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Isabelle Kallenborn, la solidarité contre la haine

samedi 30 novembre 2002, par Dominique Foufelle

Le devoir de la justice de la République, c’est de défendre les valeurs de la République - n’est-ce pas ? Sauf que quand on est femme, juive et "étrangère" dans une région, on n’obtient pas facilement gain de cause contre de "braves citoyens", même s’ils vous inondent d’injures racistes. En réponse au déferlement de haine, Isabelle Kallenborn, ethnologue, prépare un projet d’économie solidaire axé sur les échanges interculturels.

L’étoile de David est restée sur la porte de sa maison. "Je ne sais pas si on peut l’enlever, dit Isabelle Kallenborn. Il faudrait certainement gratter. De toute façon, je la laisse pour témoigner de ce qu’on nous a fait." Au centre de l’étoile, il y a écrit "youpin". L’inscription ne date pas des années 1940, mais de l’automne 2002. Elle n’a pas été faite par des islamistes ou des hooligans, mais par des habitants d’un village de l’Aisne, France. Pas des "jeunes cons" - des vieux.
Isabelle Kallenborn est venue s’installer à Dravegny il y a quatre ans, quittant la Seine-Saint-Denis "pour trouver la paix et le repos à la campagne". Depuis deux ans, elle y vit seule avec ses quatre fils âgés de 7 à 17 ans. C’est à partir de là qu’a commencé le harcèlement : plaintes, insultes, dégradations de biens… Pour elle, pas de doute : s’il y avait eu un homme à la maison, les voisin-es n’auraient pas osé aller au bout des choses.

Justice pour qui ?


Ses trois plus jeunes enfants ont été la cible des premières attaques. Parce qu’ils jouaient sur la place publique ou devant leur maison, à l’instar des autres gamins du village, des voisin-es ont porté plainte auprès du maire et de la gendarmerie pour "délits de ballon", "nuisances diurnes", et autres "délits" hautement condamnables. Dans un espoir de pacification, leur mère les a cantonnés au jardin. Ils y faisaient trop de bruit, a-t-on prétendu. Elle les cantonnés à la maison. Solution intenable pour des enfants. Mais quand ils passaient en patinette devant les fenêtres de certains villageois, ils recevaient un seau d’eau froide.
Isabelle Kallenborn a donc demandé à ce qu’on laisse ses enfants tranquilles. Là, le conflit a montré son vrai visage : la haine antisémite. Les insultes racistes et sexistes pleuvent, toujours abjectes, souvent grotesques : "Mon fils Ange, blond comme les blés, se fait traiter de "noir", "bronzé", "bougnoule" et j’en passe !". Isaïa, depuis qu’il a reçu un seau d’urine sur la tête, a de fréquentes éruptions de boutons. Elie est devenu sujet aux crises de somnambulisme. Sur délation, une enquête sociale est diligentée. "L’assistante sociale était d’origine étrangère, heureusement !", plaisante Isabelle Kallenborn. L’enquête conclut que, non, elle n’est pas une "mauvaise mère" - mais le délateur n’est en rien inquiété. Régulièrement, les pneus de sa voiture sont lacérés. Tous ces tourments la font négliger sa petite entreprise, que les clients désertent ; donc, problèmes financiers. Le harcèlement a en outre conduit deux personnes à une tentative de suicide : la baby-sitter qui a "craqué", et un voisin qui avait pris la défense de la famille et auquel on a fait croire que son épouse adorée le trompait.
Curieusement, si ses enfants sont à plusieurs reprises convoqués devant les gendarmes, les plaintes d’Isabelle Kallenborn ne sont même pas enregistrées. L’étoile de David sur sa porte fait rire le maire pris à témoin. Elle envoie une lettre au président de la République, qui demande au Sous-préfet d’intervenir. Le 17 septembre 2002, une réunion de médiation est organisée, en présence de tous les protagonistes. Les tourmenteurs d’Isabelle Kallenborn sont venus avec de nombreux témoins, invités à s’exprimer nettement plus largement que les siens. "Depuis, l’ambiance est plus calme", reconnaît-elle. Mais elle ne veut pas en rester là, "pas pour nous, mais pour que ça ne se reproduise pas." Les travaux du TGV ont fait venir dans la région des ouvriers et leurs familles, dont beaucoup d’origine étrangère. C’est aussi pour eux qu’elle veut poursuivre son action en justice. Elle a contacté la LICRA, qui a confirmé que l’affaire justifiait une plainte contre l’Etat. Mais pas d’action sans avance de fonds - et elle n’en dispose pas. Si elle n’obtient pas un soutien rapide, les preuves recueillies perdront leur validité. "Dans ce monde toujours en conflit, où nous crions "Egalité pour tous !", où nous voulons la Paix, comment les obtenir si la Justice fonctionne à trois vitesses : celle des pauvres, celle des riches et celle des intouchables ?", s’emporte-t-elle.

