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Femmes, ethnicité, et territorialité en Argentine

samedi 31 mai 2003, par Dominique Foufelle

L’extermination des peuples autochtones Diaguite, Omaguaca, Lule-Vilela, Mapuche, Araucan ainsi que d’autres populations sur le territoire Argentin relèvent de la société patriarcale, occidentale et des multinationales capitalistes. Les femmes et leurs familles, issues des peuples autochtones, furent soumises à l’assimilation à l’intégration forcées et tous leurs droits fondamentaux furent niés.

En hommage à ma mère issue des premiers habitants du territoire argentin. Probablement originaire du peuple Diaguite ou Calchaqui. Ses origines sont à rechercher, car elle est orpheline, mais ses traits et ses gestes quotidiens en disent long sur ses origines.

Les femmes indiennes et leurs familles réclament aujourd’hui la reconnaissance de leur mode de vie ancestral qui passe par l’accès à la terre et aux ressources naturelles, ainsi que leurs droits à l’autodétermination en tant que nations ou peuples.
Vingt-trois ethnies existaient en Argentine à l’arrivée des Espagnols, mais on a toujours affirmé qu’en Argentine " il n’y a pas d’Indiens " ; donc, dans l’esprit de l’Argentin moyen il y a encore moins de femmes amérindiennes.

Une culture toujours vivante


En Argentine, " il n’y a pas d’Indiens " ; j’ai entendu ce leitmotiv depuis ma plus tendre enfance. En tout état de cause, les soit disant "minorités" sont inexistantes ! Pas de peuple noir pas de peuple Diaguite, Mataco, Calchaqui, et bien d’autres peuples autochtones. Donc pas de passé. Et s’il n’y a pas de passé culturel, il n’y a pas de présent et il n’y a pas de futur.
Comment une nation peut-elle se construire et éduquer ses enfants en ignorant tout du passé culturel de ses primo-habitants ?
Seuls les quelques descendants des survivants du génocide (Laulin parlait d’ethnocide), et les ruines archéologiques sont là pour raconter ce passé riche et mystérieux. L’histoire des vaincus ne se raconte pas, les vaincus n’ont pas de parole, n’ont pas d’histoire. Ainsi, les premiers "disparus", les premiers "exilés" de leur propre territoire que furent les Amérindiennes et les Amérindiens ont été effacés de l’historiographie argentine. S’il est certain que notre passé historique est flou, les descendants des nations Diaguites, Calchaquies et Araucans, comme les peuples Omaguaca et Mataco existent bel et bien ! Il suffit de regarder autour de Buenos Aires, ou dans les provinces comme Jujuy, Salta ou Neuquén, pour voir que leurs expressions culturelles et leurs croyances sont toujours vivantes ! Le culte à la Pachamama (la Terre Mère), l’élaboration de la chicha et de la aloja, boissons festives et rituelles, la cérémonie et la danse cérémonielle du Pim-Pim ou les rituels du Carnaval "indigène" à Abra Pampa, sont l’expression d’une culture qui résiste face au formatage culturel "Coca-Cola" !
Lorsque les Conquistadors arrivèrent aux rivages des Amériques, ils ignoraient encore qu’ils débarquaient sur un autre continent, et qu’il ne s’agissait donc pas des Indes. Pour la grande majorité des Argentins l’histoire commence avec la "Découverte" des Amériques, avec l’arrivée de Christophe Colomb en 1492. D’ailleurs c’est avec cet a priori que les deux auteures du livre de référence Introduction à l’archéologie et à l’ethnologie : dix mille ans d’histoire argentine — pourtant des scientifiques de renom qui ont abordé le passé ethnohistorique de l’Argentine à partir d’une perspective critique — commencent le premier chapitre "Cazadores y recolectores" (Chasseurs et collecteurs) par ces mots (Ottonello et Lorandi, 1987 :15.) : "Quand les Espagnols sont arrivés sur cette terre au début du XVIe siècle, c’est-à-dire quand commencent pour nous les temps historiques…" Implicitement, cela signifie que nous n’avons pas eu d’Histoire avant l’arrivée des Espagnols.

