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Au Sénégal, les mutuelles font recette

vendredi 31 janvier 2003, par Joëlle Palmieri

Dakar, Thiès, Diourbel, Touba, Kaolak, autant de villes sénégalaises qui ont chacune leur mutuelle de crédit. Phénomène relativement récent alors que les tontines existent depuis toujours. Certains les opposent, d’autres les associent. Dans tous les cas, les femmes sont eu centre des préoccupations.

Les mutuelles de crédit connaissent un essor et un développement sans précédent dans tout le Sénégal. De Dakar, en passant par Thiès, Diourbel, Kaolak ou la très féodale Touba, elles voient leurs activités se développer, sur fond et fonds d’activité économique des femmes. Mais cette forte présence féminine ne se retrouve pas dans les conseils d’administration ou lieux de prises de décision. Une nouveauté ? Les raisons diffèrent d’une ville à l’autre, comme l’appréciation des tontines parfois visées par les mentors des caisses locales. Petit tour d’horizon.

Au large de Dakar

Le collectif Fonds roulant Mutuelles interbidonvilles de Doundou, dans la proche banlieue de Dakar, a été créé par des femmes en 1992 et connaît une existence formelle depuis 1998. Son activité principale : la mutuelle d’épargne et de crédit. Le taux d’intérêt mensuel y est de 1,25%. Les montants prêtés peuvent aller de 12000FCFA à 12 millions de FCFA (un franc CFA= 0,15 euros). Les emprunteurs sont des hommes (200), des femmes (300), des groupes de femmes (10) et des groupes d’hommes (2), sélectionnés selon des critères extrêmement sociaux : on prête à ceux ou celles qu’on connaît bien, qui sont proches de la famille…Le type de cotisants/épargnants est similaire, mais les responsables constatent une plus grande fidélité de la part des groupes de femmes. Leur activité se situe en milieu agricole, en particulier, dans la culture et la transformation des fruits. Les seuls problèmes rencontrés par la mutuelle : le prêt est rarement utilisé pour ce pourquoi il a été accordé. Néanmoins, le taux de recouvrement du comité atteint 93%. Compte-tenu du succès obtenu, ses administrateurs (les pourvoyeuses ne font pas forcément partie du cercle qui décide) ont depuis créé une mutuelle de santé. La mutuelle a également étendu ses activités à la formation à l’alphabétisation, à l’éducation et à la santé, en partenariat avec des coopérateurs belges. A déplorer : il n’existe aucune relation avec les autorités locales, aucun accompagnement et aucune influence sur les politiques locales. De la même manière, force est de constater qu’il est très difficile d’influer sur les modes de production, surtout depuis l’arrivée de la coopération qui impose des modes d’hydrographie anti-écologiques, qui épuisent les nappes phréatiques. De plus, la région n’a pas autorisation à forer des puits ce qui oblige les paysans à acheter l’eau à la SDN, société aujourd’hui privatisée. Le président, très jeune, a fait ses études en France, a travaillé dans une société d’export à Rungis et dirige aujourd’hui la mutuelle. Selon lui, « le réseau est une contrainte », mais il existe toutefois un projet de réseau de mutuelles de la région pour développer la capacité de crédit. D’autant qu’en 2003, Doundou va accueillir le 2e aéroport international du Sénégal et donc devenir la 2e ville du pays, ravissant la place à la très religieuse Touba.

