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Les hommes et le féminisme – version ELLE

lundi 31 mars 2003, par Dominique Foufelle

Le 8 mars, pour les médias, c’est un sujet désormais " incontournable ". Et la façon de le traiter en dit long sur l’idéologie plus ou moins consciemment défendue. Hélène Palma fait une lecture attentive et critique du dossier publié cette année par le magazine ELLE.

Pour la Journée internationale de la femme, ELLE n’a rien trouvé de mieux que de publier une enquête consacrée aux hommes et à leur "mal-être" (ELLE n° 2984, 10 mars 2003).
Je me suis procuré le corps du délit, bien que je ne "lise" ELLE que dans la salle d’attente du médecin... Et ça me suffit.
J’ai donc lu l’ "enquête".
ELLE s’appuie sur une étude menée le 20 décembre 2002 auprès d’un échantillon restreint d’hommes : 48, dont les âges varient de 20 à 55 ans. La plupart appartiennent à des milieux aisés : "48 hommes ordinaires issus d’un milieu urbain et privilégié" p. 84.
Morceaux choisis.

p. 84, l’article titre " Hommes au bord de la crise de nerfs "
Dorothée Werner, auteure de l’article, imagine un homme moderne qu’elle appelle Olivier et voici ce qu’Olivier nous dit :
" "Elles sont passées d’un statut de servantes soumises à un modèle d’égoïsme, de carriérisme et de rivalité. Enterrée la domination de l’homme (maître, souverain, géniteur, banquier), place à des femmes de plus en plus exigeantes, complexes et paradoxales !". Olivier regarde l’indépendance sexuelle et économique des femmes comme un "violence". "Je suis l’héritier de cette violence, ajoute-t-il, que la société considère comme normale aujourd’hui." Le grand ennemi d’Olivier, c’est évidemment le féminisme : "Au nom de l’égalité des sexes, nous avons été déclarés coupables de toutes les fautes passées et dépossédés de tout. On nous a forcés à réprimer notre virilité en nous inhibant et en nous culpabilisant. On est coupables pour tous les errements des autres hommes, coupables de désir, de lâcheté, de machisme, de tout..." "

Les journalistes de ELLE, même si elles concèdent que les femmes sont toujours très largement victimes de domination, n’en emboîtent pas moins le pas à ces hommes. Avec force citations et déclarations complaisantes.
Les journalistes de ELLE ont donc divisé ces hommes en 4 grandes catégories d’âge.

p. 86 : les 45-55 ans
Ils se disent "dépossédés et déboussolés" :
" Pour ces quinquas, nous sommes des carriéristes revanchardes, vindicatives et frustrées. Et de moins en moins féminines avec ça. Des femmes-mecs qui, dopées par un discours politique et social favorable, carburent au désir de prendre tous les pouvoirs et d’entrer en compétition avec eux. Dans l’entreprise et à la maison, au boulot comme avec les enfants. Et à l’homme, que lui reste-t-il ? Juste un ego en lambeaux. (....) Ce qui lui manque ? La maman et la putain. "
Des putes soumises, quoi... Tiens, c’est drôle, ça me rappelle le slogan de nos sœurs des banlieues. Leur slogan, mais le nôtre aussi. Nous sommes logées à la même enseigne.

p. 90 : les 35-45 ans
Ils sont "blessés et amers". Alors ELLE nous ressort le grand "drame" des pères :
"Tant qu’on est mariés, ce sont nos enfants ; une fois divorcés, ce sont leurs enfants".
"L’homme a toujours tort, il est sur un siège éjectable, la femme a le doigt sur le bouton."
"Demain ils s’imaginent en hommes-singes castrés, parqués comme des esclaves, entourés de femmes amazones, guerrières, lesbiennes... et-preuve suprême de notre domination (sic)- au volant de grosses voitures."
"Redevenir un homme, un vrai, c’est aussi se rabattre sur des étrangères soumises... Qu’on reconnaisse leur spécificité, qu’on les rassure sur leur virilité. Qu’on les laisse exprimer ce mélange de pouvoir et de fragilité ! Souhaitons-nous autre chose ?(sic !!)"
"Il faudra bien dire aux petites filles, un jour, que le prince charmant a des couilles (sic)" Nota : on le savait, merci !

