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Femmes du Maroc en mouvement

vendredi 31 janvier 2003

Dans le cadre du Forum social marocain, qui s’est tenu du 20 au 22 décembre à Bouznica, entre Casablanca et Rabat, Leïla Rhiwi a dressé un état des lieux du mouvement des femmes dans son pays, le Maroc. Bel exercice d’histoire, de politique et de réthorique dont nous vous livrons le contenu.

Les femmes, bien avant les associations, structures formelles, se sont organisées de manière informelle et très volontaire. L’histoire témoigne des mobilisations des femmes dans les situations de crises (guerre, répression, catastrophes). Etant les plus vulnérables et par conséquent les plus en danger, ce sont souvent les mères qui se mobilisent : exemple des mères du Chili et, pour rester au Maroc, l’exemple le plus récent, celui des familles des disparus et détenus d’opinion avec à leur tête les mères mais aussi celui des mobilisations des femmes pendant les luttes du mouvement national pour l’indépendance. Cette motivation et combativité des femmes qui se sont construites des siècles durant est transmise en dehors de tout cadre formel comme toutes les transmissions des opprimés/marginalisés. Nos mères ont pu, dans l’espace d’éducation qu’elle possèdent, nous transmettre cette motivation, comme dirait Arkoun « historique ».

Les éléments de la motivation, et là je vais me permettre de l’approcher comme héritage, celui des pères, sont les indicateurs très alarmants (on n’hérite pas que de biens) : chaque jour quatre femmes meurent en couche, ; l’analphabétisme atteint les 67%, mais c’est une femme sur dix qui sait lire et écrire en milieu rural ; le taux de scolarisation des filles : 35% à 36% en milieu rural ; le travail des petites filles ; la féminisation de la pauvreté (dans les ménages socialement marginalisés, plus d’un ménage sur deux est dirigé par une femme, 52,1%) et la violence physique que subissent les femmes : le Maroc est un pays d’une très grande violence ; cela est confirmé chaque jour au travers des centres d’écoute des organisations féminines.

Le patriarcat comme système d’exclusion

Enfin l’institutionnalisation de la marginalisation et de l’exclusion des femmes, est pour nous un lourd héritage. Le code du statut personnel (CSP : la Moudawana) ne reconnaît pas d’existence juridique aux femmes : la femme y est institutionnellement exclue.
Le mouvement des femmes est mobilisé pour la réforme du CSP et construit l’essentiel de son action dans, justement, la déstabilisation du patriarcat, considéré comme véritable système d’exclusion des femmes. Cette exclusion, explicite dans le cadre du CSP, est présente dans toutes les institutions : répartition des rôles, travail, médias, école : l’école reproduit implicitement et enseigne explicitement l’exclusion des femmes (il n’y a qu’à jeter un regard quelque peu critique sur les contenus des manuels).
Ce sont donc des ruptures qui sont ici recherchées dans la relation au patrimoine par le mouvement des femmes et les différentes manifestations de lutte engagées sont en train de changer le cours des choses (cela fait trop longtemps qu’elles sont figées).

Autonomie du mouvement

Il faut d’abord commencer par préciser que le mouvement féminin indépendant est très jeune. La génération des associations indépendantes a vu le jour dans les années 80 et a été fondée par des militantes issues des partis de gauche, cet héritage présente des avantages mais aussi des inconvénients.
Les avantages tout d’abord sont la formation et l’expertise héritées dans le cadre des structurations de partis, c’est tout de même quoiqu’on en pense une formidable école. Les inconvénients sont la pesanteur de l’héritage des partis au niveau des structures mentales d’une part et des modalités de revendication d’autre part, ce qui a rendu difficiles les actions de coordination des associations pendant tout de même une dizaine d’années. Les considérations partisanes et les querelles pour le leadership prenaient souvent le pied sur les revendications des femmes. Plusieurs tentatives de coordination féminine ont échoué dans le passé, à cause justement de cette confusion : positionnement partisan dans la revendication féminine.
Les exemples les plus forts ont été les différentes coordinations des associations féminines autour de la réforme du CSP, et celle relative à la participation des femmes à la vie politique et de l’impossibilité presque d’adopter une stratégie commune servant et encourageant la candidature féminine en dehors de toute considération partisane.
Il ne s’agit nullement de critiquer les partis politiques, mais de dire que l’action féminine indépendante idéologiquement de toute étiquette partisane est le mode qui sert le mieux les causes des femmes ; les partis politiques étant susceptibles, en raison d’enjeux de pouvoir, de faire des concessions sur ces revendications. Néanmoins, le mouvement des femmes, dans les formes d’action engagées est éminemment politique puisque visant le changement de politique, de stratégies et de lois.
Il faut reconnaître cependant que de plus en plus le mouvement acquière de la maturité et arrive à réussir des actions de coordination : l’action des Ong pour la réforme du code du travail, le réseau pour le soutien au plan d’action pour l’intégration des femmes au développement, etc.

