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Renouer avec la créativité de l’utopie

jeudi 31 octobre 2002, par Joëlle Palmieri

Pour construire et promouvoir des alternatives économiques, à l’heure où le libéralisme se fait de plus en plus agressif, il est temps de renouer avec les utopies. Nécessaires. Une arme : le féminisme, loin d’être conçu comme un appendice réservé à un genre, se révèle tenir les grilles d’analyse nécessaires à la construction de résistances à long terme.

Il y a plus d’un siècle maintenant naissaient le syndicalisme et l’économie sociale. Mutuelles, coopératives, associations se sont alors constituées pour mettre en pratique des alternatives économiques au capitalisme industriel fondées sur des valeurs de solidarité et d’équité. Une utopie si réaliste qu’elle nous a portés fort longtemps et dont je me refuse aujourd’hui à admettre qu’elle se serait éteinte.
Je nous invite ainsi, non pas à refaire le chemin à l’envers, ni à sombrer dans la nostalgie ou le passéisme mais à nous réconcilier, sans honte, ni regret, avec nos origines et notre histoire. A maintenir ensemble cette tension nécessaire entre le rêve et le réalisable que porte l’utopie. Pour mieux nous projeter dans l’avenir et pour converger avec ceux qui se sont engagés dans la construction d’un autre monde, solidaire, pluriel, équitable.

Depuis deux ans, chaque année des dizaines de milliers d’hommes et de femmes, de toutes origines, de toutes nations, de tous horizons, se réunissent à Porto Alegre, pour affirmer qu’un autre monde est possible. Que plusieurs autres mondes sont possibles. Que les inégalités, la misère, l’endettement des pays les plus pauvres, l’insécurité économique, les crises financières, les exclusions sociales ne sont ni acceptables, ni fatales. En deux ans, le FSM a changé la donne : il a témoigné de l’existence d’alternatives, portées par la diversité des mouvements sociaux, les paysans, les intellectuels, les artistes. En popularisant des objectifs communs d’émancipation à tous les peuples de la terre, comme l’annulation de la dette, la taxation de la spéculation, l’exigence de démocratie, de financement du développement, le besoin de dialogue et de paix, il a fait reculer l’évidence libérale, ouvert des débats publics sur la nécessité de politiques économiques alternatives à celles du FMI, de la Banque mondiale, des banques centrales, de l’OMC.. ;
Cette avancée est considérable, mais l’essentiel reste à faire. La création de forum sociaux continent par continent, - pour l’Europe ce sera à Florence du 6 au 10 novembre 2002, et l’année prochaine à Saint-Denis et à Paris -, constituent des rendez-vous essentiels pour que se conjuguent les préoccupations des uns et des autres : syndicalismes, féminisme, réseau anti-dettes, solidarités internationales, économie solidaire, populaire, agricultures paysannes, droit à la terre.
Est-il possible de comprendre et d’admettre que l’économie sociale française en soit encore absente ? Ou simple observatrice ? Est-il possible qu’elle ignore ou qu’elle détourne son regard de ces millions de femmes en Afrique, en Inde, en Amérique latine, qui déploient tant d’ingéniosité et de persévérance pour créer des mutuelles de crédit, de santé, des coopératives artisanales, agricoles, de pêche ? Ces femmes qui n’attendent de nous ni l’aumône, ni la charité, mais la solidarité, l’échange et la mutualisation des expériences. De nous qui, au nord, avons emprunté des voies similaires, ouvert des brèches semblables pour faire face au capitalisme de la fin du 19e siècle ?

Réaffirmer ses engagements

Alors même que reclus dans nos forteresses assiégées par les institutions libérales du commerce international, par la Commission européenne, par l’Etat, par le Medef, nous nous époumonons à crier « au secours, pas touche à nos statuts » ?
Car il ne suffit plus de déclamer nos différences pour les faire vivre, les faire connaître et reconnaître. Il nous faut réaffirmer nos engagements, et revendiquer le caractère alternatif de nos entreprises, de nos associations, de nos mutuelles. Pour ce faire, il nous faut rompre avec la conception selon laquelle la performance ne se mesurerait qu’à l’aune des résultats financiers ; il nous faut mettre en oeuvre de nouveaux indicateurs économiques sociaux et culturels. Il nous faut mobiliser les sociétaires, les adhérents, nous interroger sur notre capacité à transformer l’ordre social actuel qui domine nos gouvernements, nos Etats, nos propres institutions, notre pensée, nos pratiques parfois insuffisamment transparentes. Il nous faut créer des dynamiques d’alliances dépassant les corporatismes. Il nous faut accepter de débattre sans calcul et sans peur. Il nous faut réactiver des processus démocratiques, réellement participatifs. Ne plus confondre pouvoir et savoir. Il ne suffit pas de gérer autrement la répartition des résultats, il faut produire autrement, organiser plus équitablement les responsabilités, partager la décision et le contrôle des décisions. Instiller de la participation à tous les échelons et dans tous les domaines. Il faut nous réinvestir dans la cité et fonder, avec d’autres, un projet politique de transformation sociale qui n’exclura personne et affirmera des solidarités concrètes avec les pauvres, les précaires, les sans droits, les sans boulot. Il nous faut rejoindre les acteurs de l’éducation populaire, mailler nos actions avec celles des syndicats et du mouvement social.