Pour cette génération d’hommes-là, ELLE a interviewé Marcela Iacub, qui n’a pas peur d’affirmer que le droit fonctionne souvent en défaveur des hommes.... (je rappelle juste pour mémoire que seuls 4% des plaintes déposées par les femmes qui se font démonter le portrait par leur mec aboutissent. Mais en effet, nous sommes privilégiées. Pardon de déranger.)
Marcela Iacub continue en disant que "la pension alimentaire est vécue comme une punition supplémentaire par les hommes". Rappelons quand même que Marcela Iacub est de celles qui méprisent le féminisme "de la victime" comme elle dit : la loi sur le harcèlement sexuel l’agace beaucoup par exemple (article du Monde du lundi 10 mars 2003, p. 20). Marcela Iacub n’a sûrement jamais été touchée contre son gré, jamais été battue, ni violée, elle n’a sûrement jamais ressenti la révolte des femmes qui ont peur et mal.
Elle a de la chance.
Mais pas le droit, pour autant de ne pas regarder la réalité en face.

p. 96 : les 25-35 ans
Ils sont "résignés et inquiets".
"Les femmes consomment du mec et abusent de lui sexuellement (sic !)".

p. 100 : les 20-25 ans
Ils sont "subjugués et féminisés".

p. 106 : une nouvelle donne
"Tordons le cou à ces clichés qui nous enferment, écrit ELLE, Non, nous ne sommes pas des Chiennes de Garde (sic !) lancées à vos trousses" p. 106.
Merci pour le coup de sabot. ELLE a vraiment peur d’être catalogué du côté du combat pour le respect minimum dû aux femmes.

"Et si on divorce, on vous respectera comme père, on fera la différence entre lien conjugal et lien parental. Pour nous, c’est une évidence. Nous avons été le premier magazine féminin à dénoncer ces mères qui utilisent la pension alimentaire comme une arme antimec. Un des premiers aussi à vanter les mérites de la garde alternée"(p. 112).
Bravo mesdames. Quand on travaille chez ELLE, qu’on a un gros salaire et besoin de rien, sauf de coller ses gamins à Pierre et à Paul, tout ça c’est bien.
Mais quand on a le RMI, ou au mieux le SMIC, qu’on vit en HLM et qu’on a un ex-mari violent auquel on a peur de laisser les enfants seuls, qu’est-ce qu’on fait ?
Et puis, vous les connaissez les effets de la garde alternée ? Vous savez qu’elle peut être imposée dans n’importe quel contexte de divorce et séparation ? Vous savez que les femmes ont du fait de la loi de mars 2002 toutes les peines à déménager ? Vous pensez aux 2 millions de femmes battues qui doivent continuer à côtoyer leur agresseur ?
Redescendez sur terre : non, rien n’a changé. Et ce n’est pas d’écrire des articles comme ceux-là qui aidera les femmes. Au contraire.

J’ai pu lire partout dans cette enquête que l’ordre patriarcal était évoqué, non sans nostalgie, comme un système révolu :
p. 108 : "L’ordre patriarcal était injuste, bien-sûr, mais il instaurait la paix (sic !) entre les sexes." Pascal Bruckner, philosophe.
p. 98 : "Longtemps, il y eu un modèle, donné par le système patriarcal : le père était le chef de famille, détenteur de l’autorité". Denis Marquet, philosophe.
Je n’ai pas le sentiment que le Patriarcat ait vécu. Bien au contraire. Ce sont toutes les femmes, y compris les journalistes de ELLE, qui devraient se retrouver dans le slogan des filles dites "de banlieue", qui ont à affronter exactement la même chose que nous toutes : la violence patriarcale.
S’apitoyer sur les conséquences que notre libération, nécessaire et vitale, peut avoir sur les hommes, est au mieux complaisant. Sinon suspect.

Hélène Palma est membre de solidarité femmes Grenoble (association de défense des femmes victimes de violences masculines) et de Sos-sexisme.

P.-S.

Hélène Palma – mars 2003

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