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Les pratiques innovantes des Péruviennes

samedi 31 mai 2003, par sophiec

L’expérience d’autogestion de production des services d’alimentation et de la santé pour la population pauvre, conduite au Pérou par les réseaux sociaux des cantines populaires et du Verre de Lait, innove : ni salaire ni dividendes, puisqu’elle n’est dirigée vers le profit, mais vers des nécessités sociales en essayant seulement de couvrir les coûts.

Pour que l’on perçoive plus nettement ce que signifie cette expérience, il est utile de souligner certains éléments du contexte. Le Pérou est un pays de 26 millions d’habitants. Un peu plus de 54% de sa population vit dans la pauvreté, et près de 15% de cette population dans une pauvreté extrême. 25% de la population du Pérou n’a pas accès aux services de santé.
Au Pérou, nous n’avons jamais eu un État-Providence. Les experts en science politique caractérisent l’État péruvien comme étant « patrimonialiste », c’est-à-dire que la direction de la chose publique s’effectue comme s’il s’agissait d’un bien privé. En conséquence, l’attention portée aux problèmes sociaux par l’État est habituellement perçue comme une concession et non comme un droit. Cela a donné lieu, à diverses périodes, à des tentatives du gouvernement de manipulation politique des personnes qui reçoivent ces services.

Manger à sa faim


Dans ce cadre, depuis la fin des années soixante-dix, avant une croissante et durable crise économique et de la progressive perte des acquis, ont surgi dans certaines zones populaires urbaines de Lima, à l’initiative des femmes, des nouvelles formes d’organisation sociale ayant pour but de baisser les coûts de la consommation alimentaire des familles en appliquant un critère d’économie d’échelle.
Au début de l’année 1979, successivement dans les districts de Comas et de El Agustino, sont apparus les deux premières cantines populaires autogérées, unités économiques de service de préparation et de vente d’aliments, orientées exclusivement par un critère de subsistance.
Postérieurement, en 1984, l’implantation du Programme Municipal du Verre de Lait, sous le mandat du Front de la Gauche Unie dans la Municipalité de la Province de Lima, a promu l’organisation d’un contingent massif de femmes à travers la formation de comités dans tous les districts pour la cogestion du programme.
Ces expériences furent reproduites peu à peu dans d’autres endroits du pays jusqu’à avoir une portée nationale. Actuellement, les réseaux sociaux de cantines populaires et du Verre de Lait, se situent dans des zones urbaines marginalisées et rurales, et ils ont réussi à créer des instances organisatrices centralisées au niveau des districts et des régions.
Rien que dans la métropole de Lima, la capitale du Pérou, on enregistre l’existence de 1381 cantines populaires qui regroupent un réseau de 27620 femmes associées, parmi lesquelles plus de 60% vivent dans une extrême pauvreté. Ces cantines atteignent une production totale journalière estimée à 165720 rations.
Après de dures luttes pour une reconnaissance et pour la défense de leur autonomie, les cantines populaires reçoivent de la part de l’État un supplément en aliments qui actuellement frise les 13% du coût total de la ration.
Dans le cas du Verre de Lait, il existe dans le Lima métropolitain près de 18000 comités qui réunissent 990000 femmes membres, lesquelles s’occupent de près de 4 millions de bénéficiaires. Le lait est donné par l’État, et la production couvre les coûts des autres charges nécessaires comme le combustible, la maintenance des équipements et le paiement des associées chargées de la préparation. Dans les coûts de préparation du Verre de Lait, on peut estimer le supplément de l’État à approximativement 50%.

