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Lesbiennes féministes : des propositions politiques

mercredi 25 décembre 2002, par Dominique Foufelle

Si les luttes féministes ont aidé les lesbiennes à sortir de l’invisibilité, les analyses des lesbiennes ont considérablement enrichi celles des féministes. Comme toutes les femmes, elles subissent la domination masculine dans la sphère publique. Et dans la sphère privée ? Le système patriarcal est si fortement construit, qu’il s’infiltre au cœur de toutes les relations humaines – les violences domestiques dans les couples lesbiens en témoignent. Il n’est plus de saison de renvoyer dos à dos deux sexes « naturellement » opposés, mais de dénoncer ce système lui-même, non plus dans les cercles réduits des mouvements lesbiens et/ou féministes, mais aussi au sein des mouvements sociaux mixtes.

Les féministes l’ont toujours affirmé et l’affirment encore : le privé est politique. Les choix sexuels aussi, donc. Etape n° 1 : obtenir la reconnaissance du droit absolu pour chaque individu-e, quel que soit son propre sexe, d’aimer les hommes, les femmes ou les deux. Le libre choix de son orientation sexuelle (dans les limites du consentement mutuel entre adultes) n’est pas un droit universellement reconnu. Les homosexuel-les doivent encore, dans de nombreux pays, s’imposer la clandestinité pour préserver leur liberté, voire leur vie (Dossier Migrantes, nos concitoyennes du monde). En France, selon la loi, cette étape a été franchie. L’homophobie, toutefois, subsiste. Pour se déclarer homosexuel-le, dans sa famille, dans son travail, parfois même dans son cercle amical, il faut encore une bonne dose de courage. On reste « différent-e », pas conforme, un peu suspect-e, objet de curiosité si ce n’est plus de désapprobation ou de répulsion…

Gays, lesbiennes, même combat ?


Les discriminations homophobes valent pour les gays comme pour les lesbiennes.Cela signifie t’il que les uns et les autres ont ce même et unique fléau à combattre, l’homophobie ? Pas si simple. Car il reste une différence de taille : les gays sont des hommes, et les lesbiennes des femmes. Les premiers appartiennent au groupe dominant, les secondes au groupe dominé. Le fait d’appartenir à un groupe discriminé n’empêche pas forcément les gays d’être sexistes. Ils n’identifient pas tous l’homophobie comme un avatar de la tyrannie patriarcale, qui n’admet pas la moindre fausse note dans l’ordonnance des rapports sociaux de sexe (Pourquoi les gays ne peuvent-ils être les alliés objectifs des lesbiennes ?, Michèle Causse).
La sororité/fraternité entre lesbiennes et gays, espoir et pratique des années 1970, a récemment montré ses limites, avec « l’affaire » du Centre d’Archives et de Documentation Homosexuel de Paris (CADHP). Aux lesbiennes qui protestaient contre leur très faible représentation dans le projet, on opposa d’obscures « raisons historiques » (Quelques-uns des faits qui ont mené à la discrimination officielle des lesbiennes du CADHP, Marie-Jo Bonnet). Là est bien le problème : l’Histoire, en général, « oublie » les femmes, parce qu’elle est écrite par les hommes.
De quelles femmes trouve-t-on mention dans les livres d’Histoire ? De celles, peu nombreuses, qui se sont distinguées dans un domaine réservé aux hommes, des guerrières essentiellement. Et surtout, des muses, des courtisanes, des conseillères de l’ombre, de celles qui ont soutenu un compagnon illustre… Seule, une femme n’a pas vraiment d’existence ; une femme remarquable n’est pas une « vraie » femme. Là où il n’y a pas d’homme, ne se joue rien d’important.
La plus grande tolérance envers les couples de femmes ne peut être considérée comme bienveillante : le macho homophobe se rassure en se persuadant qu’en l’absence de pénis, deux femmes ne font pas « vraiment » l’amour ensemble. Sauf à servir d’accessoire aux fantasmes masculins, le couple lesbien est purement et simplement nié. Marie-Jo Bonnet l’exprime dans La relation entre femmes, un lien impensable : « Nous avons donc hérité d’un ordre symbolique qui a totalement exclu le sacré de la relation femme/femme en la maintenant au niveau pré-symbolique et hors du divin. On le sait, c’est la relation Père/Fils qui est au cœur du divin dans la religion chrétienne. La République s’est coulée dans le moule religieux, ce qui explique probablement pourquoi les femmes ont tant de mal à s’intégrer dans le système des représentations politiques en dépit d’une législation égalitaire censée leur donner un poids équivalent à celui des hommes. Aujourd’hui, la mixité se définit par deux aspects : la relation homme/homme (les institutions masculines d’autrefois n’ont jamais été dénoncées comme non-mixtes), et la relation homme/femme. La relation femme/femme reste, quant à elle, un fait isolé, clandestin, et ne dépassant pas le cadre de l’expérience intersubjective. On continue aujourd’hui à dévaloriser le mouvement associatif féministe et lesbien quand il agit dans des structures non mixtes, sans se rendre compte qu’on délégitime ainsi la relation femme/femme comme vecteur de socialisation des femmes. »