Thiès

C’est l’Unacois/Def qui gère la mutuelle de crédit créée le 28 novembre 1998. Qu’est-ce donc ? L’Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal (Unacois), constituée en novembre 1989, est une association dont l’objet est la défense des commerçants. Une sorte de syndicat professionnel qui se fixe comme objectif, la participation au développement de l’économie sénégalaise et la promotion du commerce, de l’agriculture, de l’industrie et des services. Aujourd’hui, l’Unacois compte 100 000 membres dont 90 000 sur l’ensemble du territoire national et 10 000 à l’étranger, notamment en Europe et aux Etats-Unis. Fin des années 90, le syndicat scissionne et crée la branche Unacois/Def (développement économique et financier). La cause de la divergence : la création d’une société commerciale, Unacois SA, imposée par les autorités nationales comme garantie pour l’importation du riz. Avant la scission, dans les années 1995, l’Unacois représentait une véritable force politique en réussissant, par ses mouvements de grève, à paralyser la quasi-totalité des activités économiques du pays.
Mais revenons à Thiès, ville située à une cinquantaine de kilomètres à l’Est de Dakar. La mutuelle compte 1900 membres dont la typologie est très similaire à celle de Doundou, c’est-à-dire essentiellement des femmes. « Nous nous connaissons tous », affirme le président. Et il reste tout autant ferme et goguenard concernant ses « clientes » : « de toutes façons, nous ne pouvons exiger de garanties à ces femmes puisqu’elles ne possèdent rien et qu’il n’existe pas dans l’Islam de système de communauté de biens ! ».
Ici, pour pouvoir bénéficier d’un prêt, il y a un prix d’entrée qui s’élève à 6500FCFA, se répartissant en 5000FCFA pour l’épargne, et 1500FCFA pour les frais de dossier. L’activité de la mutuelle s’est accrue à une vitesse vertigineuse puisqu’en 2001, 740 prêts ont été accordés pour un montant global de 334 millions de francs CFA. Ici on demande une garantie équivalente à 20% du montant du prêt, qui peut atteindre 5 millions de francs CFA et dont le taux d’intérêt mensuel est de 2%. Le taux de recouvrement est de 89%. Le président se félicite : « l’ouverture des mutuelles a diminué le nombre de tontines sur les marchés ». Il est heureux d’autant qu’il constate que les petits épargnants ont déserté les banques, que les crédits demandés augmentent. « L’objectif, c’est d’intéresser le plus grand nombre », exhorte-t-il. Ainsi, cette mutuelle accorde aujourd’hui des crédits aux fonctionnaires qui fournissent leurs bulletins de salaire en guise de garantie. Pour ceux qui travaillent dans l’export, il leur est proposé une formule « crédit express », payable sous 30 jours, pour honorer les frais de douane. Pour ceux et celles qui veulent réaliser le Hadj (pèlerinage à la Mecque) un prêt de 1650000FCFA peut être accordé avec une ristourne exceptionnelle de 170000FCFA ! Suite du tour de piste…

Touba

Deuxième ville du Sénégal, capitale de l’informel, Touba se situe en plein centre du pays et est peuplée de 500000 habitants. 80% sont des commerçants. Originalité ? Touba est une ville religieuse. Pas question d’y fumer ou d’y boire de l’alcool. Pas question non plus pour les femmes, de marcher aux côtés des hommes et de surcroît, les jambes nues et sans voile sur la tête, ne serait-ce que léger. Hors de question pour elles de serrer la main du marabout (chef religieux par le sang), voire de lui tendre la main. La ville est en effet sous son autorité. Il a les pleins pouvoirs. Ainsi tout le plan urbain est prévu pour 25 ans. L’eau appartient entièrement au seigneur des lieux qui distribue à toute la population de la même manière qu’il n’existe qu’une seule propriété foncière, la sienne. Il décide alors de donner ou de louer, mais ne vend pas, ce qui lui assure la fidélité de ses « sujets ». Ici, la contestation n’est pas possible. Pas de représentants élus. Ce sont des personnes co-optées par le chef suprême qui gèrent la ville. Tel est le cas du président de la mutuelle de crédit, créée en 2001 sur demande de l’Unacois local. Ici on compte 597 sociétaires et emprunteurs, majoritairement des femmes, au taux mensuel de 2,25%. Principal obstacle rencontré : il y a plus de demande que d’offre, d’où un manque de fonds. Mais le président est fier de son constat : « les femmes sont plus indépendantes, n’ont plus besoin d’emprunter à leurs mari, cousin ou oncle ». Et d’ajouter : « La mutuelle, c’est du social, ce n’est pas comme les banques ». Il faut toutefois mentionner qu’ici nous sommes chez les mourides, une des trois principales confréries musulmanes du pays. A Touba, « l’idée n’est pas le profit mais de faire le bien de tous ». L’amorce d’une économie solidaire ? C’est ce que confirmera le marabout.

