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La Suède en lutte contre la traite des femmes

lundi 30 juin 2003, par Dominique Foufelle

Quand elle part, elle est rayonnante de joie. Une nouvelle existence l’attend ! Elle va laisser derrière elle la pauvreté de l’Europe de l’Est pour se construire une vie meilleure dans un pays de prospérité - la Suède. Mais au lieu des conditions de vie difficiles qu’elle a connues dans son pays, c’est une autre forme de déchéance qui attend Lilya en Suède. Le travail qu’on lui a promis n’existe pas. À son arrivée, c’est un proxénète qui vient la chercher et l’enferme dans un appartement où on l’oblige à vendre son corps.

Quand elle part, elle est rayonnante de joie. Une nouvelle existence l’attend ! Elle va laisser derrière elle la pauvreté de l’Europe de l’Est pour se construire une vie meilleure dans un pays de prospérité - la Suède. Mais au lieu des conditions de vie difficiles qu’elle a connues dans son pays, c’est une autre forme de déchéance qui attend Lilya en Suède. Le travail qu’on lui a promis n’existe pas. À son arrivée, c’est un proxénète qui vient la chercher et l’enferme dans un appartement où on l’oblige à vendre son corps.

"Lilya 4-ever", le film de Lukas Moodysson, a mis le public suédois en état de choc lors de sa première en 2002, et depuis, il continue de soulever l’émotion dans tous les pays où il est projeté.
Pour beaucoup de Suédois, le commerce sexuel d’aujourd’hui a pour la première fois pris un visage, celui de la jeune et frêle Lilya : le trafic des femmes venues de Russie et d’Europe de l’Est était une réalité quotidienne en Suède, et c’était possible parce que des hommes, des Suédois, abusent de ces femmes.
Le film a été un révélateur brutal de cette activité que la plupart ne voulaient pas, ou refusaient de voir : de deux cents à cinq cents femmes sont transportées annuellement en Suède pour vendre des services sexuels.
Les scènes les plus remarquées sont celles qui montrent les "clients", tous vus par les yeux de Lilya : des hommes haletants, rudes et taciturnes, qui voient à peine que c’est un être humain qu’ils ont sous eux.
« C’est vrai que les choses se passent comme dans le film », dit Gunilla Ekberg, du groupe Égalité des chances mis en place par le gouvernement, qui est en tête de l’action gouvernementale contre l’exploitation sexuelle des femmes. « Ses rencontres avec les clients sont sans doute ce qui fait la plus forte impression. Et si nous voulons réussir dans la lutte contre la traite des femmes et la prostitution, il faut considérer l’industrie du sexe du point de vue de la victime », ajoute Gunilla Ekberg.
C’est pourquoi l’achat de services sexuels par les hommes est un des principaux points d’attaque de l’action suédoise contre la prostitution. Sans clients, pas de prostitution. Ce n’est pas la prostituée qui est en faute, ce sont ses clients. Il faut donc casser le marché.

