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Les "Sans" du Sud au Nord, même force.

mercredi 29 janvier 2003, par Joëlle Palmieri

Partout dans le monde, les sans font entendre leur voix. A y regarder de plus près, on peut remarquer que les femmes portent les drapeaux d’un mouvement au cœur de la dialectique de nos sociétés libéralisées. Comme "naturellement" concernée pour cause de colonialisme, l’Afrique, et surtout les Africaines, n’échappent pas au phénomène. Exemples en Afrique du Sud et au Sénégal.

A l’heure où les No-Vox, les sans voix, les "sans" - eau, électricité, terre, logement, papiers, éducation, santé… -, se font entendre, font remarquer leur absence ou le mépris dont ils font l’objet dans les grands messes, y compris à objet social, les analyses, mais aussi les mouvements vont bon train. A en croire Miguel Benasayag, les "sans" ne sont certes pas des personnes à plaindre ou sur le sort desquelles il faut s’apitoyer mais "sont l’élément sur lequel reposent nos sociétés". De fait, ils représentent l’amorce d’un mouvement totalement original et innovant, car "sans" accroche avec les pouvoirs institutionnalisés, en réalité, des observateurs sociaux, des acteurs du changement. Exactement de l’autre côté de la barrière. Parmi eux, beaucoup de femmes, peu visibles dans les postes de télévision, peu "ramassées" dans la rue. Pourtant, tellement impliquées.

Petit voyage dans le passé

Dans les années 90, le mouvement des sans-papiers en France frappait par la présence massive des femmes. Victimes de toutes formes de discriminations, sociales, économiques, culturelles, juridiques, elles ont dirigé des réunions, organisé des manifestations et des occupations, et pris en charge l’organisation du collectif des sans-papiers. Elles ont réfléchi aux enjeux les concernant directement - les premières régularisées du collectif s’étaient presque toutes vues remettre des cartes de visiteuses sans droit au travail -, et ont mis sur le tapis des questions beaucoup plus globales comme les relations Nord/Sud, le développement durable, le post-colonialisme… En tête de ce mouvement Madjiguene Cisse, Sénégalaise, qui, dans un livre paru en 1999, "Parole de sans-papiers", affirme son état de citoyenne, au plein sens du terme, mais… sans papiers. En effet, de toutes les femmes ayant participé à l’occupation de l’église Saint-Ambroise à Paris, la militante est la seule à ne pas avoir vu sa situation réglée par des papiers ou par une expulsion. Elle est restée la dernière des « sans-papières » de mars 1996. Pourquoi donc ? Dérangeante, cette gouailleuse, frondeuse et emmerdeuse sans retenue. Elle dénonce en effet les tentatives de corruption, les offres d’arrangement des autorités publiques. Têtue, elle déclare qu’elle n’acceptera sa régularisation que si elle ne lui est pas présentée comme une faveur en échange de son silence. Car elle n’y va pas de main morte. Après avoir mis son nez dans les rapports sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), elle aborde les inégalités Nord-Sud, analyse le rôle des Etats dans une période de mondialisation libérale, qui ont tout intérêt à assurer la flexibilité de la main-d’œuvre et le contrôle social, parle de l’héritage colonial qui inclut les dettes de sang, le pillage économique, les arrangements post ou néo-coloniaux avec les dictatures africaines…

La libre circulation des personnes, un problème ?