Diourbel

Une des villes des plus pauvres du Sénégal, à 150km de la capitale, au cœur du bassin arachidier. Ici, les femmes s’organisent en tontines ce qui contribue à atténuer la pauvreté dans la région. Mais on trouve aussi une mutuelle de crédit mise en place par l’Unacois le 21 février 2000. 12 millions de FCFA engagés par mois. Même profil que les précédentes. La présidence est assurée par un homme alors que la plupart des membres sont des femmes…sans commentaire.

Ne pas opposer tontines et mutuelles de crédit

Quatre villes. Quatre mutuelles de crédit. Toutes récentes. Toutes initiées par l’Unacois/Def. Toutes présidées par des hommes alors que la majorité des sociétaires sont des femmes. Que faut-il en déduire ? Que les femmes sont les reines de l’informel et que ce n’est pas une solution à long terme ? Que les hommes ont récemment compris le pouvoir que comprenait le système des tontines, mis en place de longue date par les femmes ? Que, quand il s’agit de formaliser, les femmes n’ont plus leur place ? Binta Sarr, présidente de l’Aprofes (Association pour la promotion de la femme sénégalaise), située à Kaolak, à 250km au nord de Dakar, nous éclaire : « ceux qui pensent que les mutuelles de crédit permettent d’en finir avec les tontines et que c’est une bonne chose n’ont rien compris ! ». La tontine est la façon traditionnelle d’épargner de façon solidaire. Ses seuls défauts : pas de grande capacité financière et des problèmes de sécurité. Car l’argent liquide est caché dans les recoins des maisons. Pas question de coffre-fort ! Selon la militante des droits des femmes, « les mutuelles sont un bon complément car cela assure la sécurité de l’épargne et permet de multiplier par trois les possibilités de crédit ». Par ailleurs, « tout système financier doit être rigoureusement transparent, surtout au Sénégal, ajoute Binta, d’où la nécessité d’une très grande professionnalisation au niveau de la gestion et de l’informatisation. Sinon, c’est trop dangereux ». C’est le cas de Teranga, mutuelle créée par l’Aprofes. A Teranga, il n’y a que des femmes au Conseil d’administration - car 85% des membres sont des femmes -, ce qui est loin d’être le cas des mutuelles pré-citées. « L’idée est de créer des passerelles entre les tontines et les mutuelles de crédit, l’une n’allant pas sans l’autre », insiste la présidente. « Il ne peut pas y avoir de mutuelle de crédit sans idée de solidarité ; ça n’a pas de sens ». D’un côté, les mutuelles connaissent un problème de concurrence. Or, elles devraient permettre de déboucher sur d’autres systèmes mutualistes, comme la santé, indispensable à la survie des femmes (grossesses précoces, mortalité maternelle, quasi-inexistance des maternités, de systèmes d’ambulances pour atteindre l’hôtpital…). De l’autre, les tontines peuvent servir de caution solidaire, mais surtout, elles permettent de continuer à assurer le lien social, à faire de telle sorte que les femmes ne soient pas isolées et ne retrouvent des contextes de violences domestiques, familiales ou communautaires.
On retrouve ici la définition originale de la tontine : « association regroupant des membres d’un clan, d’une famille, des voisins ou des particuliers, qui décident de mettre en commun des biens ou des services au bénéfice de tout un chacun, et cela à tour de rôle ». Aurait-on également oublié cette définition de la mutualisation des moyens, ou de la mutualité tout court, dans nos pays du Nord ?

P.-S.

Joelle Palmieri – 26 janvier 2003

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