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Prostitution : pour un abolitionnisme féministe

jeudi 31 octobre 2002, par Dominique Foufelle

Non, la prostitution n’est pas une "nécessité" ! Elle n’agit pas en régulateur des viols et des violences : la situation des femmes dans le monde le prouve suffisamment. Non ! il n’est pas légitime d’asservir des individu-es pour satisfaire les prétendus besoins irrépressibles des hommes. Non ! la prostitution n’est pas compatible avec la dignité humaine. Et elle ne le deviendra pas si on la proclame métier. Bien au contraire, l’industrie du sexe ayant revêtu les habits de l’honorabilité pourrait étendre à son aise ses tentacules ; les violences dissimulées dans les bordels pourraient perdurer sans que nul-le ne s’en préoccupe plus. Abolir l’esclavage ne l’a pas fait disparaître totalement. Mais enfin, qui oserait aujourd’hui en défendre la légitimité ? L’abolition de la prostitution s’inscrit dans un projet de société. Un rude coup pour le patriarcat ? On l’espère bien !

On est tenté-e de se réjouir de ce que le "sujet" de la prostitution occupe la scène médiatique (ou la ré-occupe, pour celles et ceux qui ont connu et suivi les bouleversements des années 1970, dont les effets ne furent, considérés trois décennies plus tard, pas forcément libérateurs - comme en témoigne la triste histoire de Linda "Lovelace", exploitée dans le film-culte Deep throat, à laquelle la "libération sexuelle" alors sacralisée n’apporta qu’humiliations et souffrances). Voici (peut-on espérer) l’occasion de promouvoir les analyses féministes de notre société…
Sauf que le "débat" annoncé n’a pas lieu - ni sur la prostitution ni sur la pornographie. En lieu et place, on assiste, côté télévision, à l’exhibition de victimes "consentantes", appuyé-es par des "spécialistes" au verbe tout aussi haut (on ne dénoncera jamais assez le pouvoir de la puissance sonore (vocale), à la télé, sur les ondes radiophoniques, ou ailleurs, dans la vie publique et privée - la prédominance du culot sur la connaissance), au mieux mollement controversé-es par d’autres trop minoritaires (ou trop blessé-es) pour se faire entendre. Côté presse, à une avalanche de discours dont les auteur-es légitiment le système prostitutionnel et la pornographie sous couvert de défendre la "liberté".
Il y aurait bien une alternative : inviter, aux "débats" tant législatifs que médiatiques, des chercheur-ses, des militant-es, qui interrogent les fondements du système prostitutionnel, dénoncent la domination masculine, pensent de nouvelles donnes pour notre société… Vous n’y songez pas ! Il tombe sous le sens que ce ne serait ni vendeur ni électoralement payant. Cela risquerait de déstabiliser le public, si bien conditionné à considérer la paresse intellectuelle comme un art de vivre. Cela risquerait de heurter la moitié (grosso modo) de la population composée de consommateurs potentiels du marché du sexe (les hommes), et l’autre moitié (grosso modo) mal préparée à (ou encore pire : sur le point de…) dénoncer et rejeter la domination qu’elle subit (les femmes, mais aussi les homosexuels et transsexuels). Cela, en outre et pour les raisons ci-dessus évoquées, mécontenterait les financeurs, rois des partis comme des médias (oui ! rois, quand bien même elles affichent un état civil féminin, tant les valeurs défendues sont patriarcales), maîtres du jeu truqué dont des milliards d’individu-es font sur terre les frais.
C’est pourquoi Les Pénélopes, via ce dossier comme auparavant, prennent clairement position. Nous ne tenterons pas ici de ménager la chèvre et le chou, le proxénétisme et les personnes prostituées, le néo-libéralisme et les droits humains, le patriarcat et le féminisme… Nous n’avons, délibérément, invité à s’exprimer que des personnes défendant un projet abolitionniste féministe : chercheur-ses, militant-es et associations féministes,