Mais pas seulement. Parce que nous sommes des pragmatiques, des actifs, il nous faut entreprendre en même temps que nous réapprenons à penser, à dialoguer. Le statut des Scic nous en offre une occasion exceptionnelle. Associons nous dans les territoires, bénévoles, salariés, mutuelles, associations, coopératives, collectivités, usagers, syndicalistes, comités d’entreprise, pour produire les biens et les services dont nous avons besoin. Nos activités économiques, organisées démocratiquement, à finalité sociale, non lucratives seront autant de petits cailloux qui baliseront le chemin du local au global, rejoignant les coopératives sociales italiennes, l’économie populaire du Brésil.
Il nous faut aussi orienter les fonds que nous gérons vers des projets solidaires, non spéculatifs. Rompre avec le dogme qui n’organise la solidarité que parcimonieusement, à travers quelques fonds éthiques.

Valoriser nos actions

Je dirai qu’il faut nous réveiller et nous débarrasser du virus libéral qui asphyxie nos esprits et atrophie nos facultés d’agir.
Car, finalement, c’est par tout ce que nous serons capable de faire, ensemble, que nous déconstruirons les arguments du Medef relayé par le gouvernement Raffarin qui tente de nous décrédibiliser, nous diviser, nous morceler, nous isoler, nous mettre en concurrence.
C’est par la mobilisation de nos forces et par la visibilité de nos actions que nous rétorquerons utilement et efficacement à tous ceux qui rêvent de nous faire disparaître pour encore mieux asseoir leur domination.

L’Apress et son portail de l’économie sociale et solidaire médiasol.org est né pour cela : rendre visibles nos initiatives, les faire partager, les mettre en débats. Il constitue un espace de mutualisation des expériences, de dialogue. Il est un média, un carrefour accueillant la rencontre entre les mobilisations internationales contre la mondialisation libérale et les porteurs d’alternatives. Un média qui relaie l’opinion de ses membres. Des membres issus de l’économie sociale et solidaire, des collectivités locales, des alter-mondialistes. Des membres qui ont pris parti pour une utopie nécessaire et vitale : construire et promouvoir des alternatives économiques.

Car informer et communiquer ne se résument pas à un petit plus nécessaire. C’est un acte de résistance face à la concentration des médias et à leurs politiques de désinformation. Préserver nos droits à l’expression et à l’information est devenu l’un des enjeux majeurs pour faire vivre la démocratie, où chacun peut dire tout simplement parce qu’il est un citoyen.

le féminisme, une arme de transformation

Les Pénélopes, association féministe d’information de et par des femmes, est présente dans plusieurs réseaux internationaux, et s’est engagée depuis cinq ans maintenant dans une démarche de visibilité des actions de résistances et d’alternatives portées par les femmes. Elle appuie notamment la création d’un réseau de 30 structures de terrain issues de plusieurs continents qui, via des sites internet, rendent visibles leurs actions, échangent leur savoir faire et auto évaluent leurs pratiques et leurs résultats. Les Pénélopes et leurs réseaux offrent une grille de lecture féministe du capitalisme et du libéralisme dont on aurait tort d’oublier que le patriarcat est l’un des grands piliers. Et acceptons de nous arrêter sur une évidence pourtant sans cesse passée sous silence : que serait notre planète sans le travail invisible des femmes, sans leur constance à innover, à s’organiser, à produire, à mettre en œuvre des solidarités actives et transformatrices ? Le féminisme n’est ni un luxe, ni un supplément d’âme : il constitue une des utopies les plus vitales pour notre avenir.

Resol, avec ses 700 experts, s’est constitué il y a plus de deux ans maintenant, pour mettre ses compétences au service de la modernisation de l’économie sociale et solidaire. Un réseau qui débat, qui s’engage, qui propose.

Ces nouveaux espaces, fraîchement apparus, ont un point en commun : ils établissent des passerelles entre l’économie sociale et solidaire, les mouvements sociaux, les alter-mondialistes, les féministes.

Alors, je me prends à rêver que dans un aller et retour permanent entre un processus de réhabilitation des utopies, indispensables à nourrir l’humanité, et la mise en œuvre d’alternatives concrètes, nous contribuerons à faire reculer l’inacceptable système économique qui fait mourir de faim 800 millions de personnes au nom de la rentabilité du capital.
Alors je me prends à croire que nous pourrons convaincre de plus en plus de citoyens que l’économie peut et doit être au service des hommes, des femmes et des enfants, ; des enfants dont je regrette qu’ils soient trop souvent absents de nos discours, de nos projets, alors qu’ils sont les esclaves sans droits ni voix des multinationales et des proxénètes.
Je me prends à penser que les organisations d’économie sociale et solidaire françaises qui auraient pu être les moteurs de cette bataille ont encore le temps d’en devenir des actrices déterminées en se mettant elles aussi en mouvement. Et seule l’utopie, avec sa part d’incertitude, pourra nous mettre en marche.

Extrait de l’intervention lors du Colloque « Construire et promouvoir des alternatives économiques. L’utopie nécessaire » du 22 octobre 2002 organisé par l’Apress.

P.-S.

Michèle Dessenne – 22 octobre 2002

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