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L’échange fait la force

mardi 30 septembre 2003, par Dominique Foufelle

L’Indienne Swapna Das coordonne le programme social du groupement de producteurs EMA. La Française Isabelle Lecoq est salariée d’Artisans du Monde (partenaire d’EMA) à Grenoble, où elle s’occupe de la formation des bénévoles. Durant le Forum Social Mondial 3, elles ont dialogué autour de leurs attentes respectives, qui convergent vers un même objectif : une meilleure connaissance mutuelle des producteurs et des acheteurs, via les distributeurs.

EMA (Equitable Marketing Association), groupement de producteurs basé à Calcutta, a développé un département spécifiquement consacré à l’action sociale, EKTA, à destination des plus pauvres, dont notamment les mères célibataires, des handicapé-es, des enfants. Swapna Das le dirige ; à titre bénévole, dispensant à titre professionnel des formations en informatique.
Le réseau EMA a débuté avec quelque 7 producteurs ; il en regroupe aujourd’hui 43 fonctionnant de façon autonome, plus une centaine de personnes accompagnées par EKTA - au total près de 3000 femmes, hommes et enfants concerné-es. Les artisans travaillent le cuir, les textiles, le papier mâché ; fabriquent des bougies, des encens, des instruments de musique (particulièrement prisés en Europe), des vêtements… La plupart sont organisés en coopératives, comme EMA les y encourage, et suivent le principe en vigueur en France : une personne = une voix. Ou plutôt : un homme = une voix (comme on disait encore il n’y a pas si longtemps chez nous !). Car si la famille entière participe au travail, les femmes, comme les enfants, ne sont pratiquement jamais membres officielles de la coopérative ; elles n’ont donc accès au vote ni au sein de l’entreprise ni aux réunions d’EMA, où les hommes monopolisent la représentation. Swapna Das estime impossible d’intervenir de front : " Cela pourrait se retourner contre les femmes. Tout doucement, par le dialogue, on arrive à changer les mentalités. Mais c’est difficile de convaincre les producteurs de laisser les femmes voter ! Il y a des lois favorisant l’égalité dans la province. Les femmes sont partout reconnues comme les employées les meilleures, et restent les moins payées. En Inde, un homme doit toujours être " au-dessus " d’une femme. "

Evoluer ensemble


Swapna Das et Isabelle Lecoq s’étaient déjà rencontrées l’an dernier, à l’occasion d’une étude d’impact qui réunissait partenaires du Sud et bénévoles. Swapna Das y a repris au passage le concept du bénévolat, " inconnu chez nous où les gens doivent déjà se battre pour survivre. ", et entrepris de mobiliser " des femmes issues de la classe moyenne qui s’ennuient " sur ses programmes d’éducation. Toutes les deux ont énormément apprécié le contact direct, " physique ", qui a permis de " montrer les gens derrière les produits ", un point fondamental.
Pour Swapna Das, il faut " toucher l’esprit des gens ". Impliquer le client, l’inciter à dépasser l’achat " BA " pour devenir un véritable partenaire du commerce équitable. Cela passe par une meilleure connaissance de " l’histoire des produits " et de celles et ceux qui les ont réalisés. Et cette connaissance ne peut être dispensée que par les intermédiaires, les vendeur-ses bénévoles des boutiques. Artisans du Monde a constaté un certain déficit de communication, explique Isabelle Lecoq, et contribuer à y remédier est d’ailleurs sa mission. " On distribue de l’information sur les produits, mais tous les bénévoles ne la lisent pas. Ils sont très nombreux, certains impliqués de façon ponctuelle, et il y a beaucoup à lire. " Des rencontres physiques, nettement plus motivantes que la documentation, sont prévues au programme, confirme-t-elle ; mais faire venir les producteurs coûte cher. Les photographies apportées par les " ambassades " ont déjà favorisé un rapprochement, souhaité par toutes et tous, des deux côtés.
Swapna Das relaie du sien les attentes des partenaires d’Europe. " Il n’est pas toujours facile d’informer les producteurs des zones rurales éloignées de Calcutta. Mais ceux qui vivent à proximité viennent aux réunions et la plupart se montrent intéressés. " Le commerce équitable n’exclut pas le marketing ! La production doit répondre aux souhaits de la clientèle, non seulement pour être vendue, mais pour être achetée par plaisir et/ou besoin, non par charité. Swapna Das, en partenariat avec plusieurs pays d’Europe, s’amuse de la diversité des goûts et des exigences : " Les Allemands aiment les couleurs vives, les Français les couleurs douces. Ils sont plus difficiles. Les Hollandais sont plus directifs. " Solidarmonde procure aux organisations relais des magazines nationaux, pour y observer l’évolution des tendances. " Les producteurs travaillent très volontiers pour satisfaire des demandes régionales ou spéciales, poursuit-elle. EMA leur paie les essais. "
" Certaines organisations embauchent des designers, complète Isabelle Lecoq. Ils créent des collections renouvelées. Là, il est important que les vendeur-ses connaissent bien les produits pour argumenter, car la modernité surprend des clients. Il faut expliquer qu’ils ont une vie culturelle, qu’ils restent traditionnels mais sont le fruit d’une recherche. " Expliquer que l’artisanat n’est pas figé, que les producteurs sont aussi des créateurs, avertis des enjeux du commerce équitable, pour favoriser des échanges interculturels plus profonds, et à terme, conclut Swapna Das, renforcer l’union.

P.-S.

Dominique Foufelle - mars 2003

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