Pratiques équitables


Les cantines populaires ont une politique de prix différentiels. Les membres paient pour chaque ration en moyenne 0,30 centimes de dollars, tandis que les « libres » ou non membres paient l’équivalent de 0,50 centimes de dollars. Parmi les utilisateurs, on compte aussi des « cas sociaux », c’est-à-dire des personnes exonérées de paiement. Il appartient de souligner que le prix du marché pour un menu similaire est de 1 dollar.
Proche des personnes exonérées de paiement, dans le cas des cantines populaires, les « cas sociaux » constituent 7% des utilisateurs, tandis que, dans le cas du Verre de Lait, ils atteignent 5%. Les critères s’appliquant dans ces organisations pour qualifier les dits utilisateurs sont : les enfants en danger- c’est-à-dire avec des parents malades ou sans travail-, les personnes du troisième âge et les mères abandonnées. Au Verre de Lait, on s’occupe en plus des tuberculeux.
Le travail dans les restaurants populaires est réalisé au moyen de tours hebdomadaires couverts par quatre associées. Les journées s’étendent de lundi à vendredi avec une moyenne de 7 heures par jour. La force de travail est rétribuée en quatre rations par jour, qui en valeur correspond à approximativement 6 dollars par semaine par travailleuse.
Au Verre de Lait, les membres réalisent hebdomadairement des tours de travail de deux heures du lundi au samedi. Le nombre de membres nécessaire pour un tour dépend du nombre de ration à préparer. Chaque femme qui intervient prépare en moyenne 100 rations et reçoit une rétribution de 0,85 centimes de dollar par jour, ce qui fait un revenu moyen d’un peu plus de 5 dollars par semaine .
Dans les cantines populaires comme dans le Verre de Lait, le travail ne se fait pas habituellement sans danger pour la santé, étant donnée la précarité des conditions dans lesquelles il s’effectue : locaux sans les services de base, mal équipés. Il génère éventuellement, parmi d’autres effets, des cas de hernie et de prolapsus chez les travailleuses membres du fait de l’effort fait en portant de l’eau et des aliments en grande quantité.

Un tremplin pour l’emploi


Actuellement dans les deux organisations, la rotation des tours est rare. La plupart des femmes de ces organisations en est venue à faire partie de la PEA (Population Employée Active) en sortant de leurs foyers pour essayer de trouver un travail rémunéré. Dans le service de l’organisation, se maintiennent principalement celles qui ont le moins d’opportunités : les femmes âgées, avec un nombre important d’enfants ou une faible qualification. L’apport de ces réseaux organisés en faveur de l’accès au monde du travail de ses membres est démontré : celles qui trouvent un travail rémunéré, rémunèrent celles qui doivent assurer leurs tours.
Bien que, depuis leur origine, les cantines populaires et le Verre de Lait ont contribué à veiller à la santé de la population pauvre en assurant une consommation journalière minimale de calories et de protéines, pendant les années 90, avec l’impact des politiques d’ajustement structurel, qui ont aiguisé l’inégalité et la violence sociale, ces réseaux organisés ont progressivement diversifié leurs services de santé avec la formation de promotrices de la santé et de conseillers légaux pour la prévention et le traitement de la violence familiale.
À ce sujet, presque depuis leur création, ces organisations ont été un espace pour des actions de formation de la part des O.N.G. et de l’État. Bien que ces processus de qualification sont habituellement une opportunité pour le développement personnel des membres qui réussissent à se spécialiser, il est aussi certain que la plupart de ces femmes est ensuite recrutée comme agent de la communauté par les entités étatiques respectives, pour le marché social et l’élargissement de la couverture de ses services, avec en conséquence une augmentation de la charge de travail non rémunérée.
Autre action que les cantines populaires et le Verre de Lait réalisent depuis les années 1990 pour veiller à la santé publique : l’aide pour des membres nécessiteuses à un accès aux services complémentaires de santé étatiques et privés. Pour cela, des actions de récolte de fonds, habituellement de préparation et vente de nourriture, sont menées à bien dans les réseaux familiaux ou amicaux.
Malgré les efforts des gouvernements successifs de contrôler la multiplication de ces expériences afin de générer des bases sociales d’aide, et l’existence de mesures discriminatoires contre lesquelles elles défendaient leur autonomie, à force de mobilisations et de négociation, ces organisations ont obtenu en 1991 la promulgation d’une Loi qui les reconnaît juridiquement, et qui institue, dans un cadre légal, l’aide de l ’État à son travail en matière d’alimentation. Cette loi, réglementée en 2002, établit la participation de représentants de ces organisations dans la gestion et la fiscalisation des programmes étatiques d’aide alimentaire, et stipule une hausse progressive de l’apport étatique à ses services jusqu’à couvrir 65% du coût de la ration, en considérant non seulement les aliments mais aussi le travail des associées.
Sur le plan culturel, le fonctionnement des cantines populaires et du Verre de Lait a rendu possibles pour l’ensemble de ses membres de nouveaux processus de socialisation, qui ont habituellement pour conséquence une hausse de l’estime de soi, de la capacité à communiquer, et de la sécurité personnelle. Mais, bien que la démarche de l’organisation favorise le fait que ces femmes s’affirment en exprimant leur opinion dans les prises de décisions familiales, il est fréquent que pour obtenir un pouvoir de décision, comme pour le partage du travail domestique, elles doivent participer aussi aux revenus de la famille. À l’exception du noyau des dirigeantes, et de quelques membres plus jeunes ou plus instruites, la reconnaissance de la valeur du travail qu’elles effectuent est encore faible pour les femmes de ces organisations, et ce malgré leur apport à l’économie familiale.