La perte de la terre existentielle

Avec la perte de leur terre existentielle, tout leur univers social, politique, écologique, philosophique et spirituel, va s’effondrer. Ils ont besoin de la Pachamama (Mère Terre) pour pouvoir se penser, s’imaginer, se projeter, car c’est à partir de la terre qu’elles et ils existent et peuvent communiquer avec l’ensemble de l’Univers qui les entoure : monde végétal, animal, humain, et spirituel.
La Pachamama, notre Terre Mère, est pour les communautés andines associée à la fertilité, à la fécondité (Coluccio, 1994 :491), donc à une femme et une mère qui prodigue bienfaits et soins, et nourrit ses enfants. Le terme Pachamama vient des mots quechua pacha, qui signifie à la fois " terre " et " temps " (Paleari, 1982 : 328-329), et mama, mère. Mère du Temps, donc, peut-être parce que liée au rythme des saisons ? Certains l’imaginent sous la forme d’une femme, dont l’âge peut varier suivant les régions. Dans certaines zones de ma province natale de Jujuy, on choisit la femme la plus âgée de la communauté comme représentante de la Pachamama.
D’une culture basée sur le respect de la terre et l’harmonie avec la nature, on est passé brutalement à une culture de la terreur, où les femmes étaient particulièrement discriminées.
Pour nous, descendantes et descendants des peuples "originaires", il ne s’agit pas d’une "rencontre" comme on l’a claironné lors des festivités officielles de la Rencontre des Deux Mondes qui marquèrent en 1995 les cinq cents ans de la "Découverte" des Amériques, mais plutôt d’une tragédie.
D’ailleurs la terre ne leur appartenait pas, car dans notre conception du monde, c’est plutôt nous qui appartenons à la Terre, et au Cosmos tout entier. À partir de là, ce sont deux conceptions du monde — deux systèmes de pensée — qui vont s’affronter et continuent à s’affronter jusqu’à aujourd’hui.
Après la défaite, les communautés indigènes d’Argentine vont se replier sur elles- mêmes pour continuer à vivre et à pratiquer leur culture. Elles voyaient comment leur terre était consommée et distribuée avec voracité par la nouvelle oligarchie terrienne, dirigée depuis Buenos Aires par la puissante Sociedad Rural Argentina [1]. Car, les Indiens avaient perdu quelque chose de plus que leur terre : ils avaient perdu leur "âme", (Sarasola, 1993). Ils rentrent ainsi de plein fouet dans le tunnel de la désintégration culturelle et spirituelle. Beaucoup de facteurs négatifs vont précipiter les communautés indiennes dans cette marche vers le néant. Pour conquérir tous les territoires les envahisseurs ont mis en place des mécanismes qui porteront leurs fruits, à savoir :
1. L’extermination systématique des peuples autochtones — enfants, femmes et vieillards — non seulement par les guerres, mais aussi par le travail forcé.
2. La prison pour les rebelles qui ne se soumettaient pas.
3. Le confinement et la déportation dans des "colonies " , cassant ainsi la logique du groupe familial et communautaire.
4. Les transferts dans des contrées éloignées et inconnues, entérinant l’éloignement de la terre d’origine.
5. L’incorporation forcée à de nouvelles habitudes et formes de vies, l’obligation de porter des chemises, des pantalons, de couvrir le corps, car la nudité a été considérée comme un péché.
6. La suppression forcée des coutumes traditionnelles et l’obligation de pratiquer un seul culte, celui de la religion catholique, avec l’interdiction absolue de pratiquer leurs rituels et cérémonies.
7. Le démembrement du noyau familial par le système de l’encomienda et les " services personnels ", où les femmes étaient soumises à l’esclavage sexuel.
8. La propagation d’épidémies diverses.
Les femmes indiennes n’étaient pas épargnées par le travail forcé, et subissaient les abus et les vexations des Espagnols par le biais du " service personnel " (cf. Guamán Poma de Ayala) . Le travail forcé des femmes indiennes se faisait sous la surveillance et la contrainte des moines.
La classe dominante, l’oligarchie terrienne — et son émanation directe la caste militaire —, s’est toujours identifiée à la culture européenne patriarcale. L’Argentine est constituée majoritairement d’immigrants d’origine européenne arrivés par vagues successives, dans une démarche d’expansion et de "conquête" de l’Amérique. Plus tard, dans la première moitié du XXe siècle, l’Argentine a été l’espoir d’une vie meilleure pour des millions d’émigrants européens pauvres ; ils sont venus de tous les horizons, fuyant les diverses crises économiques ou les guerres.

