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Le travail des femmes, alternative au libéralisme

samedi 30 novembre 2002, par Joëlle Palmieri

Des conséquences néfastes de la mondialisation libérale sur les femmes à l’émergence de nouvelles formes de résistance, il n’y a qu’un pas. C’est celui qu’a empreinté le Réseau international femmes et économie solidaire qui compte bien mailler les compétences et savoir-faire au Nord comme au Sud et surtout qui vise à rendre visibles toutes les richesses ainsi créées.

A qui la mondialisation néo-libérale profite-t-elle moins qu’aux femmes ? Au Sud, leur situation ne cesse de se dégrader, elles subissent les ravages des plans d’ajustement structurel, qui réduisent à peau de chagrin des budgets d’aménagement, d’éducation et de santé déjà notoirement insuffisants. A l’Est et au Nord, elles renforcent le bataillon des chômeurs, et la privatisation galopante des services rend de plus en plus acrobatique la gestion du budget familial, qu’elles assument très majoritairement. Tandis que partout, leurs droits - crise permanente justifie - dans le meilleur des cas stagnent, dans le pire régressent ; et que leur pauvreté enrichit les réseaux de proxénétisme.

De l’action à l’analyse

Certes, les structures économiques alternatives portées par les femmes restent rares - du moins celles que leurs actrices elles-mêmes identifient comme telles, car des millions de femmes dans le monde font de l’économie solidaire sans le savoir. Confrontées à des urgences, elles ont d’abord cherché à y répondre : se procurer des revenus parce que les hommes subissent le chômage ou ont déserté la famille ; créer son propre emploi parce qu’on est refoulée du marché du travail ; se regrouper en mutuelle parce qu’aucune banque n’accorde de crédits aux pauvres. Elles sont parties des compétences qu’elles possédaient, leurs savoir-faire traditionnels, les ont transformés en outils de production, en se regroupant et se structurant pour les faire fructifier.
Ce faisant, elles ont constaté que ces compétences produisaient bel et bien des richesses : pour elles-mêmes, l’autonomie financière (par rapport au conjoint et à l’Etat), un épanouissement personnel et la révision à la hausse de l’image de soi ; pour les enfants, les habitant-es du quartier ou du village, souvent un espace de rencontre, toujours un exemple dynamisant.
Toutes ne sont pas arrêtées au constat, n’ont pas accepté que cette forte plus-value sociale reste une fois de plus ignorée. Elles ont décidé d’auto-évaluer leurs compétences, d’établir une nouvelle grille de lecture des richesses. Là où ces initiatives se détachent du "système D", de la solidarité ghettoïsée, c’est que celles qui les portent ont pris conscience qu’elles contenaient des propositions pour un développement véritablement équitable et durable, où les profits humains l’emporteraient sur les profits financiers. Restait à le faire savoir ; ce qui signifiait, s’unir, un besoin désormais identifié par de nombreuses femmes porteuses d’alternatives économiques dans le monde.

Exporter les savoir-faire

Ainsi se sont constitués des réseaux, aux niveaux local, national, régional, international. RIFES (Réseau International Femmes et Economie Solidaire), créé à l’initiative de l’association française Les Pénélopes, est l’un d’entre eux. Il réunit trente groupes de terrain dans cinq pays (Brésil, France, Québec, Sénégal, Yougoslavie). Il vise un double objectif : favoriser les échanges entre actrices de l’économie solidaire ; valoriser leurs initiatives et accroître leur visibilité. L’utilisation des TIC a grandement favorisé sa constitution ; ils restent un outil de communication, de dialogue et de promotion. 1 [1]
Les premières rencontres ont révélé une grande proximité des expériences, en dépit de contextes très divers. Le manque de soutien au niveau législatif et auprès des structures classiques de financement a été cité comme frein majeur. Les solutions imaginées pour franchir les obstacles diffèrent ; l’analyse commune des facteurs de réussite permettra précisément d’élaborer de nouvelles stratégies. Par cette méthodologie de recherche, qui s’appuie sur le concret, le réseau veut établir une cartographie des initiatives économiques solidaires portées par les femmes. Cela s’inscrit dans le cadre d’actions visant à informer et mobiliser des acteur-trices locaux-les ainsi que l’opinion publique internationale sur les dysfonctionnements de notre société, les inégalités économiques, les conséquences de la mondialisation financière sur les femmes ainsi que leurs résistances, leurs initiatives et les solutions conjointes possibles face aux freins et aux obstacles rencontrés. La valorisation de ces structures, de leur diversité de leurs savoir-faire et de leurs expériences mettra en lumière la masse qu’elles représentent et les valeurs communes qui les animent, alliant l’économique et le social.

