien, alors fermons les yeux.
Enfin, soucieux de sa santé, il lui fait faire du sport. Quoi de plus vivifiant ? Descendre régulièrement dans la poussière et la chaleur, aller de l’autre coté de la route traversée en trombe par des fous du volant et aller acheter le paquet de Liqun, les cigarettes préférées du patron ? Au retour, elle aura droit à un grognement d’approbation et le droit de se remettre illico au travail. On ne m’enlèvera pas de la tête que le plus gros tort de Mlle Zhang reste de n’être pas née très jolie ni très gracieuse.
La pauvrette est égalemment trop en chair à son goût, car il vient de mettre au point un autre sévice pour la faire transpirer. Dans son bureau de 10 m2, ils sont deux. Ils n’ont pas la clim, ce qui est abominable dans le sud de la Chine, mais ils ont un ventilateur. Ils ? Non, car ingénieusement, notre patron l’a bloquée dans sa direction, ce qui fait transpirer à Mlle Zhang toute l’eau de son corps ! Et voilà notre patron qui la regarde de travers ; « une femme ne devrait pas transpirer comme ça ! ». Est-ce du machisme ou un terrible mais simple manque de respect ?
Le rythme de vie de ce bureau est ponctué par des réunions aussi fréquentes qu’inutiles pour copier l’entreprise américaine type des années 80 (une le samedi à 10 heures, une autre le lundi à 16 heures, par exemple).
Au cours de ces réunions, il faut prendre des notes ; et il s’agit le plus souvent de notre misérable secrétaire. Mais parfois elle peut être remplacée par Ye Jing, Ye Cui, Wang Fang ou Yang Jing. Quel est le point commun entre ces 4 personnes ? Certes, ce n’est pas évident avec les noms chinois de deviner… Il s’agit uniquement de femmes ! On a tenté de me proposer ce poste honorifique à hautes responsabilités que je me suis empréssée de refuser. Avez vous remarqué que quand un ou des couple(s) d’amis vont diner chez d’autres amis, souvent, après le repas, la maîtresse de maison se lève pour débarrasser la table ? Son ou ses invitées s’empressent de se lever pour l’aider, en laissant « les hommes discuter entre eux » ; j’ai toujours refusé de le faire, m’attirant en cela la réprobation maternelle et paternelle, et les regards curieux d’une assemblée mâle qui se sentait mal à l’aise comme si je violais leur territoire ! Certains invités me cataloguaient même comme mal élevée !
C’est la même chose dans l’entreprise. Les femmes prennent des notes, les hommes parlent, et puis c’est tout !

Enfin, une relève ?


Une nouvelle recrue vient de se joindre à nous, il s’agit de Shi Jian Dan. Rejoindra t-elle les rangs de la Résistance, où resterai-je désespérément seule ? C’ est fort peu probable, rien qu’à la tête qu’elle a fait quand elle a vu ma cigarette. En revanche, mon boyfriend, en parfait représentant du mâle américain, a eu droit à un regard admiratif.
Je vous laisse sur cette note pleine d’espoir et d’optimisme. Et encore, il reste tellement de cas à développer !

P.-S.

Aissata Maiga, 7 août 2003

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