La loi contre la prostitution


« Combattre la prostitution est aussi un élément indispensable de la politique d’égalité des chances », note Gunilla Ekberg. Ce serait une hypocrisie de parler d’égalité entre femmes et hommes tout en acceptant la prostitution. Le 1er janvier 1999 est entrée en vigueur une loi qui cible directement les clients masculins. La " loi interdisant l’achat de services sexuels " était - et reste - unique en son genre. Aucun autre pays n’a adopté de loi similaire jusqu’à présent.
Au départ, l’impulsion est venue du mouvement féministe suédois, qui demandait depuis une vingtaine d’années la criminalisation des clients. La peine maximale prévue est de six mois de prison, la peine minimale de 50 jours-amende. La loi est neutre au regard du sexe, mais dans tous les cas connus à ce jour, il s’agit de clients masculins et de prostituées féminines. La loi a eu pour effet de réduire fortement la prostitution sur la voie publique. Le nombre de prostituées de rue a baissé de plus de moitié, le nombre de clients de près de 80 pour cent, et les femmes étrangères ont quasiment disparu de la voie publique. Dans les deux premières années d’existence de la loi, plus de cent hommes ont été condamnés.
Mais pour autant, la prostitution a-t-elle globalement diminué ? Ou bien a-t-elle pris d’autres formes, changé de terrain pour se faire plus discrète ? La loi interdisant l’achat de services sexuels est aujourd’hui largement approuvée par les Suédois, et les craintes des sceptiques, qui pensaient qu’elle serait un coup d’épée dans l’eau, ne se sont pas confirmées.
« Il est évident que la loi contre l’achat de services sexuels a eu un effet perturbateur pour les clients », souligne Camilla Örndahl, de la Direction nationale de la police judiciaire. Camilla Örndahl est l’un des deux rapporteurs spéciaux de la Police judiciaire sur le trafic sexuel des femmes. Elle rend compte de ses observations au gouvernement et à Europol. La fonction de rapporteur a été créée en 1997 à la suite d’une demande adressée par la Commission européenne aux pays membres de l’Union, dans un effort pour endiguer la montée en flèche du trafic des femmes qui a été enregistrée en Europe dans les années 1990. En Allemagne et aux Pays-Bas, par exemple, les prostituées venues des pays d’Europe de l’Est, qui n’étaient que quelques-unes au début des années 1990, représentaient plus de la moitié du total quelques années plus tard.
Mais la structure de ce trafic sexuel transnational restait mal connue. Les rapports annuels de la Police judiciaire suédoise reflètent les tâtonnements et conjectures des premiers temps, puis le développement progressif des connaissances et de la compréhension des faits. Aujourd’hui, les rapports sont substantiels et détaillés.
Car il faut malgré tout beaucoup de temps pour changer de perspective dans l’approche de la prostitution. Il s’agit de battre en brèche des idées reçues immémoriales. Des formules telles que "le plus vieux métier du monde", ou "la femme est assise sur une mine d’or" ne font que déguiser la réalité d’un commerce brutal où la femme est la plus exposée et toujours en position d’infériorité.
Il faut aussi consacrer beaucoup de temps à l’information et à l’éducation. Au moment de l’entrée en vigueur de la loi contre l’achat de services sexuels, les moyens de la police ont été renforcés, surtout dans les grandes zones urbaines.
La police, pourtant, juge que ses ressources restent insuffisantes et qu’il y a un hiatus entre la volonté politique et la réalité.

Les problèmes du Nord


La Suède est un vaste pays et ses frontières sont longues. La province du Norrbotten illustre une partie des difficultés concrètes de l’action. Le Norrbotten partage avec la Finlande 400 kilomètres de frontière non surveillée, que 18 millions de personnes franchissent chaque année. Parmi celles-ci, il y a des femmes russes exploitées dans la prostitution. La police du Norrbotten parle d’autocars pleins de femmes, principalement en provenance de la région de Mourmansk, qui arrivent tous les week-ends dans les localités frontalières finlandaises. Ce sont des voyages bien organisés, avec des accompagnateurs et des chauffeurs spéciaux, et le trafic est géré par des organisateurs russes, finlandais et suédois. Les femmes sont hébergées dans des maisons de passe, des villages de vacances ou des terrains de camping.
Comme elles ont des visas Schengen délivrés par la Finlande, elles peuvent entrer librement en Suède. Selon les renseignements reçus par la police, il arrive qu’elles soient munies de téléphones portables où sont programmés les numéros de téléphone des clients. Elles restent d’un à sept jours dans le Norrbotten. Parfois, elles sont "invitées" par des hommes de la région, souvent des délinquants liés à des gangs de motards et à la criminalité organisée. Ce trafic s’est notablement intensifié en 2001 avec l’entrée de la Suède dans la coopération Schengen et la suppression des contrôles frontaliers entre les pays de l’Union, remarque la police du Norrbotten, qui affirme de plus que le département sert désormais de tremplin vers le reste de la Suède et l’Europe.
Les rapports en provenance du Norrbotten confirment l’idée générale qu’on se fait actuellement en Suède du trafic sexuel des femmes. L’activité est bien organisée : des recruteurs fournissent les femmes, des accompagnateurs les surveillent pendant le voyage, et en Suède un réseau d’accueil a préparé la clientèle. Par exemple, en Scanie, dans le sud de la Suède, un autocar plein de femmes d’Europe de l’Est s’est arrêté un jour à un hôtel. Selon leur guide, elles faisaient un circuit dans les pays nordiques. Le soir même, l’hôtel était envahi d’hommes suédois qui demandaient tous à rencontrer les voyageuses. Le personnel de l’hôtel a alors alerté la police.
Les violences et les sévices envers les femmes sont monnaie courante et l’industrie est lucrative, sauf pour les femmes elles-mêmes. Dans certains cas, elles peuvent garder la moitié des recettes, mais le plus souvent leur part se limite à dix pour cent. Leurs passeports et visas sont confisqués, elles sont tenues enfermées et privées de liberté.
« Au début, elles croient toujours qu’elles pourront contrôler la situation, explique Camilla Örndahl, de la Police judiciaire. Mais elles perdent à tous les coups, et il peut leur falloir beaucoup de temps pour s’en sortir et panser leurs plaies. » L’Europe sans frontières, c’est aussi une mobilité accrue pour la criminalité organisée, constate la police du Norrbotten.
La coopération entre diverses administrations et organisations suédoises a donc été renforcée pour donner plus d’efficacité à la lutte contre le crime, et en 2001 six chambres du Parquet spécialisées dans les affaires internationales ont été créées, entre autres pour traiter les dossiers liés à la traite des êtres humains.
La coopération avec les pays de provenance des femmes est d’une importance toute particulière. Les procureurs et officiers de police des pays riverains de la Baltique tiennent des réunions annuelles, et au printemps 2002 une campagne d’un an a été lancée pour élargir les connaissances sur les moyens de combattre la traite des êtres humains. L’initiative venait de la ministre suédoise de l’égalité des chances, Margareta Winberg. Tous les pays nordiques ainsi que l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie participent à l’organisation de cette campagne nordico-baltique, qui marque le coup d’envoi d’une coopération à long terme sur le pourtour de la Baltique.