Politiser la question du genre

Sans les femmes, sans le travail invisible qu’elles fournissent, le libéralisme s’écroulerait.2 [2] Ce travail invisible, qu’on appelle aussi domestique, comprend la reproduction, les soins des personnes, l’entretien du tissu social. En somme, tout ce qui permet le maintien de la vie et dont aucune société ne saurait se passer. Le travail donné "pour rien" jour après jour, n’ouvre pourtant sur aucune reconnaissance sociale. Il n’engendre pas de profits financiers, donc, il ne vaut rien. Cet astucieux partage des tâches maintient les valeurs chères au libéralisme à l’intérieur même des foyers, et entretient la division entre les sexes. Coup double !
A la recherche de moyens pour une démocratie économique, des féministes ont entrepris de rendre au travail invisible ses justes place et valeur. Il ne s’agit évidemment pas de revendiquer un salaire familial, façon de s’attacher le dévouement des "femmes/mères au foyer", mais de bouleverser les modèles en vigueur. Mais, même si l’exercice de la solidarité n’est pas une nouveauté dans l’histoire des femmes et que l’utilisation des TIC a des fins citoyennes a récemment permis des mobilisations internationales contre les violences, le terrain de l’économique reste peu investi par le mouvement des femmes. Cette absence était un des thèmes questionnés lors du 9e Forum d’AWID (Association for Women’s rights in Development), du 3 au 6 octobre 2002 à Guadalajara, au Mexique.3 [3] Plus d’un millier de personnes travaillant dans le domaine du développement, chercheur-ses, spécialistes des droits humains, étudiant-es, représentant(e)s d’ONGs ou politicien-nes y étaient conviés afin de faire part de leurs initiatives et projets. Le thème central des débats, "réinventer la mondialisation pour promouvoir les droits de toutes les femmes", impliquait d’emblée de repolitiser la question du genre.
Il est urgent pour les féministes de lier lutte pour la démocratie et lutte pour leurs droits. Mais ne l’est-il pas moins pour l’ensemble des mouvements sociaux de dénoncer le patriarcat comme pilier du libéralisme ?

P.-S.

Dominique Foufelle – 19 septembre 2002

Notes

[1] Sur la création de ce réseau, voir l’article de Joëlle Palmieri, "Créer du lien visible, solidaire et opérationnel" : http://www.penelopes.org/article208

[2] La sociologue allemande Maria Mies, notamment, a mis en évidence ce paradoxe, dans son article "Le travail des femmes : pilier de la mondialisation". A lire sur : http://www.penelopes.org/article1763

[3] En 1982, vers la fin de la décennie de la femme décrétée par les Nations Unies, vingt six personnes appartenant à des organisations d’Amérique du Sud œuvrant pour le développement dans les universités et organisations de base, se sont retrouvées pour se pencher sur le rôle de la femme en tant que force active et bénéficiaire du processus du développement ; elles ont mis en place l’association AWID (Association for Women’s rights in Development), qui compte aujourd’hui plus de 1200 membres, institutions ou individu-es, de multiples horizons professionnels. Chaque année a depuis été marquée par la tenue d’un Forum international. Plus d’info : http://www.awid.org

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