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Douala-Paris : l’exode des mères de famille

lundi 30 juin 2003, par Dominique Foufelle

Pour nourrir leur famille, de plus en plus de Camerounaises abandonnent homme et enfants et vont travailler au noir à Paris. Avec la bénédiction de leurs maris et de leurs parents.

Dans le grand hall de l’aéroport international de Douala, les passagers à destination de Paris attendent l’embarquement. Une jeune femme pleure en serrant dans ses bras ses deux petites filles. Elle sait qu’elle ne les reverra pas avant plusieurs années. Mirabelle, 28 ans, fait partie de ces Camerounaises mariées qui désormais cherchent, tout comme les jeunes filles, à partir travailler en France.
Arrivées à Paris, ces femmes sont hébergées par un parent ou une copine déjà installée. La solidarité africaine fonctionne à plein. Mirabelle a été accueillie par des amies regroupées au sein d’une tontine. Un mois après son arrivée, l’association lui a prêté de quoi subvenir à ses premiers besoins. " L’argent qu’elles m’ont remis m’a beaucoup aidée. J’ai d’abord remboursé une dette que j’avais contractée au pays pour acheter mon billet d’avion ; ensuite, j’ai acheté des vêtements chauds pour l’hiver ", affirme-t-elle. En quelques mois, Mirabelle a déjà remboursé toute la dette.
Le plus dur pour ces immigrées, c’est la promiscuité imposée par le prix des loyers. A Paris, elles vivent à trois ou quatre, généralement au 6e ou 7e étage d’un immeuble sans ascenseur. Le logement se résume à une seule pièce exiguë parfois sans chauffage, avec un point d’eau qui sert à la fois pour la toilette et la vaisselle. Le soir, pour dormir, elles jettent un matelas à même le sol.

Loueuses de papiers


Il faut aussi gérer sa clandestinité. Celles qui accueillent ont généralement un titre de séjour pour un, deux ou cinq ans, qu’elles prêtent à la nouvelle venue. Il lui servira pour rechercher de petits boulots au noir : baby sitter, garde malade, ou femme de chambre dans les hôtels... Dans le meilleur des cas, le salaire est viré à la fin du mois sur le compte de la propriétaire du titre qui prélève une commission allant de 10 à 30 % ! Le taux est convenu par avance. Mais il existe aussi des loueuses malhonnêtes qui encaissent l’argent et le gardent pour elles. Martine, qui partage avec deux copines une petite pièce de 2 mètres sur 3 dans le 16e arrondissement de Paris, expose ses déboires. " Quand il faut te remettre ton argent, elle le fait au compte-gouttes. On ne peut pas se plaindre à la police parce qu’on est sans papier. On subit en attendant le jour où on pourra être libre ".
La liberté a un prix : il faut trouver et payer un Français consentant pour faire un mariage blanc. Elisabeth, 32 ans, a déboursé 35 000 FF (3 500 000 F cfa) pour ses secondes noces il y a six mois." C’est un passage obligé, avoue-t-elle. Le but, c’est d’avoir des papiers officiels. Ça ne veut pas dire que j’ai renié mon mari resté au Cameroun ". Anxieuse, elle marmonne : " Je ne sais pas si ca va marcher : j’ai peur. Il y en a qui font le chantage. Chaque fois qu’ils ont des problèmes financiers, ils viennent se planter à ta porte en menaçant de dénoncer à la police que tu l’as acheté pour faire un mariage blanc ".
Cette cruelle émigration qui prive des enfants de leur mère s’explique bien sûr par les difficultés financières liées au chômage mais aussi par le consentement des maris. La décision de partir se prend généralement avec l’accord du mari, qui accepte de rester avec les enfants, puisque la femme pourra lui envoyer de l’argent. Martine affirme que son mari était très content le jour où il a appris qu’elle avait une possibilité d’aller en France. " Il m’a encouragé et m’a dit de sauter sur l’occasion sans tarder " explique-t-elle. Dans certains cas, c’est aux grands-parents que revient la garde des enfants.

Des maris complaisants


" Les femmes ont plus de chance de réussir en Europe que les hommes car elles sont promptes à faire les petits boulots ", se défend un de ces maris, qui jouit de la manne qui lui tombe tous les mois. Mirabelle envoie chaque mois au sien 1000 à 1500 FF (environ 152 à 228 euros - 100 000 à 150 000 F cfa). Ce qui dépasse de loin le salaire de certains fonctionnaires. " Quand j’étais au Cameroun, je touchais 80 000 F cfa (800 FF – 121 euros) ; il fallait payer le loyer, se nourrir, se soigner ce qui ne suffisait pas… Maintenant mes enfants mangent bien ", reconnaît-elle.
Lisa est arrivée en France en janvier 2001 ; laissant à ses parents son bébé de huit mois. Elle travaille comme baby sitter et gagne 4500 FF par mois. Tous les deux mois, elle envoie 2000 FF à ses parents qui ne jurent plus que par elle. " Je suis bien. Je dirais même très bien, depuis que ma fille est allée à Paris ", confirme sa mère, habillée d’un ensemble veste envoyée par sa fille. Son père exhibe son téléphone portable : " Regardez ce beau bijou, je suis gâté. C’est ma fille qui me l’a offert ".
Nourrir à distance leur famille ne dispense pas ces femmes émigrées de la nostalgie et de la culpabilité. " Je ne sais plus si l’enfant va me reconnaître, dit Lisa. Je suis ici pour garder les bébés des autres alors que le mien déprime au Cameroun. Mais je n’ai pas de choix ; il fallait que je parte ". Mirabelle téléphone à sa famille une fois par semaine et se contente de photos. " Tous les trois mois, on m’envoie les photos : c’est tout ce qui me console ". Toutefois, ni l’une ni l’autre n’envisagent à court terme de regagner le bercail. Grâce à ses petites économies, Mirabelle voudrait faire venir son mari et ses enfants d’ici à janvier prochain. Quant à Lisa, elle a rencontré un copain français qui va adopter sa fille…

Paru sur www.syfia.com

P.-S.

Rita Negue (Syfia Cameroun) - octobre 2001

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