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Travailleuses de tous les pays...

lundi 30 juin 2003

Une femme qui " ne travaille pas ", ça n’existe pas ! Des femmes dont le travail pas n’est pas rémunéré, ni même reconnu, il y en a des millions. Sans emploi, chômeuses, précaires, sous-payées, surexploitées… Mères de famille, agricultrices, employées, cadres, travailleuses indépendantes… A toutes il est demandé de déployer des compétences forcément irréprochables, rendre des services forcément dus, taire des exigences forcément illégitimes. Discriminations et résistances, dans un monde plus cruel que jamais.

L’inégalité professionnelle, ça commence avant le travail, avec les services demandés aux enfants à la maison. Chacun-e sait ce qu’on attend d’elle/lui, et qu’on considérera comme de son devoir jusqu’à ce que mort s’ensuive : aux filles, la reproduction des gestes quotidiens, humblement indispensables à la survie de l’espèce ; aux garçons, l’acquisition de compétences " nobles ", débouchant sur des créations, dont le résultat ne disparaîtra ni dans les estomacs ni sous les semelles boueuses, et pourra donc attester de leur aptitude au commandement.
Caricatural ? Vous avez raison : les parents occidentaux modernes mettent sans remords leur progéniture mâle à la vaisselle. Mais ils la paient plus cher – comme l’a montré une enquête menée par une banque anglaise, incidemment, puisque son but était de jauger le pouvoir d’épargne des ados (Les garçons mieux payés que les filles pour les tâches ménagères, par Vera Schlusmans).

Vers le bénévolat à temps plein ?


L’enchaînement se fait alors le plus naturellement du monde. Les métiers nécessitant des compétences résultant d’un apprentissage formalisé et considéré comme plus complexe, seront mieux rémunérés ; plus les dites compétences deviendront abstraites, plus la rémunération montera. Et plus on rechignera à féminiser l’appellation de la profession, en dépit des recommandations de la circulaire sur la féminisation des noms de métiers, dont les effets se font encore attendre 17 ans plus tard.
Curieux hasard : cela correspond communément à la plus ou moins grande production de richesses monétaires. Un financier qui produit de l’argent sous une forme purement fictive, en gagne pour lui-même beaucoup ; un promoteur qui le fait circuler entre diverses poches et en met une partie dans la construction de maisons, encore très largement ; un entrepreneur en maçonnerie, qui n’engraisse plus que les locaux, peine déjà à suivre le train de vie que sa haute fonction lui imposerait ; l’ouvrier du bâtiment, quand il n’est pas au chômage ou condamné à l’inaction par ses vertèbres en compote, perçoit un salaire suffisant pour acheter les matériaux avec lesquels il construira sa propre maison, 52 dimanches par an pendant 20 ans – de quoi mériter l’assentiment de ses voisins. A son épouse, qui aura lavé les outils, nourri et abreuvé les ouvriers, nettoyé le chantier, puis entretenu la maison, soigné ses habitant-es et réglé les conflits entre eux, il ne sera pas resté assez de temps pour, si ce n’est s’épanouir, assurer son indépendance financière. Un divorce ou un veuvage, et la voilà acculée à céder cette maison qui était, on l’en a persuadée, le rêve de toute une vie.
A des salaires inférieurs, correspondent forcément des retraites inférieures. Les gouvernements de droite ont une réponse toute trouvée à ce phénomène, que les féministes, bien sûr, récusent (Libéralisme et natalisme à la française : les femmes réagissent)… Se voulant près du peuple, il est bien évident qu’ils ne vont pas lui balancer en pleine face leur prédilection pour les profits financiers. D’où l’obligation de valoriser d’autres composantes sociales, la famille restant la plus pratique à vendre, car ayant déjà asservi une bonne partie de la population ; si la situation le permet, on lui adjoint sa vieille pote, la religion (mais la famille en milieu laïque marche encore très fort). Donc, de qui doit-on rehausser l’image quand on veut rehausser celle de la famille ? La mère, évidemment, sur laquelle l’équilibre repose, comme il est naturel. Va-t-on, par conséquent, encourager ces mères à prendre la parole en place publique, pour y exprimer leurs propositions tirées des enseignements d’une vie dédiée à la protection d’autrui ? Par exemple, et pour commencer, en émettant clairement un point de vue politique sur le partage sexué des tâches au sein des foyers ? Que nenni ! on va congratuler ces femmes méritantes, et leur procurer toutes facilités pour débarrasser le marché du travail et regagner leur place, auprès de leurs enfants.
Grâce au congé dit parental, les femmes restent assez longtemps à la maison pour perdre le fil professionnel. Que leur reste-t-il pour justifier leur existence au sein de la communauté des humains ? Fournir encore plus de travail gratuit : apporter des soins aux parents et voisins âgés ; assister les jeunes parents en mal de crèches ; entretenir leur environnement proche ; œuvrer dans des associations caricatives plus ou moins locales, dont elles président rarement aux choix, se réservant le pragmatique pour laisser aux hommes pensants le politique [1].