Redéfinir les termes du débat


Lisons bien : abolitionniste. Ne lui substituons pas, "prohibitionniste". Le système prohibitionniste interdit la prostitution, et réprime les personnes qui s’y livrent, l’organisent et l’exploitent (mais non celles qui l’utilisent en tant qu’acheteurs). Le système abolitionniste réprime uniquement les exploiteurs des personnes prostituées, qu’il désigne comme des victimes. C’est pure malveillance que de prétendre que les deux se valent.
Le mouvement abolitionniste a pris naissance en Angleterre, ou fut fondée en 1875 la Fédération Abolitionniste Internationale (FAI). Grâce à son action, fut approuvée par l’Assemblée générale des Nations Unies, le 2 décembre 1949, la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. Cette Convention rejette la notion de consentement de la personne prostituée, qui ne saurait blanchir les personnes tirant profit (de quelque façon que ce soit) de la prostitution d’autrui. Huit pays de l’Union européenne l’ont ratifiée : Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, Italie, Luxembourg, Portugal… et la France, qui s’est en conséquence dotée d’une législation s’en inspirant.
Les mesures comprises dans le projet de loi Sarkozy rompent avec la position abolitionniste de la France ; elles flirtent sournoisement à la fois avec le système prohibitionniste (pénalisation des personnes prostituées) et avec le système réglementariste (interdire la rue aux personnes prostituées, c’est les pousser vers les maisons closes, et donc livrer celles qui n’y seraient pas encore tombées aux mains des proxénètes). Oui, elles sont emblématiques d’un durcissement de "l’ordre moral" : elles entérinent la "nécessité" de la prostitution, tout en la stigmatisant davantage (Cachez cette misère que je ne saurais voir). Il ne viendrait à l’idée d’aucun-e défenseur-e du système abolitionniste, même sous sa forme actuelle très imparfaite, de les approuver. Et pourtant, il faut déployer beaucoup d’énergie pour en convaincre les réglementaristes, dont la stratégie use et abuse de l’amalgame entre abolitionnistes et "moralistes".
Il est aisé de jouer sur la confusion des mots, car, comme le souligne Marie-Victoire Louis dans sa Contribution au débat pour la reconstruction politique de l’abolitionnisme féministe : " Tous les mots, tous les termes, tous les concepts que nous employons ont été constitués dans et par des analyses considérant la prostitution comme "normale", "naturelle", "évidente", " justifiée", "nécessaire". Et qu’à ces termes se sont ajoutés en outre ceux issus du libéralisme patriarcal. Tous les mots, termes, concepts employés - porteurs de siècles de légitimation de la domination patriarcale, aujourd’hui relégitimée et aggravée par le marché - doivent donc être repensés avec ce double regard critique.". Dénoncer la domination patriarcale, en en pointant les désastreux effets, c’est aussi proposer un autre projet de société : où voit-on là une position rétrograde ?
Les personnes et/ou associations se réclamant de la "défense" des personnes prostituées accusent en outre les abolitionnistes de méconnaître la réalité de ces personnes - pire : de les mépriser. Une stratégie de culpabilisation employée tant en Europe qu’outre-Atlantique. C’est feindre d’ignorer que parmi les abolitionnistes, figurent des survivantes de la prostitution, des médecins, des travailleur-ses sociaux…, qui connaissent au contraire fort bien la réalité du système prostitutionnel et exposent à qui veut bien les entendre en quoi elle consiste : état de santé psychique et physique lamentable, causé par la situation prostitutionnelle en elle-même, indépendamment même des violences "annexes" que les personnes prostituées subissent, parce que l’acte sexuel non consenti est déjà une violence.
Et puis… Voudrait-on interdire aux féministes de refuser la prostitution ? Voudrait-on interdire aux intellectuel-les de penser la société ?