Des femmes en lutte


C’est dans ce contexte qu’évolue l’histoire des femmes des peuples originaires en Argentine. À l’heure actuelle, elles s’organisent pour récupérer leur espace vital, et faire vivre leur culture : des ateliers s’organisent autour du tissage, de la santé, et de leur conception du monde. Elles transmettent ainsi leur savoir ancestral tout en gardant un lien très étroit avec le monde d’aujourd’hui.
Partout, en Amérique Centrale et du Sud, elles défendent leurs territoires, se battent contre le génocide et l’ethnocide culturel les armes à la main au Chiapas, défendant leur corps au Chili et en Argentine, et se battent leurs enfants sur le dos en Bolivie et au Pérou.
Mais leurs luttes sont rarement visibles, car elles appartiennent avant tout à un groupe social ou à une communauté. De ce fait leurs luttes sont systématiquement associées à celles des hommes par les médias, car ceux-ci sélectionnent les images données à voir : on ne peut pas montrer une femme en train de brandir le poing, ou se faire sauvagement matraquer par la police, car cela nuit à l’image de la femme qu’on veut donner. La résistance des femmes a été en quelque sorte occultée tout au long de leur histoire, car elles ne sont pas visibles. Le pourcentage des femmes dans la presse politique et sociale étant très faible, c’est le regard masculin qui prévaut. Montrer l’image de l’homme en révolte plutôt que celle de la femme est un habitus culturel. Leur éducation visuelle étant formatée depuis l’enfance, c’est une seule et unique vision qu’on nous donne à voir : une image brouillée.
Les luttes des femmes ont leurs spécificités : elles protègent les ressources naturelles, luttent pour les droits humains, la protection des lieux sacrés, et surtout contre l’ethnocide et le génocide. Elles travaillent dans la durée, elles protègent la vie, elles se battent contre la déportation et l’exil. Depuis le territoire Mapuche et Pehuenche Ralko Lepoy, les femmes Mapuche du Bio Bio au Chili luttent contre la culture patriarcale occidentale et expansionniste. Elles résistent à la construction d’un barrage : Ralko, Domuche Newen, sur le territoire Chilien. Et elles "demandent à l’entreprise Endesa de renoncer à la persécution et à l’incarcération pour chacun d’entre eux, et qu’on arrête le chantier de la Centrale Hydro Électrique Ralko ". La lutte des femmes est longue, mais elle ne s’arrêtera plus, car elles ont fait du chemin. Certaines femmes indiennes, comme Nina Pacari en Équateur, sont à la tête de ministères, d’autres sont des dirigeantes pour la récupération de la terre au Brésil, ou sont des femmes piqueteras à Jujuy, en Patagonie, ou en Argentine, et tant d’autres, anonymes, parcourent le chemin de la libération politique et sociale.

Martina E.Chavez est nthropologue visuelle. Contact : mchavez.anthropo@wanadoo.fr. Également fondatrice de l’Institut de recherche "Cultures et Images des Femmes" : ircif&free.fr

Références citées :
COLUCCIO F. ET COLUCCIO S. Diccionario folklórico Argentino, Editorial Plus Ultra, 8e édition, Buenos Aires, 1994. 2 tomes.
GUAMÁN POMA DE AYALA F. Nueva Corónica y Buen Gobierno, Codex péruvien illustré, Institut d’Ethnologie de l’Université de Paris, 1968.
JAULIN R. " L’ethnocide, essai de définition ", in Robert Jaulin (comp.), La décivilisation, pratique de l’ethnocide, Éditions Complexes, Bruxelles.
OTTONELLO ET LORANDI, Introducción a la Arqueología y Etnología : diez mil años de historia argentina. Eudeba, Buenos Aires, 1987.
PALEARI A. Diccionario mágico jujeño, Talleres Gráficos del Instituto Militar, 2da edición, 1987.
SARASOLA C. Nuestros pâisanos los Indios, Emecé, Buenos Aires, 1993.

P.-S.

Martina E. Chávez, mars 2003

Notes

[1] Instrument économico-politique dont s’est dotée la grande oligarchie terrienne argentine

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