La paupérisation gagne du terrain


Sur les femmes qui " ne travaillent pas " - comme on le dit encore à propos des mères de famille non salariées et non officiellement travailleuses indépendantes, repose bien souvent en réalité une charge de travail phénoménale, non reconnue. Employées au noir dans l’exploitation ou l’entreprise familiale, faisant fructifier des biens et des terres qui ne leur appartiendront jamais (La terre à celles qui la cultivent, par Malado Dembélé).
Un des bienfaits de la mondialisation néolibérale, c’est d’accroître cette charge en privatisant les services (ce qui limite l’accès à ceux liés à la satisfaction des besoins fondamentaux, le soin des personnes malades ou des enfants non-scolarisés par exemple, revenant alors aux femmes), tout en faisant sévir une politique de l’emploi impitoyable, qui engendre un chômage galopant.
Cette paupérisation épuisante, les femmes du Sud la connaissent depuis longtemps, et certaines tentent d’y échapper par l’émigration (Dossier : Migrantes, nos concitoyennes du monde). Les employeurs du Nord chérissent cette main d’œuvre particulièrement vulnérable, promue officiellement cette fois chefe de famille, sommée de pourvoir aux besoins d’une parentèle exponentielle, abandonnée aux pièges d’un monde totalement inconnu, séparée de ses enfants, ignorante de ses droits quand ce n’est pas analphabète, paralysée par les pressions en tirs croisés… (Douala-Paris, l’exode des mères de famille, par Rita Negue). Les proxénètes, aussi, qui se réjouiraient tant de passer au statut d’employeur – et pourquoi pas une subvention dans le cadre de l’action contre le chômage ? (Dossier : Prostitution : pour un abolitionnisme féministe)
Les femmes de l’Est font connaissance avec l’absence de protection professionnelle et sociale à une vitesse accélérée. Premières à pointer au chômage, déplacées d’office vers des emplois subalternes, privées de structures d’accueil pour leurs enfants et pour leurs parents handicapés et/ou âgés, elles voient leurs droits reculer, tandis que le sexisme revient au galop (Comment les femmes sont-elles affectées par les processus de transition et de mondialisation ?, par Kinga Lohmann).
Les conditions de travail et de non-travail devenant de plus en plus pénibles de par le monde, arrive ce qui doit arriver : l’état de santé des femmes se dégrade (Dossier : Femmes souffrant dans un monde malade). Tandis qu’on persiste à saluer publiquement en hauts lieux leur courage, leur détermination et leur bon sens.

Autonomie, créativité


En effet, tous les organismes internationaux s’accordent à penser que les chances de " développement " des pays reposent quasi exclusivement sur les femmes. Celles-ci ont compris le potentiel émancipatoire de la création d’activités économiques autonomes (Dossiers : Africaines : créativité contre discriminations et Femmes d’Amérique latine). Comment y parvenir, sans entrer dans la spirale de l’endettement ou de la dépendance, que ce soit à une ONG ou des pouvoirs publics ? (Micro-crédit : piège ou solution ?, par Joëlle Palmiéri).
S’organiser, pour financer, mettre en place, pérenniser les activités (Teranga, une mutuelle par ou pour les femmes, par Dominique Foufelle). Auto-évaluer les compétences, réinventer les relations professionnelles (Ça bouge à Marseille, par Dominique Foufelle). Redéfinir les priorités de la vie – en somme, bouleverser dans ses fondements le monde tel qu’on nous l’inflige.

Lire également les dossiers :
Femmes et économie solidaire
Actrices du développement durable

P.-S.

Dominique Foufelle - juin 2003

Notes

[1] Lire au sujet du travail des femmes dans les associations, l’article d’Annie Dussuet, " Travail domestique, bénévolat, salariat : des formes d’activités sexuées ", dans Chronique Féministe n° 77/79 , publié par l’Université des Femmes, Bruxelles (Tél. : 02/229.38.25-72)

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