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Voir l’expertise des femmes

lundi 30 juin 2003, par Joëlle Palmieri

Toute l’économie solidaire et populaire dans le monde est portée massivement par les femmes. Quid de leur visibilité ? qui de leurs pratiques et de leurs méthodes d’auto-évaluation des compétences ? Quid de leur expertise ? de leur créativité intense. Ont-elles besoin de médiateurs. Les pratiques démontrent le contraire.

La demande sociale portée par les femmes partout dans le monde part très souvent d’une souffrance et très souvent de violences quotidiennes. On peut caractériser ces violences et ces souffrances au moins de trois façons : elles peuvent être liées à la pauvreté, au racisme et aussi extrêmement liées au sexisme. Autrement dit, ces femmes souffrent conjointement de trois formes de domination que sont les dominations de classe, de race et de sexe. Et c’est parce qu’elles souffrent d’une situation d’exclusion et de violence qu’elles sont porteuses d’initiatives économiques. C’est le seul moyen qu’elles ont pour sortir de ces situations, même si malheureusement toutes n’en ont pas les moyens. Les femmes du fait de leur statut social sont généralement en charge de la famille. Elles répondent tous les jours à des besoins immédiats qui ne sont pas seulement les leurs mais ceux de la famille, la famille étant un cercle plus ou moins large qui comprend au minimum les enfants, quelques fois le mari qui n’est pas toujours là, puis les oncles, les tantes, les grands-parents… Le fait que les femmes soient amenées tous les jours à prendre en charge de façon spontanée parce qu’obligatoire ce type de responsabilité produit beaucoup de créativité dans le groupe au sens anthropologique du terme.

Une expertise non visible

Ce qui caractérise aussi le travail des femmes, c’est qu’elles sont tellement habituées à la survie qu’elles inventent de fait des techniques d’échange. Par exemple, à Cuba, un trottoir sur deux a l’électricité un jour sur deux. Alors, les femmes tous les jours passent leur temps à faire circuler des fils d’un côté à l’autre de la rue pour faire marcher les frigidaires en continu. Même si dans le frigo, il n’y a que trois grains de riz, c’est important parce que cela permet de nourrir la famille. Et cela, c’est de l’expertise. Les femmes organisent ces échanges vraiment sans intermédiaire. Elles ne passent pas par des experts extérieurs. Elles sont habituées à faire cela entre elles, c’est-à-dire entre mères de famille puis entre filles parce que ce sont elles qui prennent le relais. Elles n’ont pas besoin qu’on leur dise ou qu’on leur explique comment il faut passer le fil, elles savent qu’il faut le passer. Donc, les formes de solidarité qui se mettent en place n’émanent pas de dogmes ou de concepts mais des besoins. C’est une solidarité de fait. Cette solidarité, ces expertises, ces compétences se font par les pratiques et pas du tout par les concepts. Ce n’est pas parce que les femmes ont réfléchi que, pour sortir de la violence, il fallait sortir de chez soi et donc construire leur outil de production et que donc elles seraient ensemble dans une coopérative et qu’il y aurait moins de violence dans le quartier où elles habitent. Ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe. C’est parce qu’elles souffrent qu’elles sortent, se parlent, créent l’activité économique… Alors elles se rendent compte que collectivement cela prend du sens. Après, éventuellement, elles conceptualisent, elles peuvent restituer, échanger où qu’elles soient. La question de savoir comment on relie les pratiques et les discours, autrement dit la mise en œuvre d’une action et sa représentation, est au cœur des ces pratiques. Comme par hasard, toutes ces femmes sont actrices d’une économie qui est une économie solidaire et populaire mais ce sont toujours des hommes qui les représentent, elles ne se représentent pas elles-mêmes. Il faudra parler de cela un jour.