Ainsi, dans un entretien accordé le 12 novembre 1998, elle s’explique : "À mon avis, il faut ouvrir le débat sur l’avenir, à une époque où tout concourt pour faciliter la circulation justement, les informations circulent à la seconde près dans le monde entier, la musique circule, les marchandises circulent, les capitaux circulent - on estime à 1200 milliards de dollars par jour le nombre de capitaux qui s’échangent sur les marchés boursiers à travers le monde. Alors la question de la circulation des personnes, à mon avis, on ne peut pas l’occulter, on est obligé de poser cette question-là, et d’essayer d’y réfléchir. Pourquoi les gens quittent les pays d’Afrique pour essayer d’immigrer dans les pays du Nord ? Pourquoi, par exemple, se pose aujourd’hui le problème des frontières entre les Etats-Unis et le Mexique, où les Etats-Unis, qui passent pour être la première démocratie au monde, sont obligés d’ériger un mur ? Pendant que le mur de Berlin tombe, il y a d’autres murs qui sont construits à Melilla pour empêcher les Maghrébins et les Africains de traverser la Méditerranée pour atteindre l’Espagne. Sur ces boat-people africains et maghrébins, les hommes politiques restent silencieux. […] Moi je me dis qu’on ne peut pas constater tout cela, et faire comme si cela n’existait pas. Il y a un problème, il y a une question de migrations internationales que l’on ne peut pas occulter, il y a toutes ces questions-là, liées par exemple à la dette du tiers-monde, liées aux relations pays du Nord-pays du Sud. […] Pourquoi la misère existe-t-elle dans nos pays d’Afrique par exemple ou dans d’autres pays d’Asie ? Pourquoi elle existe même ici dans les pays dit les pays les plus riches ? Pourquoi il y a de la misère qui existe dans certaines banlieues de grandes villes européennes ?". Ce sont des questions qu’on est obligé de poser, et sur lesquelles il va falloir nécessairement débattre aussi." Y a-t-on répondu depuis ?

Et aujourd’hui…

Le Sommet de la Terre, qui s’est tenu à Johannesburg en Afrique du sud, fin août 2002, a vu l’émergence d’un large mouvement des sans - électricité, eau, terre -, qui rompait largement avec la somnolence apportée par la prise du pouvoir par l’Anc. Concernant les sans-terre, même si les alliances ont été difficiles à mettre en place, un ancien parc d’activités, renommé Shareworld (monde partagé) pour l’occasion, a accueilli pendant une semaine des assemblées spontanées de citoyen-nes, venu-es de tous les coins du pays, mettant le couvercle sur leurs divergences régionales, pour dénoncer une société libéralisée faisant fi des écarts de richesse, des discriminations raciales ou sexuelles, et du fléau du sida. Des milliers de femmes avaient fait le voyage pour ré-affirmer la triple discrimination dont elles sont l’objet : pauvre, noire, femme. Donc sans droit ou si peu. Six jours de discussion sans fin, auto-proclamés "semaine des sans-terre", ont donc vu la naissance d’un mouvement acronyme (Landless people movement, LPM) qui continue aujourd’hui son long travail d’élaboration de stratégies communes à l’intérieur du pays comme avec le MST et Via Campesina. Une mondialisation d’un mouvement à suivre.

Les Sénégalaises sur le pied de guerre

Au Sénégal, c’est le 15 décembre dernier, que le Salon d’honneur du prestigieux stade Léopold Sédar Senghor, à Dakar, a accueilli l’assemblée générale de création de l’Assemblée nationale des sans logement. Plus de 100 femmes, arborant boubous colorés et regards vifs, ont ainsi acté, devant l’œil éberlué de la (très mixte) délégation internationale du Réseau international pour la promotion de l’économie sociale solidaire, la création d’un collectif en mouvement vers la reconnaissance de leur statut et vers la lutte contre la pauvreté. En s’approchant de la tribune, on a peine à reconnaître dans les traits du visage de celle qui harangue la foule ceux de… Madjiguene Cissé. La boucle est bouclée. Rentrée au Sénégal en juillet 2000, elle est devenue la coordinatrice du Réseau des Femmes pour le développement durable en Afrique (REFDAF), situé à Dakar. Ce réseau regroupe aujourd’hui 25 organisations de Sénégalaises et travaille sur la promotion de la femme africaine et le rôle des femmes dans le développement durable. Clin d’œil de Madjiguene, Maj pour les intimes…

P.-S.

Joelle Palmieri - 26 janvier 2003

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