L’angélisme féminin mis à mal


Conséquence logique : à partir du moment où elles se politisent, les lesbiennes remettent plus radicalement en cause l’ordre établi. S’intégrer, peut-être, mais pas dans n’importe quelle société. La revendication d’un mariage homosexuel est davantage portée par des hommes car pour les femmes, le mariage est associé à l’interdépendance ; il est le « garde-fou » qui retient la réalisation de chacun-e dans les limites de ce que la société tolère, un carcan, un symbole d’oppression(Contre le mariage gay ou le recyclage des vieilles institutions, Séverine Dusollier).
Gays et lesbiennes se retrouvent en revanche dans la revendication de pouvoir élever des enfants s’ils le désirent. Après des décennies d’autorité paternelle sans limites ni partage (encore en vigueur dans de nombreuses régions du monde), les diktats de la psychanalyse freudienne ont pris la relève pour imposer un modèle de famille hors lequel l’enfant ne connaîtrait point de salut. Culpabilisés, tous les « hors-normes » ! L’inceste n’est toujours pas inscrit comme un délit, mais grandir avec un couple du même sexe, aussi aimant soit-il, reste considéré comme un facteur de grave déséquilibre. Dans cette lutte-là, familles monoparentales et homosexuel-les sont véritablement des alliés objectifs : il serait bon de s’en souvenir (Pour la reconnaissance légale de l’homo-lesboparentalité, Coordination lesbienne en France).
Les discriminations dont il est l’objet donnent t’elles au couple lesbien une solidarité sans failles ? Non. Les violences entre lesbiennes existent, mal connues et donc mal prises en compte et en charge (Violences in lesbian relationships, Constance Ohms). Les femmes, disent les machos des deux sexes, sont volontiers « perfides » entre elles. Qu’elles puissent se montrer violentes n’est jamais évoqué, car ce serait réfuter la légendaire douceur féminine, le fondement de cette non moins légendaire force secrète, qui leur permet d’affronter toutes les difficultés. « Si la violence domestique masculine est d’ordinaire le fait des hommes, c’est avant tout parce qu’il y a une quasi-parfaite adéquation entre sexe et genre, mais avant d’être le fait d’hommes, la violence domestique est masculine, écrit Vanessa Watremez dans Elargissement du cadre d’analyse féministe de la violence domestique masculine…. Ainsi, bien loin de mettre en question la violence masculine domestique, la mise en évidence de la violence dans les relations lesbiennes met en lumière la logique même du système : la violence est masculine, quel que soit le sexe biologique de la personne ; et les rapports sociaux de sexe ne sont pas des rapports figés et immuables mais des rapports construits. Cette perspective permet de déconstruire la naturalité des sexes. Ne pas rendre compte de la violence dans les relations lesbiennes, c’est soutenir la naturalité de la violence des hommes. C’est occulter le système qui la construit et la soutient. »

Une radicalisé assumée

Dans les joyeuses années 1970, la non-mixité était revendiquée comme absolument indispensable à l’éclosion d’une parole libératrice et instrument de libération. Les lesbiennes,pour lesquelles la non-mixité faisaient partie du quotidien, ont aidé les autres femmes à imposer cette revendication sans se laisser intimider par les tentatives de culpabilisation. Mais les premières avancées réalisées, la non-mixité devint synonyme de sectarisme. Les groupes lesbiens, forcément non-mixtes, s’en trouvèrent marginalisés.
Il serait urgent de resserrer le lien féministes/lesbiennes, de mettre en pratique cette solidarité qui a présidé aux brillants débuts du mouvement des femmes (Eros et politique, Marie-Jo Bonnet). Avant de porter ensemble analyses, propositions, alternatives au système patriarcal au sein des mouvements sociaux en en lutte contre la mondialisation néo-libérale Appel à la création d’un réseau international LGBT anti-globalisation.

P.-S.

Dominique Foufelle - décembre 2002

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