Citoyenne du monde


Que reproche-t-on, au juste, à Isabelle Kallenborn ? Elle cumule les différences : mère seule, indépendante, cultivée, grande voyageuse et, là s’est cristallisée la haine, juive. "Nous ne voulons pas de gens comme vous chez nous", lui a-t-on carrément lancé. "Vous n’avez qu’à rentrer dans votre pays." - elle est française. Et la perle : "Sales juifs, en 45, le travail n’a pas été terminé." Qui a dit que l’antisémitisme était mort ?
Isabelle Kallenborn est une juive laïque ; elle célèbre les fêtes juives "comme d’autres fêtent Noël, sans plus". Elle est fille de déportés. Ses parents étaient encore très jeunes quand ils se sont rencontrés, dans un train qui ramenait des survivant-es des camps. Adoptés chacun par une famille chrétienne, ils ont gardé contact, se sont revus et mariés. "Christianisés" par leurs familles d’adoption, ils ont, par mesure de sécurité, dissimulé leurs origines à leurs trois filles. C’est à 13 ans, par des bavardages à l’école autour de son patronyme, qu’Isabelle a appris qu’elle était juive. Jamais elle n’avait entendu parler de l’Holocauste. Avec ses sœurs, elle a fait un retour vers l’histoire. Le silence de leurs parents a pesé lourdement sur l’une d’elles, qui "n’a pas toute sa tête. Je pense que ses problèmes viennent de ce qu’il n’y a pas eu d’exorcisation." Leur mère est morte d’une maladie qu’on a intitulée "cancer des os" faute de pouvoir la définir précisément ; au camp, elle avait été le cobaye d’expériences sur les jumeaux. Autres conséquences de ce "tripotage de gènes" : des jumeaux morts nés pour la mère ; des jumeaux encore pour Isabelle à sa première grossesse, un normal (son fils aîné), l’autre mort, pesant 800 g mais d’apparence humaine achevée, et d’une blondeur incompatible avec son hérédité. Isabelle Kallenborn a tenu à informer ses fils, estimant la vérité moins dangereuse que le silence. Que l’ignorance favorise la haine, ses mésaventures le démontrent d’ailleurs une nouvelle fois.
Elle a suivi des études d’ethnologie en Israël, formée par l’armée en échange de la gratuité des dites études. Là, elle s’est liée avec des Palestiniennes. Elle a exercé son métier d’ethnologue en Amazonie, au Maroc, et en Mongolie, où elle a monté une structure d’alphabétisation avec et pour les femmes. Ses enfants l’accompagnaient. Jusqu’à ce qu’ils soient quatre, et que les missions deviennent de ce fait de plus en plus difficiles à trouver et mener. Ne supportant pas de se retrouver "coincée à Saint-Denis", après des années de vie en pleine nature, elle est partie à la campagne. Après le départ de son compagnon, elle a créé une petite entreprise de sécurité, grâce aux compétences acquises lors de son séjour dans l’armée, dont l’agrément unique était de travailler avec des "étrangers" dont elle se sentait proche. Cette entreprise ayant périclité, elle repart sur des projets "plus conformes à [son] histoire".
Dès son installation dans la région, Isabelle Kallenborn a participé à la vie culturelle, notamment en animant dans les écoles des ateliers sur le thème de la "Route des épices", pour faire découvrir aux enfants des saveurs, et donc des horizons, inconnus. Son projet, c’est d’ouvrir une Maison de l’Orient itinérante. A Château-Thierry, avec le soutien du Conseil Général, s’est créé un circuit-jeu autour des fables de La Fontaine nommé Fabulis. La Maison de l’Orient tournerait, elle, autour des fables orientales (dont La Fontaine s’est d’ailleurs beaucoup inspiré). Isabelle veut y inviter des ami-es rencontré-es au cours de ses missions. Elle veut y travailler avec des femmes immigrées, valoriser leurs savoir faire, de conteuses comme de cuisinières. Ce projet d’économie solidaire, axé sur les échanges interculturels, c’est l’autre réponse à la bêtise dont elle a été la victime.

P.-S.

Dominique Foufelle - novembre 2002

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