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Réseau International Femmes et Economie Solidaire

Lancement de RIFES : un débat fructueux

jeudi 16 janvier 2003, par Dominique Foufelle

Les obstacles rencontrés par les porteuses d’initiatives économiques locales partout dans le monde sont souvent les mêmes, mais les solutions très diverses, ce qui en fait toute la richesse. Une richesse non monétaire, à valoriser absolument. Bonifier ces expériences, en assurer les échanges, les rendre visibles, relève d’un véritable défi, celui de la quête d’une réelle démocratie planétaire. La création d’un réseau international femmes et économie solidaire représente une des clés de réussite d’un tel projet, inscrit délibérément dans la lutte contre la mondialisation libérale.

Le 13 avril 2002, Les Pénélopes profitaient du 5e anniversaire de la création de leur site pour lancer un réseau international femmes et économie solidaire. Quelle drôle d’idée ? Pas tant que ça, si on en juge sur la durée des engagements de l’association. Depuis toujours investi sur le terrain de l’information généraliste et internationale, le groupe féministe n’en a pas moins donné la parole aux actrices de leur temps, utilisant au maximum les technologies de l’information et de la communication. Depuis Pékin+5 à New York en juin 2000, les militantes ont parcouru le monde, prenant pour prétexte contre-sommets ou forums sociaux pour rencontrer les actrices de terrain, les porteuses d’initiatives économiques collectives, les résistantes modernes. Ainsi est née cette idée folle qui a vu se réunir autour de la même table Marcia Bauer, Brésilienne, Marie-Josée Tardif, Québécoise, Katy Bâ, Sénégalaise, Branislava Bujisic, Yougoslave, Fatoumata Sidibé de Corbeil et Florence Thémia de St-Denis, toutes venues témoigner et discuter avec les invitées de ce 5e anniversaire. Il s’agissait de commencer à réfléchir ensemble sur la façon de travailler, d’échanger, en partant des situations spécifiques des femmes aux quatre coins du monde.

Le travail avec les groupes de base : une évidence

C’est Marie-Josée Tardif, présidente de Comsep, une pépinière d’entreprises à Trois-Rivières au Québec, qui ouvre le débat. Comsep agit sur au moins trois terrains : social, économique et politique. S’adressant à un public pauvre, en difficulté, Comsep accompagne les Mauriciens (habitants de la région) en les orientant, par le biais de formations, sur le marché du travail ou en les aidant à créer leur propre outil de travail. Mais la pépinière n’est pas à l’abri des difficultés. L’obligation de résultats et les délais toujours trop courts rendent les actions parfois impossibles. Cette logique de " rentabilité " entraîne également la recherche de la qualité pour rester sur un mode de production compétitif. Et puis la question de la pauvreté reste pleine et entière. Le public est toujours à la recherche d’un habitat décent, de soins et de sécurité, si bien qu’une partie de l’efficacité est perdue à travailler dans l’urgence, " le nez sur les problèmes des gens avec qui on travaille ". La tentation était forte de boycotter les entreprises qui ne respectent pas les règles sociales. C’est une autre option qui l’a emporté : améliorer les conditions actuelles de travail, créer des échanges commerciaux, mondialiser les marchés d’une autre façon, pousser ensemble des mesures telles que la taxe Tobin... A ces fins, Comsep se place sur le terrain, contrairement aux différents groupes nationaux, va y cueillir les initiatives et travaille avec les groupes de base, afin de poursuivre dans le local, y développer l’expertise, ce qui ne l’empêche pas de développer une analyse des actions au niveau global.

La nécessité d’une solidarité internationale

Katy Bâ, présidente de la mutuelle de crédit Terenga à Kaolak au Sénégal qui réunit 2611 femmes, explique que faute d’emplois dans sa région, les mutuelles représentent la seule alternative. Différentes actions ont été menées depuis la création de la caisse, mais, déplore-t-elle, elles restent insuffisantes au regard des attentes des femmes entrepreneures, du manque d’infrastructures, de soutien financier, d’informations, constat repris par l’ensemble des participantes. Elle croit fermement en la solidarité internationale pour résoudre tous les problèmes, souvent identiques, rencontrés par les femmes partout dans le monde.