La traite, une nouvelle forme de colonisation


La réalité actuelle de la prostitution, ça n’est certes pas un "artisanat à la bonne franquette", mais une industrie tentaculaire, qui s’est considérablement développée durant la dernière décennie et génère les plus gros profits après ceux de la drogue et des armes. Une des facettes de la mondialisation néo-libérale dont les femmes paient le prix fort. Comme on pille les matières premières de certains pays, comme on fait venir et renvoie des contingents de travailleur-ses au gré des caprices du marché du travail, comme on délocalise des usines pour exploiter une main d’œuvre bon marché, comme on évacue des industries polluantes en territoires lointains, on "exporte" des femmes, enfants (et hommes, dans une moindre mesure) des pays pauvres vers les pays riches. Les "marchandises" proviennent d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine, des pays d’Europe de l’Est, par centaines de milliers. On peut aussi les "consommer" sur place, grâce aux bons offices des organisateurs du tourisme sexuel, avec la bénédiction de certains Etats n’hésitant pas à considérer ce "commerce" comme un facteur de développement (quand ils négligent de soutenir les initiatives d’économie solidaire par lesquelles les femmes, partout dans le monde, œuvrent à un développement durable digne de ce nom). Les conflits armés favorisent cette "industrie" (là où il y a des soldats, y compris des forces "de paix", il y a des bordels), la paupérisation croissante des femmes "l’approvisionne", le culte du profit la légitimise. Utiliser des termes marchands quand on parle d’êtres humains, est-ce cruel et cynique ? Cela reflète la réalité, la vraie : des êtres humains sont traités comme des marchandises.
Parmi les personnes prostituées en Europe, les étrangères sont de plus en plus nombreuses (70% en France, selon les estimations, difficiles en raison de l’illégalité dans laquelle vivent la plupart de ces migrantes) - et la situation est similaire aux Etats-Unis et au Québec. L’Union Européenne ne peut ignorer l’ampleur prise par le trafic des êtres humains dans les pays membres et ceux appelés à le devenir bientôt, d’autant qu’elle cherche à unifier les politiques d’immigration. Mais les législateurs se soucient bien davantage d’endiguer l’immigration clandestine que de protéger les victimes de la traite et de défendre le respect des droits humains. Le lien entre trafic et prostitution n’est pas mis en exergue, alors que l’industrie du sexe l’organise pour une très large part et en absorbe les victimes. Les Etats d’où viennent ces personnes sont accusés de mal contrôler leurs frontières et de laisser perdurer des conditions économiques et sociales incitant à l’émigration. Et à l’autre bout du voyage ? Ne faut-il pas qu’il y ait dans les pays riches une "demande" qui justifie "l’offre" ? On élude l’évidence : sans clients, potentiels, pas de prostitution, pas de trafic. Donc, si l’Europe s’entête à faire l’économie d’un débat de fond sur la prostitution, et même en se décidant à intensifier la répression contre les réseaux de proxénétisme, elle ne pourra éradiquer ce fléau désigné qu’est le trafic.