Spécificité culturelle

La deuxième grande problématique, en terme d’approche du patrimoine, est à mon sens liée à la question de la spécificité culturelle. En tant que Marocaines nous héritons d’une spécificité culturelle arabo-berbéro-africo-médittéranéo-musulmane et c’est sur cette dernière que je voudrais m’arrêter. La cabale des dévots qu’a soulevé le plan d’action a mis le mouvement des femmes sur la défensive. L’instrumentalisation de la religion dans la question des droits des femmes a poussé les associations féminines à mettre en avant les arguments religieux et à placer le débat exclusivement dans la sphère du sacré. Il y a eu comme une terrorisation du mouvement, puisque nous frôlions la condamnation d’apostasie dans les thèses que nous défendions. Le mouvement, en majorité sur la défensive, s’est donc réfugié dans ce qu’on appelle une tactique aujourd’hui et qui consiste à développer la réflexion sur les textes religieux, interprétations, courants du fikh, etc. C’est comme si l’universalité des droits des femmes était contraire à la spécificité culturelle.
Pourquoi la spécificité dans le cadre de cette réflexion sur le mouvement des femmes ? Et bien parce que l’émergence du mouvement dans le milieu des années 80 avec les militantes de la mouvance progressiste a revendiqué une inscription dans les principes universels. Aujourd’hui cette référence à l’universel est en train d’être cachée comme la « honte » car il ne faut surtout pas choquer les conservateurs. Cette attitude pose à mon sens tout le problème des référents et valeurs que le mouvement doit construire et transmettre aux générations futures puisque c’est de cela que nous débattons dans ce colloque. Aujourd’hui, le mouvement des femmes qui s’est constitué, au départ, sur les principes universels des droits humains est en train presque de renier son origine et d’axer toute la démarche sur l’approche religieuse. Il ne s’agit nullement de critiquer cette attitude, mais seulement de faire le constat de la difficulté aujourd’hui de placer le débat sur le statut des femmes en dehors du cercle religieux. La défensive dans laquelle s’est trouvé le mouvement, contraint à des justifications et des proclamations d’identité religieuse est dangereuse non pas pour la question des droits des femmes mais pour toutes les causes de progrès.
On peut certes comprendre qu’il soit tactiquement habile de défendre les droits des femmes de l’intérieur du cadre religieux, mais il est également stratégique de placer le débat sur les droits humains dans sa dimension universelle. Le débat contradictoire, au niveau des différents courants religieux autour par exemple de la filiation naturelle (le statut des filles-mères), de l’héritage et du mariage de la musulmane avec le non musulman reste suspendu : c’est un courant contre un autre, une interprétation contre une autre et par conséquent pas de vérité absolue.
Le mouvement des femmes au Maroc a depuis le début de son activisme été préoccupé par la prise sur les mentalités, c’est le choix des Marocaines dans leur expérience de lutte et c’est ce qui a fait gagner à pas de fourmis des causes, néanmoins, il faut être attentif au danger qu’un trop fort souci de réalisme risque de faire accepter lorsque l’on veut justement faire évoluer les mentalités. Ce souci de réalisme, tout à l’honneur des associations féminines, ne doit pas toutefois desservir les principe qu’elles défendent et qui est leur raison même d’existence : le principes d’égalité et de dignité.
En réalité, les revendications des femmes aujourd’hui sont en train d’être confrontées avec plus d’acuité que par le passé à des résistances d’ordre patriarcales légitimant une exclusion et marginalisation des femmes. Dorénavant, les droits des femmes, dans les ruptures qu’ils supposent sont au coeur du développement du Maroc.