La solidarité exploitée


Cependant, l’impossible valorisation du travail domestique familial et communautaire n’est pas l’apanage des femmes membres de ces organisations, et elle est soustendue par les croyances de la pensée économique dominante– de façon si répandue qu’elle fait partie du sentiment commun-, et se reflète dans les politiques publiques.
Une des premières croyances est l’apparente dichotomie entre l’économique et le social. L’économie est vue comme un fait étranger aux relations sociales et est réduite uniquement au monétaire. Ainsi, les activités d’assistance et de développement des personnes sont économiques quand elles sont mise en place par le marché ou par l’État, mais pas quand elles sont réalisées depuis la maison ou la communauté.
Malgré les besoins, particulièrement dans les situations de restriction, qui requièrent un exercice qualifié de rationalité économique, les femmes qui les satisfont ne sont pas considérées comme des sujets économiques. Cette optique est visible dans les catégories employées pour les statistiques, lorsque l’on souligne qu’une personne économiquement active est une personne qui a ou qui cherche un travail rémunéré. Par conséquent, les femmes qui n’ont pas un travail payé ne font pas partie de la PEA, sont dépendantes, économiquement inactives. Au Pérou, 44,2% du total des femmes en âge de travailler ne font pas partie de la PEA, et parmi les raisons mises en avant pour ne pas chercher un emploi, apparaît en premier lieu le fait qu’elles se consacrent aux tâches domestiques.
En rapport avec ce qui vient avant, et comme le soulignent certaines économistes féministes, l’idéologie économique dominante établit que le foyer –dans mon pays par extension la communauté- et le marché sont des espaces dans lesquels les personnes agissent avec des motivations et des comportements différents. Le marché correspond à la recherche et à la réalisation de l’intérêt propre et un échange impersonnel de produits. En revanche, le foyer et la communauté touchent l’exercice de l’intérêt porté à autrui, les relations personelles et un échange en dons.
Cette rhétorique de l’altruisme encadre la mise en place de certaines politiques publiques qui font appel au lien social, et opèrent en convoquant et en instrumentalisant la solidarité de pauvres contre d’autres pauvres pour réduire les coûts de transaction de la part de l’État. Ainsi, il se donne au Pérou des programmes gouvernementaux qui engagent dans leur exécution des « agents de la communauté », à qui sont concédés quelques suppléments ou rémunérations très en-dessous de ce que pourrait gagner n’importe quel employé public qui assurerait la même responsabilité. C’est le cas des promotrices de la santé qui ne reçoivent en contre-prestation de leur travail qu’un accès aux soins médicaux et aux médicaments pour elles-mêmes, et occasionnellement pour leur famille, de la part des services étatiques de la santé ; ou des femmes assistantes dans des garderies co-gérées par l’État et la communauté, qui perçoivent une rémunération de l’ordre de 40 dollars par mois pour un travail qui demande par jour plus de 12 heures de travail.
En complément, et avec plus de force après la dissémination des idées néolibéralismes durant les dernières décennies, s’exprime dans mon pays une rhétorique de l’effort propre, pour lequel on assume – quand on parle de prendre en charge les besoins sociaux - que toute subvention de l’État est une assistance, ce qui joue en faveur d’une fuite ou une diminution des responsabilités sociales de la part de l’État.
Dans la perspective de construire une économie solidaire, centrale pour la satisfaction des nécessités humaines, je considère qu’il en résulte un défi : impulser des mises au point et des actions qui contribuent à rendre visibles tous les circuits économiques et à instituer une justice pour tous les échanges. Il ne faut ne pas perdre de vue que bien que la solidarité ait une valeur intrinsèque, elle a aussi une valeur d’usage, et, en accord avec cela, devrait avoir une valeur d’échange. Je crois que l’économie solidaire a pour défi non seulement l’établissement de mécanismes d’accumulation et de redistribution sociale, mais aussi de mécanismes de rétribution du travail que beaucoup de personnes réalisent dans des sphères qui transcendent le marché, sans cesser pour autant d’être des sujets économiques.

P.-S.

Nedda Angulo, 2003

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