Un manque de lien entre associations

Fatoumata Sidibé de l’association Santé, Culture et Intégration, créée en 1997 à Corbeil dans la région parisienne, explique le montage de la structure. A l’initiative d’acteurs sociaux, le groupe intervient sur le terrain, dans des domaines tels que la médiation familiale, la relation avec les institutions tout en organisant le relais par le biais de formations. La structure souffre du manque de liaison inter-associative, de moyens humains et de soutien local ? un projet de restaurant est aujourd’hui en stand-by. Pour s’en sortir, Fatoumata Sidibé recherche une véritable visibilité pour faire valoir la légitimité de l’initiative et entend créer des partenariats concrets et efficaces.
Florence Themia fait, elle, partie de ce groupe de trois jeunes femmes qui a créé l’association Déclic à St-Denis en 1995. Equipée d’un outil de communication, la radio, la structure donne la parole aux gens, à l’intérieur de la cité, met en place des ateliers pédagogiques qui sont d’ailleurs soutenus par l’Education nationale, des stages d’initiation à l’écriture radiophonique, à la préparation d’émissions et diffuse ces productions sur Fréquence Paris Plurielle. Là ne s’arrête pas l’activité du groupe. Declic organise des ateliers musicaux en direction des enfants, 3-6 ans et 10-12 ans. Mais l’initiative est toujours en situation précaire. Les quatre salarié-es sont des emplois aidés (adultes-relais, CEC, CES ?), les seules ressources financières des subventions, les bénévoles peu nombreux alors que le travail ne manque pas. Florence Themia souhaite travailler avec d’autres structures afin de favoriser l’échange inter-associatif.

Le libéralisme : un mal nécessaire ?

Branislave Bujisic, juriste et économiste, militante du réseau féministe Awin (Autonomous Women’s center) à Belgrade en Yougoslavie, rompt la dynamique en relevant la totale méconnaissance par la population des problèmes engendrés par l’économie de marché, considérée comme " la " solution depuis la chute du mur de Berlin. Après dix ans de guerre et d’actions d’urgence en faveur des femmes victimes de violences, le groupe féministe yougoslave cherche à en savoir plus sur les réalités de l’économie libérale et sur la génération d’une mondialisation d’un autre type. A l’interrogation d’une des participantes au débat sur l’impact du libéralisme sur les femmes, Branislave Bujisic insiste sur le contexte qu’elle compare sans vergogne au capitalisme du XIXe siècle. La population vit un rejet du " collectivisme ", une grande fatigue, un non-désir d’entendre les problèmes du modèle qu’ils n’ont pas connu jusqu’alors, le libéralisme. Les souffrances sont tellement grandes, en particulier pour les " marginaux ", que le libéralisme est vécu comme un mal nécessaire et incontournable. Même si la scène associative est très riche dans ce pays des Balkans, elle reste peu mobilisée sur la lutte contre la mondialisation libérale considérée comme un risque de retour en arrière. Il s’agit plus aujourd’hui de trouver une troisième voie, incluant les principes féministes, en gardant bien en tête la nécessaire information des syndicats et des Ong sur les dangers du libéralisme.

Vers un monde solidaire et féministe

Marcia Bauer, à la fois militante du groupe féministe Lua Nova et employée à la municipalité de Porto Alegre au Brésil, au secrétariat des Droits Humains, soutenu par Helena Bonuma, reprend le flambeau. La féministe entend organiser fermement la résistance mondiale, mettre en évidence les problèmes communs exacerbés par la mondialisation libérale, développer la citoyenneté des personnes impliquées pour construire un monde plus solidaire et plus féministe. Réagissant aux propos de Branislava, elle oppose l’apathie de la population yougoslave à l’expérience de démocratie participative menée depuis quatorze ans dans sa ville qui a vocation à dynamiser les citoyens. Parce qu’elle ne néglige pas les interférences de la politique fédérale (néo-libérale), elle insiste sur la nécessité de l’expérience locale, un vécu au quotidien, qui crée la volonté de participer davantage à la prise de décision, d’agir, de réagir ?
Propos soutenus par Michèle Dessenne, des Pénélopes, qui confirme que le partage local permet d’éclairer au niveau global, qui donne du sens à l’action, à la résistance, à la solidarité. Et d’ajouter que toute femme qui participe à une action collective sort du carcan du privé, imposé par le patriarcat. L’entrée dans la sphère publique au niveau local, le partage, l’échange favorisent la compréhension des situations et permettent, par l’identification collective, de sortir de la culpabilité, de rompre avec la victimisation pour créer une démarche de résistances. Le second temps est de passer de la représentation du local à la compréhension des enjeux globaux. Un pas que pourront franchir les femmes d’autant plus vite que leurs actions locales seront visibles, et qu’elles auront conscience que leurs initiatives sont partagées par d’autres, à l’autre bout de la planète. Tout simplement parce qu’ici comme ailleurs, les causes du mal sont les mêmes et que les résistances et les alternatives qui naissent sont semblables et peuvent s’articuler pour former un ensemble pluriel, divers, multicolore. " Ne restons pas trop modestes. N’attendons pas d’être parfaites pour commencer ", ajoute-t-elle à propos du réseau. Et puis, l’enjeu majeur reste que les hommes s’approprient les thèmes féministes ?pour une lutte efficace contre le libéralisme et la construction d’un monde égalitaire.

Mieux connaître les structures françaises :
Femmes Actives
Femmes d’Ici et d’Ailleurs

P.-S.

Joëlle Palmiéri - avril 2002

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