La loi contre la traite des êtres humains

Le volet suédois de la campagne dans la région de la Baltique se fondait sur la loi interdisant la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle qui a pris effet au 1er juillet 2002. La nouvelle loi permet de s’attaquer au réseau qui entoure les prostituées : les recruteurs, les transporteurs et "l’hôte" qui les héberge en Suède. La peine minimale est de deux ans, ce qui donne à la police des pouvoirs largement accrus pour rechercher les organisateurs de la prostitution - elle est entre autres autorisée à recourir à la surveillance électronique. À ce jour, trois enquêtes préliminaires ont été ouvertes.
Ce sont essentiellement deux facteurs qui alimentent la prostitution : la volonté d’achat des clients, et la pauvreté dans les pays d’origine des prostituées. Mais s’il est possible d’entraver l’achat de services sexuels par la voie législative, il est bien plus ardu de s’attaquer à la pauvreté. Si les femmes acceptent de témoigner contre leurs proxénètes devant la justice suédoise, que pourra faire ensuite celle qui réussit à se libérer ? Retourner chez elle ? Pour retrouver la pauvreté et les mêmes gangs de recruteurs ? Il y a quelques années, une Lituanienne de 24 ans a fait l’expérience de ces difficultés. Elle avait demandé l’asile en Suède pour échapper à son souteneur. Elle avait peur d’être exposée à des menaces et des représailles si elle retournait dans son pays. Elle a été déboutée et a dû quitter la Suède.
Si elle déposait sa demande aujourd’hui, elle aurait peut-être de meilleures chances de pouvoir rester. Une commission d’enquête parlementaire sur l’immigration et les attaches familiales a proposé que les femmes en situation précaire puissent obtenir un permis de séjour temporaire donnant droit aux mêmes prestations médico-sanitaires qu’en cas de demande d’asile.
L’action contre le commerce sexuel international n’en est encore qu’à ses débuts, mais elle a déjà enregistré quelques résultats positifs. Par exemple, les clients ne sont pas seuls à se ressentir de la criminalisation de l’achat de services sexuels. Le malaise et l’irritation semblent gagner toute la branche. La Police judiciaire confirme que le marché du sexe ne donne plus de profits aussi rapides que par le passé en Suède. Les femmes doivent maintenant être escortées pour aller chez les clients. Cela prend du temps. De plus, l’organisateur ne peut pas exercer trop longtemps son activité dans un seul et même local, il est obligé de se déplacer, de changer d’adresse ou de disposer de plusieurs locaux. C’est coûteux et compliqué.
Le risque est évidemment de voir la Suède devenir un pays de transit, et la prostitution s’installer de l’autre côté des frontières. Voilà pourquoi les pays européens doivent coopérer plus étroitement, afin de donner à des jeunes filles comme Lilya leur chance de vivre dans la dignité, où qu’elles se trouvent.

Ingmarie Froman, journaliste indépendante, a été auparavant correspondante étrangère de la Radiotélévision suédoise à Bruxelles et Paris.

P.-S.

Ingmarie Froman, mai 2003
Traduction : Lydie Rousseau
Éditeur : Institute suédois : www.sweden.se

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