Quelles stratégies pour le mouvement ?

Lobby fort et contre pouvoir
Les associations féminines dans les domaines aussi bien juridique qu’économique, politique et social s’inscrivent comme une force de pression mènent des actions de plaidoyer pour changer les politiques : réforme de la Moudawana, du code du travail, du code pénal, etc. Le mouvement doit se positionner de plus en plus comme un contre pouvoir, manifestant son désaccord, parfois profond, comme c’est le cas pour le CSP.
Il s’agira dorénavant pour le mouvement des femmes de constituer un lobby suffisamment fort pour influer sur les décisions politiques ainsi que sur le système juridique, l’exemple du réseau qu’elles ont réussi à monter pour soutenir un projet gouvernemental en faveur des femmes en est la plus belle illustration.
Des alliances devront être systématiquement recherchées. Il faudrait également multiplier les réseaux, développer les coordinations, construire des partenariats inter-associatif. Fini, la logique des fédérations, unions, fronts mais celle de la multiplicité des initiatives porteuses des mêmes valeurs et participant de ce fait à la défense du même idéal.

Force de proposition
C’est l’évolution la plus marquée du mouvement, alors qu’au début de leurs actions, les Ong féminines étaient inscrites beaucoup plus dans une logique de contestation/réaction, elles sont aujourd’hui porteuses d’alternatives. Autrement dit, pour utiliser le jargon des experts elles sont devenues proactives, c’est donc un mouvement porteur d’une vision de société, d’un projet de société. Leurs actions de terrain permettent une prise sur la réalité du vécu des femmes et donc une connaissance praticienne et militante des problèmes que dorénavant elles allient à l’expertise.
La systématisation de la veille ou vigilance par rapport aux politiques est également de la responsabilité des mouvements des femmes et est tout aussi importante que celles des gouvernants, car si eux ont la responsabilité de l’élaboration de politiques, les Ong, elles, ont la responsabilité de s’exprimer sur ses politiques. Aussi, la pratique de la critique systémique dans le sens d’une interaction positive des forces en présence déterminera le positionnement du mouvement en tant que force politique influante.
Enfin, les femmes dans les projets qu’elles défendent devront se placer comme des « constructeuses » d’opinion, elles sont en train, les derniers événements l’ont prouvé de se placer dans un réel rapport de force avec les différents partenaires, ceux-ci sont acculés à prendre position. Il s’agira de développer de véritables stratégies de communication susceptible de construire une adhésion de l’opinion publique aux projets défendus par le mouvement.

Transmission de l’idéal égalitaire
Il s’agit là d’un travail visant le changement des mentalités, c’est le plus ingrat car invisible. Il n’y a pas, de travail pédagogique j’entends, qui soit fait en direction du grand public. Cette dimension est le bât qui blesse au niveau des actions des femmes. Les valeurs que les femmes défendent doivent être présentées, défendues auprès des jeunes, des hommes, des femmes pour qu’ils puissent se les approprier, les porter et les défendre avec le mouvement. C’est un accompagnement nécessaire et obligé de l’importante action sur les lois. Il y a là un champs d’action immense à investir qui est tout le travail sur les stéréotypes et représentations des rôles des hommes et des femmes dans la société. Il faut des méthodes et outils de sensibilisation à ces questions.
Le mouvement a une responsabilité immense, en terme d’éducation à l’égalité, la revendication des droits ne doit pas faire oublier cette dimension. Aujourd’hui, ce sont les courants conservateurs qui encadrent les jeunes et moins jeunes, au travers de clubs culturels et autres structures. Les progressistes sont absents de ce champ. Or comment voulons-nous que les valeurs d’égalité de liberté de tolérance soient portées et défendues si ce nécessaire travail d’éducation n’est pas fait ? comment voulons-nous que ces valeurs « se vendent » si elles ne sont même pas présentes à côté de toutes les autres. Aujourd’hui, le service éducation citoyen qui existe, c’est celui des mouvements conservateurs, il n’y a donc pas d’autres choix pour nos jeunes et nous ne devons pas nous étonner si la mouvance s’accroît : nous en sommes responsables.

P.-S.

Leïla Rhiwi – 20 décembre 2002

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