L’Europe divisée, la Suède en pointe


Or, en Europe, les dits "réglementaristes" sont puissants. Ils ont imposé leurs vues, après les Pays-Bas, en Allemagne. Qu’entend-on au fait, par ce terme ? Drôle d’opposition ! Comme si les abolitionnistes n’avaient pas eux aussi, imposer des règles à la prostitution - fondamentalement différentes, certes. Sont ainsi désignées les personnes revendiquant pour la prostitution le statut de "métier comme un autre". Comme quel autre ? Dans quel secteur professionnel impose-t-on des conditions de "travail" semblables à celles des bordels ? Tout le monde s’entend à dénoncer, à juste titre l’exploitation des enfants dans les usines des pays pauvres comme un esclavage (à abolir, justement). Et on voudrait légaliser l’exploitation du corps d’autrui ?
Bien sûr, ça n’est pas en des termes aussi crus que les réglementaristes présentent leur projet. Certains n’hésitent pas à le qualifier de "féministe" : il s’agirait de faire respecter la "liberté" de se prostituer, ce qui irait dans le sens de la revendication du droit pour les femmes à disposer de leur propre corps. Cynique distorsion, car ce que les féministes revendiquaient (et revendiquent toujours), c’est, via notamment le droit à contrôler sa fécondité, celui de définir et vivre sa sexualité librement (dans les limites définies par les lois). C’est-à-dire de ne plus être un objet de "plaisir" à la disposition des hommes. Or, la prostitution existe justement pour satisfaire les désirs et fantasmes masculins (quel que soit le sexe de la personne prostituée) quasi exclusivement. Et qui enrichit-elle, sinon des hommes ? (Très peu de personnes prostituées s’enrichissent, c’est une des raisons pour lesquelles elles rencontrent tant de difficulté à s’en sortir). En outre, qui, parmi les personnes prostituées, a eu le loisir d’exercer, ou non, la dite "liberté" ? Parmi celles (minoritaires) qui se disent consentantes, combien n’ont subi aucune pression ? Combien n’affirment leur "liberté" que par réaction à la stigmatisation dont elles sont victimes, parce qu’il est pour n’importe quel individu douloureux d’admettre que sa vie est basée sur un non-choix ?
En transformant les personnes prostituées en "travailleur-ses du sexe", on transforme du même coup les proxénètes en honnêtes commerçants. En feignant de croire à leur bonne foi concernant le consentement des personnes qu’ils exploitent, en fermant les yeux sur les violences inhérentes au système prostitutionnel, les Etats se font leurs complices.
La Suède a suivi un tout autre chemin. C’est le seul pays au monde où l’acte d’achat sexuel est réprimé par la loi. Cette loi adoptée en janvier 1999 mûrissait depuis 1975, sous l’impulsion des féministes, à la faveur d’une presque parité politique. Partant du principe que la prostitution n’est pas compatible avec la dignité humaine, la Suède a mis en œuvre le moyen le plus simple et accessible pour tendre à son abolition : casser le marché en supprimant la clientèle. Voilà qui suppose aussi un changement radical des mentalités. Trois ans après, 81% des Suédois-es se sont affirmé-es favorables à la loi. Peu importe qu’ils aient ou non répondu en toute sincérité : la loi a attiré leur attention sur l’indignité de la prostitution, il n’est déjà plus de bon ton de se prononcer en faveur de son maintien, la réflexion suivra forcément. L’esclavage a été aboli en dépit de l’opposition des planteurs. Pourquoi se soucierait-on davantage des "besoins" des clients de la prostitution ?
Ses adversaires ont clamé que cette loi n’avait fait que repousser les prostituées dans la clandestinité - réputée, aux yeux des réglementaristes, plus dangereuse que le commerce organisé ; alors que d’une part, la légalisation n’a jamais empêché le trafic d’êtres humains dans la plus parfaite illégalité ; d’autre part, les proxénètes "légaux" n’en deviennent pas pour autant non-violents ; enfin, on ne peut compter sur eux pour contrôler les violences des clients au risque de les mécontenter. En fait, la loi suédoise a eu pour effets de dissuader un très grand nombre d’acheteurs de services sexuels potentiels, donc d’éloigner les proxénètes et trafiquants, donc de diminuer le nombre de femmes entrant dans la prostitution. A l’inverse, dans l’Etat de Victoria en Australie, où les bordels ont été légalisés en 1980, leur nombre a doublé en 10 ans.

Le principe de la pénalisation des clients heurte encore beaucoup de gens. Il serait trop "dur" pour les pauvres hommes. De fait, il en finit avec leur prétendu droit à satisfaire leurs pulsions prétendues irrépressibles en se servant du corps d’autrui. Il porte un coup fatal à leur domination. Mais n’y a-t-il donc sur terre que des hommes épris de cette domination, avides de l’exercer, gouvernés par cet impératif dans leurs relations sexuelles ? N’y a-t-il que des hommes qui dissocient rapport sexuel et rapport humain ? Non, nous ne pouvons le croire. Alors pourquoi tant de ceux qui, en Europe, aux Etats-Unis, au Canada, en Amérique latine, en Asie, ont uifié leurs voix contre la mondialisation néo-libérale, contre la dictature des marchés, contre les inégalités, restent silencieux dans le débat sur le système prostitutionnel ?
La prostitution n’est pas une "affaire de femmes". Certes, les féministes, lesbiennes y compris, ne doivent pas se laisser déposséder du débat. Mais les hommes qui ne se reconnaissent pas dans la définition de leur sexualité (désir et plaisir) qu’implique l’existence de la prostitution, qui s’en sentent humiliés, avilis, qui désirent et/ou pratiquent déjà des relations entre les sexes (jusque dans les rapports hétéro-sexuels, où se réfugie volontiers sournoisement le machisme) égalitaires, riches, ouvertes sur le partage, doivent le dire haut et fort. Parce qu’il représente un véritable projet de société, l’abolitionnisme féministe est l’affaire de tous et de toutes.

P.-S.

Dominique Foufelle - octobre 2002

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