Auto-évaluer les compétenes

Ces femmes sont aussi amenées de fait à auto-évaluer leurs compétences. Leurs compétences ne sont pas reconnues sur le marché du travail en Europe ou ailleurs. Ces femmes ne rentrent pas dans les grilles de lecture des compétences que nous connaissons ou que nous croyons connaître, ici en Occident. Pour donner un exemple très concret, prenons l’expérience de « Femmes Actives ». Ce sont des femmes, toutes issues de l’immigration, qui, sur le marché du travail français et en particulier de la région parisienne, n’ont aucune place pour différentes raisons : soit elles ne sont pas diplômées, soit elles sont diplômées de leur pays d’origine et leur diplôme n’est pas reconnu par l’Etat français. Elles sont donc de fait dans une situation d’exclusion. Comme elles le disent, elles auraient pu rester dans leur appartement aux Francs-Moisins à se morfondre où elles auraient sans doute fini par se suicider mais elles ont choisi de sortir de chez elles et de chercher un local dans leur cité pour au moins pouvoir parler de leurs difficultés à trouver du travail, de leurs difficultés familiales. En discutant, elles en sont arrivées à requalifier elles-mêmes leurs compétences : l’une sait faire la cuisine (sur le marché du travail, ça ne représente rien, par définition toutes les femmes savent faire la cuisine...), l’autre sait repriser (à l’Anpe, ce n’est pas gagné !), etc. En parlant, elles se rendent alors compte qu’elles ne sont pas seules et qu’elles ont une qualification. Puis elles réalisent que ces qualifications mises en commun peuvent générer une activité économique et que, inversement, cette activité économique crée du lien social et permet de rompre avec la violence et l’isolement.

Echanger sur les solutions

Il existe beaucoup d’exemples de ce type et cela, partout dans le monde. En effet, à Saint-Denis, dans la campagne mexicaine, dans un bidonville en Afrique du Sud ou dans une favela à Porto Alegre, on retrouve les mêmes images : ce sont quasiment les mêmes machines à coudre, les mêmes tables en formica et le même genre de femmes. Elles n’ont pas la même langue, mais elles ont les mêmes pratiques. Le meilleur exemple, c’est quand Djamila Maïni de Femmes Actives a visité la coopérative de femmes Maria Marias à Porto Alegre, elle se croyait chez elle aux Frans-Moisins. Bien que ne parlant pas du tout la même langue, elles se sont parlées parce qu’elles vivaient la même situation dans des environnements similaires. Elles parlaient de la même réalité. Cela s’est passé pendant le second fOrum social mondial à Porto Alegre et est à l’origine d’une idée qui s’est concrétisée : le Réseau International Femmes et Economie Solidaire (Rifes) qui compte aujourd’hui plus de cinquante structures de base, venant de plus de douze pays sur quatre continents différents (Brésil, Québec, Yougoslavie, Sénégal, Mali, Cameroun, Burkina Faso, Congo, Haïti, Afrique du Sud, Argentine, Mexique, Equateur, Bulgarie et la France). Dans chaque pays, il y a plusieurs structures de base qui communiquent par internet. En tout cas, l’essentiel, c’est qu’elles savent partager et qu’elles ont envie d’échanger. Et elles ne s’échangent pas tant sur les obstacles que sur les solutions. C’est un phénomène qu’il faut prendre en compte car l’expertise devient à la fois l’échange et la reconnaissance de la compétence de l’autre. Pour citer un autre exemple de la non nécessité d’intermédiaire, lors de la rencontre de Djamila Maïni avec Maria Marias, il y avait d’autres observateurs qui étaient des personnes travaillant pour des structures d’appui ou de coopération internationale. Ces observateurs se sont dits puisque nous sommes là, nous allons les aider. Et Djamila Maïni leur a répondu : « Non, je n’ai pas besoin de vous. Je n’ai pas de problème de langue, vous voyez nous parlons. Et je n’ai pas besoin de comprendre leurs besoins parce que leurs besoins, je les connais, nous avons les mêmes » . Elles savent qu’elles peuvent échanger directement, et c’est ce qui se passe maintenant entre Femmes Actives et Maria Marias. Elles ont un vrai lien et partagent sur des éléments très concrets d’échange de métiers à tisser et de pratiques de tissage. Reste le véritable handicap : celui de la visibilité. D’un côté, ce sont 80% de femmes qui portent l’économie solidaire dans le monde et personne ne le sait. Et de l’autre, elles sont représentées à 80% par des hommes dans les tribunes et les forums, et cela, par contre, est très visible. Peut-être est-il temps de mettre en œuvre des stratégies conjointes de visibilité ?

P.-S.

Joelle Palmieri – intervention lors du séminaire Resol sur « croiser demande sociale et mouvements sociaux » - février 2003

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